Traité des maladies et épidémies des armées [electronic resource]
L'étude des maladies des armées est intéressante à un double litre : elle constitue une branche importante des. connaissances spéciales nécessaires au médecin militaire, puis elle éclaire d'un j mr nouveau quelques points de la pathologie et elle apporte un précieux contingent de faits à l'histoire des épidémies. L'absence d'un Traité des maladies des armées laissait donc un vide regrettable dans notre littérature médicale; ce vide j'ai essayé de le remplir et j'ai accompli celte lourde tâche, soutenu et fortifié par la conviction que je faisais une œuvre utile.
Les littératures étrangères ne possèdent pas plus que la nôtre de traité des maladies des armées; le livre de Pringle, qui à beaucoup d'égards est un modèle, date de 1752, et bien des' faits nouveaux se sont produits depuis lors, bien des progrès ont été réalisés dans les sciences médicales; tout en admirant l'œuvre de Pringle, il faut bien avouer qu'elle ne donne qu'une idée très-incomplète des maladies qui sévissent sur les armées modernes. Je me serais trouvé sans guide aucun pour mes recherches si je n'avais pas eu le programme du cours d'Epidétoiologie que mon père a professé pendant longtemps au Val-de- Grâce.
ie me suis attaché dans cet ouvrage à résumer tous les faits qui peuvent intéresser les médecins exerçant dans les
A- I.AVEBA.V
u AVANT-PROPOS.
armées, sans in arrêter bien entendu à ceux qui l'ont partie du bagage médical ordinaire et qui sont bien exposés dans la plupart des traités de pathologie interne. Ce n'est pas un traité de pathologie interne à l'usage des médecins militaires que j'ai voulu écrire; ce livre complète les traités de pathologie interne, il ne les remplace pas.
J'ai recherché avec grand soin les causes des maladies les plus ■ -..minimes chez le soldat cl je c ois qu'en effet on ne saurait accorder trop de place à cette étude : la prophylaxie ne peut rep^er que sur la connaissance exacte des inlluences morb.gèm- 3oSt on veut prévenir ou neutraliser les cIVets. Au point de vue manque, le chapitre cliologie a aussi une grande importance dans l'histoire des maladies et l'on peut dire qu'on ne connaît bien une maladie que lorsqu'on en a découvert les causes. Bene scire est per causas scire, a dit Bacon.
J'ai tait de nombreux emprunts aux travaux, trop peu cités, trop peu connus en général, des médecins de l'armée de terre et de la marine. Je regrette de n'avoir pas pu me procurer de plus amples renseignements sur les maladies des armées étrangères, il y a là une lacune que j'espère pouvoir combler plus
'"'la nouveauté du cadre qui m'était imposé et la variété des sujets que j'étais appelé. à traiter excuseront, je l'espère, les imperiections du travail que je livre à la critique, estimant que j'aurai atteint en grande partie le but que je me proposais si j'ai réussi à attirer l'attention du monde médical sur quelques-uns des importants problèmes qui se dressent à chaque page dans celle histoire si intéressante des maladies des armées.
A. Lavehan-
Paris, 15 mai 1875.
INTRODUCTION
DES PRINCIPAUX OUVRAGES RELATIFS AUX MALADIES DES ARMÉES LA MEDECINE MILITAIRE, ROLE ET DEVOIRS DU MÉDECIN DANS LES ARMÉES.
Les médecins grecs et romains passent complètement sous silence l'histoire des maladies des armées; c'est dans les historiens qu'il nous faut rechercher la trace de quelques grandes épidémies militaires dans l'antiquité.
Thucydide (l)nous a laissé une belle description de la peste qui sévit à Athènes et dans l'Àtlique de 430 à 425 avant J.-G. , et qui fit un grand nombre de victimes pendant la guerre du Péloponèse.
Xénophon parle dans la Cyropédie de la nécessité où sont les généraux d"emrnener avec eux des médecins (2); dans sa mémorable relation de la Retraite des Dix-Mille (3) le même auteur fait mention de la perte de la vue, des congélations provenant de la neige et du froid excessif auxquels furent exposées ses troupes dans les montagnes après le passage de l'Euphrate.
Nous devons à Diodore de Sicile (4) la relation de l'épidémie qui, trois cent quatre-vingt-quinze ans avant J.-C, sévit à Syracuse (peste de Syracuse, maladie des camps de Sicile); Tite-
| \) Thucydide, livre II.
<2) Traduit. d'Ablanc, liv. I, p. 34.
'3) Anaba$is, livre IV, p. 219; édit. d'Oxfor.l.
I Diodore Meut., lih. XIV, t l, p, r.97. Ex e.dil. Wesscl. Amsl, 17 1G.
,v INTRODUCTION.
Live parle aussi d'une maladie pestilentielle qui fit en Sicile de grands ravages dans les armées romaine, et carthaginoise. La peste de Galien (465 à 180 après J.-C.) débuta dans une armée envoyée en Syrie pour réprimer une révolte et c'est l'armée qui transporta la peste à Rome lorsqu'elle vint y triompher.
