CHAPITRE
ÉVOLUTION LOCALE DES ÉPIDÉMIES, t
§ I. — ÉPIDÉMIES A ÉVOLUTION RÉGOLlkltE.
Nous commencerons encore par prémunir le lecteur contre toute doctrine tendant à assujettir la plupart des maladies populaires à la régularité d'une évolution uniforme.
Ces rapprochements artificiels amènent souvent l'esprit à supprimer des difTérences réelles pour arriver à des ressemblances factices; et pour simplifier, on cesse d'être. vrai; les maladies les plus similaires entre elles sont distinctes dans les détails de leurs expansions sur un même pays ; l'épidémiologie de la variole diffère no tablement de celle de la scarlatine; les maladies pestilentielles, choléra, fièvre jaune, peste, si souvent confondues en une description générale, ont des modes épidémiques parfois bien différents.
Nous avons, au commencement de ce travail (p. 13), rappelé la division imposée de tout temps à l'évolution des maladies populaires et comportant trois périodes principales: Tpévioàe à' augment, période à' état, période de déclin; celle-ci la plus longue et habituellement la plus bénigne, contrastant surtout, sous ce double rapport, avec la période d'augment ; nous avons en outre insisté sur la ressemblance, à cet égard, des épidémies de maladies ordinaires, et de celles auxquelles on a plus spécialement attribué le titre de grandes épidémies.
Ce mode d'évolution implique naturellement une conception étiologique correspondante, et c'est à la période d'accroissement, en puissance et en extension, de la cause morbide, à son acme, à sa décroissance que paraissent se relier ces trois phases de l'épidémie qui en est la conséquence.
A l'époque où l'étiologie des maladies épidémiques était considérée comme d'ordre supérieur, on rapportait naturellement soit à la colère, puis à l'apaisement des dieux, soit à la malignité, puis à la bienveillance du génie épidémique cette évolution du cycle morbide, dont en général la raison est accessible à des explications plus positives.
Plusieurs groupes d'affections correspondent, en effet, dans leur expansion populaire, aux oscillations, jusqu'à un certaia point saisissables, de la cause qui les engendre ou les favorise.
Les maladies saisonnières par exemple, dysenterie en été, bronchite en hiver, débutent lentement avec la saison qui les produit, prédominent avec cette saison, finissent progressivement avec elle, représentant à chacune de ces trois phases un effet proportionné à l'intensité de l'impulsion morbifique.
Les maladies infectieuses même qui ne dépendent qu'indirectement des météores, comme la fièvre typhoïde, les fièvres intermittentes, lesaffectionspeslilentielles, présentent également des périodes d'augment, d'état et de déclin correspondant aux phases de l'année, parce qu'en général les foyers d'infection dont elles relèvent
augmenlcnl d'inlensilé à mesure que les influences saisonnières
favorables se prononcent davantage, diminuent à mesure que ces
influences s'effacent.
La régularité d'évolution des météores nous explique donc celle
des épidémies de .cause atmosphérique et, en grande partie, celle
des épidémies infectieuses.
Mais, pour celles des maladies infectieuses qui sont transmissibles
de l'homme à l'homme, il existe une autre condition de leur
évolution épidémique en trois phases principales, condition qui leur est commune avec les épidémies de maladies virulentes.
Quand le germe d'une affection transmissible pénètre dans une agglomération apte à son développement, la multiplication progressive de la cause morbide par le fait des atteintes nous rend compte, pour une large part, de la marche ascensionnelle de l'épidémie, c'est-à-dire de sa période d'augment et de son arrivée à la période d'état; puis, quand la majorité des individus spécialement susceptibles a élé ainsi frappée; le terrain manque, de plus en plus, vu l'extinction des aptitudes au développement de nouveaux cas, et l'épidémie entre dans son déclin.
Quant aux maladies alimentaires, comme elles résultent, dans Timmense majorité des cas, non pas d'une privation subite d'aliments, mais d'une diminution progressive des ressources d'un pays, on comprend également leur marche ascensionnelle, la cause n'étant pas immédiatement assez puissante, pour entraîner de suite beaucoup d'atteintes, et prenant de jour en jour une énergie plus grande; puis le déclin s'opère, lui aussi, d'une façon continue et régulière, à mesure de l'abondance croissante des produits d'une récolte nouvelle.
§ II. — ÉPIDÉMIES A ÉVOLUTION IRftÉGULIÈRE.
Pour que l'évolution s'accomplisse conformément à l'ordre classique, il faut que la maladie apparaisse en certaines conditions normales, pour ainsi dire, qui lui permettent de subir, comme à l'aise, les trois phases qui la caractérisent.
