II. — LE MIASME EST-IL IDENTIQUE AU VinUS
Ces dernières questions sont tranchées, il' est vrai, par les auteurs qui, au nom de la raison, croient pouvoir affirmer l'identité du miasme et du virus; l'effet pathogénique étant le même dans les deux cas^ il en résulte, d'après eux, que la cause est une, la spécificité du résultat démontrant la spécificité, c'est-à-dire l'unité absolue de la cause.
C'est en raison de cet aphorisme doctrinal que, suivant un grand nombre de médecins, en tête desquels on peut placer W. Budd, les milieux auxquels on a donné le nom de foyers des maladies infectio-contagieuses, ne sont que des dépôts de germes virulents, germes provenant, comme ceux des afi'ections uniquement contagieuses, d'organismes humains atteints des afi'ections mères de ces germes.
Cette doctrine va, comme on le voit, à rencontre de la formation sur place, de toutes pièces, au moins à notre époque, des maladies dites infectio-contagieuses, dont la filiation se trouverait dès lors aussi unique et aussi bien assurée que celle des maladies virulentes.
Ce qui rend en apparence si nette la genèse des affections exclusivement virulentes : sypliilis, variole etc., c'esL qu'elles semblent, au moins à notre époque, ne relever que d'un seul mode étiologique,la contagion, et ne jamais procéder d'une élaboration morbifique, miasmatique ou autre, étrangère à l'organisme. Si les maladies infeclio-contagieuses leur ressemblaient à cet égard, leur pathogénie se simplifierait d'autant, car elles rentreraient dans la loi générale du développement physiologique des espèces dont l'origine première est aussi obscure que la succession actuelle en est
évidente et fatale.
Les partisans de la genèse parasitaire des épidémies seront, on le comprend, convaincus de l'identité du miasme et du virus des maladies infectieuses (Voir plus loin, § III, Constitulion du miasme et du virus); pour eux, en effet, suivant la formule de Pasteur, toute génération spontanée est une chimère; et considérant chaque affection de ce genre comme entraînée par un germe animé spécifique,
la maladie ne se produira jamais, d'après eux, que de seconde main,
et toujours par la pénétration de ce germe.
Prenons encore comme exemple la fièvre typhoïde. L'opinion actuellement prédominante' en Angleterre sur l'étiologie de cette maladie a pour corollaire forcé l'identité du miasme qui produit l'affection en apparence spontanément, et celle du virus qui ne fait que la transmettre. Les germes provenant de l'intestin des malades sont recueillis par des foyers (égouts, latrines, sol non drainé) favorables à leur conservation et à leur réviviscence. Que la fièvre typhoïde apparaisse dans une localité; point n'est besoin de rechercher péniblement la cause du développement de l'affection ; si l'on ne peut remonter au malade qui l'a importée et transmise, c'est que cette affection existait déjà dans le pays à l'état de germe latent.
Il en sera de même de la plupart des affections transmissibles ; chaque localité conserve, pour des explosions plus ou moins prochaines ou tardives, les matériaux contagieux fournis par les explosions antérieures; dès lors le chiffre des affections, non-seulement actuelles, mais possibles dans ces localités, devient énorme; et l'on comprend pourquoi des auteurs anglais ont fait rentrer, dans le cadre des maladies endémiques en leur pays, à peu près toutes les affections spécifiques, ces maladies pouvant, grâce aux germes préexistants, éclater sans qu'il y ait à invoquer ni leur origine exotique ni leur spontanéité.
En somme, les maladies infectio-contagieuses de nos climats, la fièvre typhoïde, la dysenterie, la diphthérie, etc., reparaîtraient absolument comme la variole, la rougeole, par la simple réviviscence de leurs germes virulents.
La disparition de ces maladies pendant un temps plus ou moins long ne serait que le fait de l'absence momentanée des conditions extérieures favorables à l'activité de ces germes.
On pourrait, avec une légère modification, étendre cette doctrine aux maladies infectio-contagieuses d'origine exotique, notamment aux maladies pestilentielles : fièvre jaune, choléra, peste.
Si ces affections ne subsistent en nos climats que peu de temps après leurs invasions épidémiques, c'est que leurs germes à elles n'y trouvent pas les conditions nécessaires à leur maintien même à l'état latent, et qu'ils y sont entièrement détruits ; d'où impossibilité d'épidémies nouvelles sans importation.