Pline le Naturaliste fait mention d'une maladie qui affligea l'armée romaine en Germanie et dans laquelle plusieurs auteurs ont cru reconnaîtra le scorbut (1).
Dion Cassius (2), Hérode (3), parlent des grandes perles que fit l'armée de Sévère dans les marais de la Galédonie (208 après J.-C).
C'est à ces grands épisodes, aussi intéressants pour l'historien que pour le médecin, que se bornent nos renseignements sur les maladies des armées dans l'antiquité; l'organisation de la médecine militaire à cette époque ne nous est pas mieux connue. « 11 semble, dit Peyrilhe, que les historiens se soient concertés pour cacher à la postérité tout ce qui concerne l'exercice de l'art de guérir dans les armées de la Grèce et de Rome (4). » Des écrits de Xénophon il est permis de conclure qu'il y avait des médecins dans les armées grecques, mais il est probable que la médecine militaire ne fut organisée que très-tard dans les armées romaines. Tite-Live ne parle jamais de médecins militaires et quand il mentionne la peste de Sicile qui régna sur les armées romaine et carthaginoise, il se contente de dire que de part et d'autre on adressa des prières aux Dieux. À Rome même pendant de longs siècles il n'y eut pas de médecins proprement dits, mais seulement des empiriques, des rebouteurs dirionsnous aujourd'hui; les sorciers et les prêtres avaient aussi une nombreuse clientèle. Les médecins grecs s'établirent difficile-
(1) l'line, livre XXV, ch. ni.
(2) Xiphilin, Excerpia, p. 307.
(3) Herodian, édit. de Hart, p. 153 et 154.
(4) Histoire de la chirurgie, par Dujardin et Peyrilhe.
INTRODUCTION. v
ment à Rome; Caton, dans une lettre à son fils, lui recommande de se défier des savants grecs et particulièrement des médecins qui commençaient seulement alors à s'acclimater à Rome (1). César le premier conféra aux médecins le droit de cité. Cependant on ne trouve dans les Commentaires aucun passage qui prouve que César eût organisé le service de santé dans les armées.
Végèce, qui écrivait sous le règne de Valentinien le jeune, parle des soins qui sont dus au soldat malade, sans fournir aucun détail sur la façon dont le service médical était organisé dans les armées romaines. Les conseils qu'il donne pour entretenir la santé dans une armée sont fort remarquables (u2), mais il n'est pas question des maladies qui y sont les plus communes.
Ilvginus, dans son livre sur la castramétalion, indique l'emplacement qui était assigné dans le camp au valetudinarium , c'est-à-dire à l'infirmerie des hommes (3).
Galien parle de médecins qui suivaient l'armée romaine dans la guerre contre les Germains (167 à 175 après J.-C.) (4); au vi siècle, le code Justinien exempte le médecin de légion (raedicum legïonis) de ses devoirs civils ^quand il est absent pour le service public (5).
En plusieurs endroits, notamment en Italie et en Angleterre, on a trouvé des pierres tumulaires dédiées à des médecins de cohorte et à des médecins de légion. La légion se composait de dix cohortes, et la cohorte, qui ne comptait que six cents hommes, possédait à un certain moment plusieurs médecins; une
(t) i. M. Gnardia, Le service de santé des armées dans l'Antiquité, in Revue des médecins des armées.
î Végèce; lie re militari, liv . III, chap. h. Quemadmodum sanitas gubernetur eserciiits.
! llygini Gromatici, De castramelalione liber, p. t. X; Antiquit. roman. Joan. Grfevii.
H) lie COmpûtUione medicamentnrum per yenera, liv. III, ch. il, et De composilione mediramenlorum secundum locos. ■
(5j Corpus jurtx civilis, liv. X, tilre 52. De professoribus et medicis.
Vi INTRODUCTION.
tablette votive dédiée à Marcus Aurelius donne les noms de quatre médecins attachés à la cinquième cohorte de la garde (1 ).
Il est donc certain qu'à la fin de l'empire romain la médecine militaire était organisée dans les armées (2) ; mais l'invasion des Barbares vint bientôt bouleverser le monde, et la médecine militaire, à peine fondée, disparut pour longtemps.
Le sire de Joinvilie nous a transmis l'histoire du scorbut qui ravagea en Egypte l'armée des croisés; nous savons aussi par les historiens que la lèpre était très-fréquente dans cette armée et qu'on fonda des établissements spéciaux, où les lazaristes soignaient les croisés lépreux. On accusa même les croisés d'avoir importé la lèpre en Europe; accusation sans fondemenl, • car, dès 560, il y avait des léproseries en France (Grégoire de Tours), et en 757, le roi Pépin admettait la lèpre comme cause de divorce, disposition contre laquelle l'Eglise s'éleva.
