MALADIES DIATHESIQUES, ACCIDENTELLES, INTOXICATIONS, ETC
Bronchite chroni-
que et tubercu-
Méningite
Accidents suivis
immédiatement
Lésions traumatiq.
Maladies diverses
de l'appareil cir-
culatoire, respi-
ratoire , diges-
tif, du système
osseux , caclie-
En résumé, les maladies spécifiques indiquées dans la colonne A ont entraîné 2,090 décès sur 4.825, soit 433 sur 1,000; les autres maladies populaires (colonne B) ont causé 8S0 décès, soit 174 sur 1,000; et, au total, les affections indiquées dans ces deux colonnes, et qui représentent l'ensemble des maladies populaires, constituent environ les deux tiers (607 sur 1,000) de la mortalité de l'armée française pendant l'année 1873.
Dans la population civile, les affections diathésiques, celles surtout que nous avons groupées au bas de la troisième colonne (colonne C, Maladies diverses, etc.), sont beaucoup plus communes et diminuent le nombre relatif des maladies populaires.
Ce tableau met surtout en évidence la prédominance de la fièvre typhoïde comme cause obituaire dans l'armée; en 1875 elle a représenté à elle seule presque le tiers des décès. En 1875, nous le reconnaissons, cette affection a joué un rôle exceptionnellement grave ; mais si nous jetons un coup d'oeil sur les statistiques des années précédentes, nous voyons que les pertes de l'armée française par fièvre typhoïde, ont été :
de 966 sur 3,620 décès.
soit 3,303 décès lyplioïdes sur 10,681, ou 309 sur 1,000 (1).
De ce seul fait, les listes obituaires de l'armée ne sont donc nullement comparables à celles de l'ensemble de la population civile, . où le chiffre des décès par fièvre typhoïde, en nos climats, oscille entre 40 et 80 sur 1,000 décès totaux. Nous verrons d'ailleurs que ce n'est pas l'armée française seule qui subit une telle mortalité.
Non-seulement les militaires sont atteints, dans une proportion exceptionnellement considérable, de celle des affections spécifiques qui est l'attribut de la période de la vie à laquelle ils appartiennent : la fièvre typhoïde. Mais ils sont exposés d'une manière également marquée à d'autres maladies spécifiques plus bénignes, pesant peu sur la mortalité, et qui, dans la population civile, atteignent surtout les enfants.
C'est surtout au point de vue de sa prédisposition à ces maladies que le soldat semble être revenu aux premières périodes de l'existence : quand la rougeole, la scarlatine, les oreillons régnent dans une localité, il n'y a guère, dans la population civile, que les enfantS' qui soient frappés; une atteinte d'adulte est parfois exceptionnelle.. Et cependant nous voyons alors, dans nos régiments, un nombre considérable de malades; un corps de 600 hommes fournira 60 casde rougeole, 100 cas, quelquefois plus, d'oreillons.
Comme l'enfant, le soldat est exposé non-seulement aux pyrexies' vulgaires : fièvres éruptives, oreillons, etc., mais encore à l'évolution aiguë d'affections habituellement chroniques : goitre, phthisie, etc. Nous avons signalé (p. 210) la réalité d'une constitution médicale militaire, exprimant la différence des aptitudes morbides des soldats, et caractérisée surtout : 1» par l'expansion rapide et facile, l'épidémicité, en un mot, des maladies qui pénètrent dansl'armée; 2° la tendance à l'évolution aiguë de certaines affections habituellement chroniques, comme la phthisie, le goitre, et 3° lai réceptivité spéciale, souvent exclusive, à l'égard de certaines affec-tions auxquelles leur limitation à l'armée a valu avec raison le titre '
(1) Dans ses recherches antérieures à l'institution de la statistique médicale de l'armée, le professeur L. Laveran avait fait ressortir déjà cette prédominance de la fièvre typhoïde dans l'armée comme cause léthifère, lui rapportant en moyenne 259 décès sur 1,000 (Voir L. Laveran, Recherches sur les causes de la mortalité' de l'armée à l'intérieur, in Ann. d'hyg. publ. et de niéd. leg., t. XIII, p. 250)t
Kii 1872
MILIEUX ÉPIDÉMIQUES
de petites épidémies. Ces caractères démontrent la similitude de la pathologie militaire et de la pathologie infantile dans chacune desquelles les fièvres éruptives, les' oreillons, et, parfois, l'ophthalmie, la stomatite, occupent une place importante.
A côté des différences d'état sanitaire des diverses armées suivant leur contact avec des foyers raorbifiques différents, contact qui nous rend compte de la prédominance des fièvres palustres aux Indes, en Algérie, etc., du typhus dans les armées du Nord, il semble exister une sorte d'affinité beaucoup plus obscure de certaines épidémies pour telle ou telle armée, l'affinité par exemple de la méningite cérébro-spinale épidémique et de la stomatite pour l'armée française, de l'ophthalmie militaire pour l'armée belge, etc.