La répartition des maladies pestilentielles, endémiques en certames régions restreintes du globe, accidentelles en certaines
autres, tiendrait donc à ce que, dans leurs foyers originels, le germe morbificjUÊ rencontre constamment les conditions nécessaires à son entretien et à son renouvellement, tandis qu'ailleurs il est détruit par des influences tout extérieures.
Aux Indes, suivant W. Budd, les produits excrémentitiels du choléra, rapidement desséchés par la puissante irradiation solaire de la zone tropicale, sont réduits en poussière ténue, inoffensive pendant cette période de dessiccation, mais reprenant, dans les conditions d'humidité voulue, toute sa vertu spécifique, et perpétuant ainsi l'endémie dans son berceau indien.
D'autre part, la conservation à l'état latent des germes cholériques, pendant un temps souvent fort long, conservation indiquée dans le rapport de Briquet, a été plus récemment invoquée par Tholozan comme base de la persistance des causes productrices des épidémies cholériques hors de l'Inde. On voit combien ces opinions tendraient à unifier le miasme et le virus cholériques.
Il faut avouer que les dernières recherches faites aux Indes, sur la genèse du choléra, notamment par Bryden et Cuningham, semblent écarter une pareille solution ; ces auteurs sont même arrivés, sans doute en désespoir de cause, à prétendre que les épidémies cholériques, au lieu de relever d'un miasme terrestre ou d'un virus transmis, dépendraient de simples influences météoriques.
Des trois affections pestilentielles, c'est la fièvre jaune qui prêterait le mieux à une démonstration topique de l'unité du germe originel; considérons seulement ce qui se passe sur la côte orientale de l'Amérique du Nord : le vomilo, qui est endémique à la Vera- Cruz, n'apparaît à la Nouvelle-Orléans que s'il y est importé (Faget) ; mais, dans cette dernière ville, après s'être apaisé ou même avoir disparu durant l'hiver, il peut reparaître l'année ou les années suivantes, sans nouvelle importation; plus au nord, au contraire, à New-York, l'épidémie s'éteint toujours définitivement avec l'hiver, et ne reparaît l'année suivante qu'à condition d'une importation nouvelle. Pourquoi ces différences, suivant cette doctrine? C'est parce que le froid tue le germe de l'affection et, comme chaque hiver il gèle à New-York, le germe y est fatalement anéanti; à la Nouvelle-Orléans, les gelées sont fort rares au contraire, et la cause morbide peut ainsi persister durant plusieurs années; à la Vera- Cruz, le froid n'est jamais assez vif pour détruire le fléau dans son origine, et le prétendu miasme originel n'est que l'évolution permanente, dans un milieu toujours favorable, des germes spécifiques.
Si les conditions de température étaient aussi constanles et aussi élevées à New-York et à la Nouvelle-Orléans, la maladie y serait endémique au même titre qu'à la Vera-Gruz.
Dans notre étude de la Qèvre jaune, nous constaterons combien les faits semblent démontrer que le développement de cette affection s'accomplit sous une influence identique, soit dans son berceau endémique, soit dans les pays qu'elle atteint épidémiquement ; mais ce que nous démontrerons aussi, c'est que celte cause unique, au lieu d'être un virus, comparable à celui des affections purement contagieuses, comme la variole, semble être plutôt un miasme semblable à celui des maladies exclusivement infectieuses, comme la fièvre intermittente.
L'étude spéciale des diverses épidémies nous prouvera d'ailleurs combien il y a lieu encore, pour rester dans le vrai, de tenir compte de faits contraires à l'unité étiologique des maladies infectio-contagieuses. Ainsi dans l'analyse pathogénique de la fièvre typhoïde, nous donnerons des preuves qui nous paraissent évidentes de la spontanéité de cette affection, de sa naissance en dehors de toute condition de contamination par un germe préexistant.
Nous espérons néanmoins que, pour la plupart des affections à double origine apparente (infection, contagion), la constatation physique ou chimique de leur cause intime démontrera qu'elles procèdent toujours d'une impulsion identique.
Les progrès de la science ont déjà ramené vers une étiologie plus nette, plus exclusivement spécifique, certaines affections considérées comme d'une origine mixte, infectieuse dans tel cas, virulente dans tel autre; on est aujourd'hui bien convaincu que la peste bovine ne se développe que par contagion; et l'on commence à contester, avec des preuves imposantes, la possibilité du développement spontané, dans certains milieux, de la morve, du charbon; de miasmatiques, ces affections tendent à devenir exclusivement virulentes.