En bien des circonstances, ces conditions n'existeront pas. La période d'augment pourra, par exemple, être singulièrement abrégée parce qu'au moment initial de l'épidémie la cause morbide sera d'emblée assez puissante et assez générale, et la réceptivité de chacun assez complète pour que l'expansion du mal soit immédiate.
ÉVOLUTION LOCALE DES ÉPIDÉMIES. gg,
Une armée, brusquement soumise, en été, à un refroidissement nocturne, sera parfois atteinte de dysenterie d'une manière presque aussi simultanée qu'elle serait atteinte d'insolations ou de congélations.
Il en sera de môme d'une brusque influence infectieuse ou alimentaire. Les transports de troupes dans un pays fébrigène, au moment le plus dangereux de l'année, ont donné en quelques jours autant de malades que de soldats. L'encombrement subit d'hôpitaux insuffisants à la suite d'une bataille a fait éclater presqu'aussi brusquement le typhus; l'ingestion d'eaux souillées de matières organiques a développé en quelques heures sur des armées en marche des épidémies de diarrhée rapidement transformée en dysenterie.
L'atmosphère contagieuse de certaines maladies transmissibles est parfois assez diffusible pour que leur généralisation soit presque aussi immédiate que si elles résultaient d'un simple trouble météorique; tels sont la dengue, le choléra arrivant quelquefois d'emblée à leur acme épidémique.
Là, au contraire, où le contage plus pesant, moins difi"usible, nécessite les rapprochements successifs de ceux qui doivent en être atteints, comme pour les fièvres éruptives, la période d'accroissement sera bien plus prolongée ; les divers groupes seront frappés les uns après les autres.
La variole, à une époque et en un lieu où les germes morbides avaient atteint certainement leur maximum de densité, à Paris ■ pendant le siège de 1870-1871, a évolué, dans la garnison de cette ville, par épidémies successives ; nous verrons atteints l'un après l'autre les différents corps (livre IV, art. Variole); ce n'est qu'en des circonstances très-rares, mentionnées plus haut (p. 288), que l'affection surgit simultanément sur des points éloignés.
Il en est de même de la fièvre typhoïde; pendant les épidémies, même les plus générales, on observe habituellement l'atteinte successive des diverses casernes, et, en ces casernes, des diverses chambres occupées par les troupes. Différences plus faciles à comprendre ici vu le rôle important joué dans le développement de l'affection, par des conditions d'insalubrité toutes locales et dont la zone d'action peut être circonscrite, ou plus spéciale à certains locaux où la maladie se produit d'abord spontanément, par infection miasmatique pour se continuer ailleurs par contage.
G est légalement dans des circonstances exceptionnelles que la fièvre typhoïde prend d'emblée et simultanément son ascension
sur des quartiers différents, comme le fait eut lieu pour la garnison de Paris au mois de novembre 1876 (1).
Cette période d'augment arrivera à son maximum de lenteur en certaines épidémies, comme la plupart de celles de diphthérie, où la faculté de rayonnement du contage semble réduite à son minimum, et où l'évolution épidémique, au lieu de présenter trois pbases distinctes par leur importance respective, semble souvent constituée par une série de cas se continuant les uns les autres sans augment ni déclin appréciable.
Une condition très-importante de la diffusion des épidémies, c'est le degré d'homogénéité plus ou moins considérable de l'agglomération sur laquelle elles sévissent.
Telle maladie s'étendra en quelques jours sur la population d'un lycée, d'un navire, d'une prison, sur une armée en marche, toutes collectivités composées d'unités inséparables, identiques en tous les éléments de leur existence et de leurs prédispositions morbides (Voy. p. 230) ; alors que la même affection mettra plusieurs mois à évoluer dans une ville, dans un village même où chaque individu, chaque famille, chaque classe de la société, offrent des aptitudes diverses soit par le fait des différences d'âge, de sexe, de résidence, soit par l'inégalité des conditions hygiéniques.
Les prédispositions d'une agglomération sont parfois uniformisées par certaines conditions communes de misère et de maladies antérieures. Le choléra, comme la peste, atteindront leur acme en peu de jours dans les quartiers pauvres, au milieu des populations nosocomiales ; les épidémies de diphthérie même y subiront une évolution exceptionnellement rapide. Introduisez un typhique dans un local encombré, et son affection se généralisera bien plus vite que dans les circonstances habituelles.
Quant à la prétendue loi de déclin régulier des épidémies, elle est soumise, elle aussi, à de nombreuses infractions; et nous avons démontré (Voy. p. 13) combien cette période est souvent modifiée suivant les lieux et les temps, même pour les grandes épidémies, dont on la considère cependant volontiers comme un des caractères invariables.
(I) Voy. livi-e IV, art. Fièvre typhoïde.