Avant d'établir un rapport invariable entre l'armée et telle maladie, il faut rechercher si les faits sur lesquels il s'appuie sont suffisamment probants et constants. Il est certain que pendant la première période de son évolution en Europe (1837 à 1849), la méningite cérébro-spinale a été presque exclusivement militaire; or elle a perdu ailleurs ce caractère de limitation; nous verrons qu'il en est de même de l'ophthalmie dite militaire, de l'héméralopie, etc.
§ VI. — NATURE DES PRÉDISPOSITIONS MORBIDES DU S0Ln.4T EN TEMPS DE PAIX.
On a invoqué les causes les plus diverses pour expliquer cette fréquence anormale dans l'armée de maladies plus rares dans les catégories correspondantes, comme âge, de la population civile.
On a surtout accusé une influence pathogénique dont le rôle a été mcontestable durant une trop longue période : V encombrement ■ autant cette influence nous paraîtra capitale dans la production de certaines maladies du soldat, autant nous la déclarerons insuffisante en nombre d'autres qu'on lui a attribuées (Voy. § VIll).
On ne peut pas davantage s'arrêter à l'intervention d'autres causes qui heureusement ne sont plus de notre époque, ni attribuer l'excès de mortalité des troupes à l'insuffisance ou à la mauvaise qualité de leur alimentation, supérieure à celle de tant d'autres classes de la société.
Il était naturel de rechercher les raisons de la mortalité élevée du soldat dans certaines circonstances inhérentes au métier des irmes. On a pensé que les fatigues et les accidents dépendant de la prolession militaire pouvaient rendre compte de cet excès de mortalité, dont les mtempéries et les traumatismes constitueraient, môme en temps de paix, les causes principales.
Il suffit d'un coup d'oeil sur les alFections qui dominent dans nos hôpitaux militaires et sur le tableau de la page 319 pour reconnaître que de ces affections, les plus communes, les plus graves ne sont pas celles qui résulteraient d'une profession exposant aux maladies inflammatoires et aux grands traumatismes, comme les rudes métiers qui s'accomplissent en plein air; que les types pathologiques propres au soldat semblent plutôt ceux des professions sédentaires, des hommes jeunes réunis dans un mfime milieu, comme les lycées] les pensionnats, les couvents, etc.
î^ous dirons plus : cette réceptivité ne tient pas, ou tient peu au côté militaire de la vie du soldat, aux exercices, aux fatigues d'un noviciat souvent pénible; elle résulte du concours de prédispositions observées dans d'autres classes de la société ; elle est la meilleure preuve, que nous puissions donner, de la nécessité de reconnaître, en hygièneprofessionnelle, d'autres influences morbides que celles du métier lui-même, et de tenir compte surtout des conditions de sélection préalablement imposées aux diverses corporations unies par un labeur commun.
Ce qui prouve que ce n'est pas le côté professionnel, militaire, de fa vie du soldat qui donne lieu à l'augmentation du chiffre des raaliadies, c'est que dans les corps où ce côté seul a été imposé, comme dans la landwehr allemande, où le soldat quitte à peine son pays et sa famille, il y a plutôt une amélioration de l'état sanitaire; que l'on déplace, au contraire, un certain nombre de jeunes gens pris dans nos campagnes, qu'on les oblige à séjourner dans quelque grande ville éloignée de leur lieu d'origine, qu'on les y fasse vivre en caserne, sans les assujettir à aucune des obligations du métier militaire, qu'en un mot, on ne leur impose que l'expatriation, la vie en commun, et le séjour dans un grand centre de popu- , liation, et alors on verra apparaître les maladies du soldat.
§ vu. — INFLUENCE DE L'AGE.
La considération de l'âge du soldat donne déjà la clef de bien des obscurités de la pathologie militaire ; elle nous explique, e?i partie, la mortalité due à la fièvre typhoïde, mortalité si anormale si on la compare à celle de l'ensemble de la population (p. 320), mais se rapprochant de celle des autres individus, de vingt à trente ans et d'u sexe masculin {]), L'âge du soldat est encore celui de certaines
(1) Celte mortalité par fièvre typhoïde, entre vingt et trente ans, s'élève en Belgiquc à près do 200 par 1,000 décès, ou un cinquième, proportion encore inférieure
MILIEUX ÉPIDÉMIQUES. g.,^ maladies de l'enfance, notamment des fièvres éruptives; il est celu" des angines, des rhumatismes, des affections aiguës dii thorax, pleurésies, pneumonies.
L'armée elle-même peut être divisée en catégories d'âge différentes par leurs prédispositions morbides; en voici les preuves :
l" Les tables de mortalité établissent, d'une manière régulière, fatale pour notre armée, la prédominance des décès dans les deux premières années de service, leur diminution presque régulièrement progressive durant les sept années suivantes, puis une tendance ascensionnelle ininterrompue à partir de la dixième année.
2» Le5 épidémies militaires sont les plus fréquentes dans les années où l'on a convoqué des contingents exceptionnellement considérables.
Ces deux circonstances prouvent l'aptitude spéciale des jeunes soldats non-seulement à la fièvre typhoïde, mais encore à d'autres épidémies, à la scarlatine, 5 la stomatite ulcéreuse, aux oreillons, à la méningite qui, en général, ne frappent que les nouveaux venus sous les drapeaux. Larrey n'a-t-il pas noté la prédisposition des plus jeunes soldats aux congélations et aux asphyxies par le froid, vu leur plDs grand besoin de sommeil?
En temps de guerre, celte influence morbifique est plus marquée encore. Les très-jeunes soldats sont abattus par les premières fatigues de la campagne, et souvent l'armée, dès son entrée en opérations, est obligée de laisser en. arrière une proportion considérable de son effectif. En 1803, l'armée française, composée d'anciens soldats se transporte du camp de Boulogne aux champs d'Auslerlilz (400 lieues) laissant à peine quelques malades en route. En 1809 les divers corps envoyés en Allemagne avaient rempli les hôpitaux de leurs malades avant d'arriver à Vienne ; mais alors la moitié avait moms de vmgt ans. En 1834, en Crimée, avant aucune opération de guerre, avant même l'apparition du choléra, 5,300 hommes sur les 30,000 premiers débarqués, étaient entrés aux hôpitaux- c'étaient les plus jeunes. Il en fut de môme en 1839, au début de la campagne d'Italie : nos troupes, depuis le passage des Alpes jusqu'au commencement des hostiHtés, c'est-à-dire du 26 avril au 26 mai avaient laissé dans les hôpitaux (routes de Turin d'une part d'Alexandrie de l'autre) 9,582 malades sur moins de 100,000 hommes Cette morbidité des jeunes soldats a non-seulement pour consé-
à celle de l'armée, mais s'en rapprochant bien autrement que celle do l'ensemla population (Voy. Bertillon, art. Bkuaqvb, in Dict. cnc.de^sc. mèd.).
quence un surcroît de service et de fatigues au détriment des plus anciens; mais il en résulte ce grave inconvénient que les ambulances, les hôpitaux sont envahis avant toute action, et qu'au moment où y arrivent les blessés, l'atmosphère nosocomiale a déjà subi les fâcheux effets de l'encombrement. Dans la dernière guerre de rébellion aux Indes, la morbidité des recrues a ainsi compromis les opérations de l'armée anglaise par l'encombrement des ambulances.
§ VIII. — INFLUENCE DE l'EXPATKIATIOX.
Il n'y a pas en général de changement professionnel entraînant une modification aussi considérable dans la vie des individus que leur incorporation àTarmée. Non pas que cette incorporation leur impose une somme plus considérable soit de fatigues, soit d'activité physique; un individu élevé dans une profession libérale trouvera certainement bien moins rude le métier de soldat que celui de maçon ou de portefaix. Mais il y a autre chose que le changement de métier à subir quand on devient soldat; il faut rompre non-seulement avec les aptitudes professionnelles qu'on s'est faites, mais rompre surtout avec les habitudes de famille et de milieu auxquelles s'étaient formés le corps et l'esprit.
Cette expatriation s'accomplit brusquement, imposant immédiatement les dangers propres aux nouveaux venus dans des milieux auxquels le soldat était complètement étranger. Son appel sous les drapeaux lui impose les chances d'une double accoutumance :
1° Accoutumance aux conditions climatiques et hygiéniques des villes de garnison : la recrudescence de la fièvre typhoïde au moment de l'arrivée des nouvelles recrues dans les régiments de Paris, celle de la variole au moment de l'arrivée de nouveaux régiments dans les foyers épidémiques témoignent chaque jour de l'influence du non-acclimatement (1). Cette influence sera bien autrement marquée encore lors de l'arrivée, dans un foyer épidémique soit de fièvres intermittentes, soit de choléra, soit surtout de fièvre jaune, de régiments nouveaux sur lesquels se reporteront avec une intensité nouvelle tous les germes de ces foyers. Les épidémies de goitre en sont une autre preuve; tous ces faits confirment ce que nous avons dit.dans l'article précédent (spécialement pages 296 et suiv.) des prédispositions des nouveaux venus.
(1) C'est également à l'expatriation que nous rapportons la cause de la fréquence de la phtliisie dans l'armée. Voy. Léon Colin, Art. Moubidité militaide, p. 28-3; le -môme, P/iildsie galopante, et tuberculinition aiguë, in Arch. gén. demed. Juin, 1874.
MILIEUX ÉPIDÉMIQUES. 32g
S" Accoutumance au milieu mililaire lui-même dont les principales influences pathogéniques tiennent h la condition dominante que nous allons étudier : l'agglomération.