Au XVIe siècle, le typhus éclate en Italie, et dès lors il s'attache aux armées; aussi les écrits des médecins militaires du temps sont-ils consacrés presque tout entiers à la lièvre des camps ou maladie hongrois. (8)! A la même époque, la syphilis fait de grands ravages dans l'armée française d'Italie, si bien qu'on lui donne le nom de mal français (Fracastor) ; la syphilis existait en Italie avant l'arrivée des troupes françaises, mais il est certain que l'armée contribua puissamment à la répandre.
Parmi les principaux ouvrages sur les maladies des armées qui- parurent à la fin du xvif siècle et au commencement du
,,) Des médecins attachés aux armées romaines, par J. Y. Simpson, Iraduil de l'anglais par Butlura. (Gazette mèd. de Paris, 1857.)
lan»la,s 1 •,. i , y,,,,) vnir aussi nour h s oire de la médecine
/-M Outre les ouvrages ciles plus haut, \ ou aussi pum
nrœcos, romanosque concldtone. Leipsick, 1824-18-/. - i ou. , la médecine t I . - Ch. A. Zimmermann, thèse qui résume 1 ouvrage de I n i: 33; Thomas Jordan, 1570; Codronehi, 1595,» Gober, 1606, H . and 600 Rhume,, «* ont publié des Lravaus sur La lièvre hongrotfc.
INTKOhlH'.TION. VU
xviir\ nous citerons ceux de Willius (1), de Dan. Ludovieus (-2», de StaW (lvo. Joan. ) (8), de Dezon (4), de .hieh (Ilerm. Paul) (5).
Itamazzini consacre un chapitre aux maladies des armées (6) ; /£■ il avoue qu'il n'a jamais pratique dans les camps, et cela se voit de rfete, car il se fait une lrès-1'ausse idée de la médecine d'armée. Lesquelles détails qu'il donne lui ont été fournis, dit-il, paï un médecin militaire hanovrien, G. Ericus Bernstorfl'. ' Toutes 1rs maladies des camps peuvent, dit Hamazzini, se rap- ^ f" porter à deux principales : lajièyre^inal^^ d^enterie ; ^ r<xJ^ fauteur énumère les causes multiples d'infection qui existent dans les camps; il fait mention de la nostalgie comme d'une maladie assez fréquente parmi les soldats.
Kn terminant la première partie de cet historique, si pauvre en travaux importants sur la médecine des armées, nous citerons quelques lignes d'un petit ouvrage très-original, publié à Paris en 1681, par Remy Fort. Il a pour titre : La médecine d'armée où les entretiens de Polemiatre et de Leocësle sur les maladies des suidais. Remy Fort avait observé dans les armées, et il avait pu se rendre compte de la grande mortalité occasionnée par les maladies. Polemiatre, le principal interlocuteur, comme son nom l'indique («o^pè» iv-po;), enseigne à Leoceste quelles sont les maladies qui régnent le plus souvent sur les armées, leurs causes et les moyens de les guérir; de là, trois dialogues.
Au début du premier dialogue Leoceste demande à Polemiatre ce qu'il a été faire à la guerre :
Polemiatre. J'y étais pour combattre.
Leoceste. Pour combattre! Eh! qui?
\) De morbù aulrerunbut biterms Hafniœ, 1070, in-i.
H) De morbi* cattretwibu» liber et de fyèmteria libri dud. Op. omnia Ffli, 171*.
: De milUum morbis prœcipuis horumque ruraliane, Erford, 1735. (4) Uttret sur les principales maladies qui ont réqné dans les hôpitaux de l'armée du roi en Italie pendant les années 1734-, 1735, 1730. Paris, 1741. 5) f)e morbis raslrensibus, linsp. Wagner, Krfonl, IM3. i Trtitlé des maladies des artisan*, Iraduct. fie Fourcroy, ch. XI..
vin INTRODUCTION.
Polemialre. L'ennemi.
Leoceste. Quel ennemi ?
Polemiatre. Le plus dangereux qu'aient les troupes.
Leoceste. Vous voulez dire peut-être les maladies; mais à mon avis le fer et le feu sont beaucoup plus à craindre.
Polemiatre. Sachez pourtant que les maladies détruisent d'ordinaire plus de monde dans les armées que les armes mêmes et que souvent elles font plus de ravages que les batailles les plus sanglantes.
Leoceste. Quelle apparence qu'il meure plus de soldats de maladie que de blessures? car on ne compte que par dizaine ou centaine de mille les morts d'une bataille.
Polemiatre. On ne tue pas si facilement tant de gens armés
et l'on ne donne pas si souvent de ces batailles Ce n'est pas
dans les combats qu'il meurt le plus de monde et l'on remarque d'ordinaire que parmi un assez grand nombre de combattants, pour trente blessés dans une occasion, on compte à peine dix
morts, encore meurt-on rarement d'une seule blessure Il
est constant que parmi les troupes les maladies font des ravages d'autant plus grands qu'il est difficile d'éviter leurs embûches et de se défendre contre leurs attaques. Elles ne donnent guère de trêve, quoique à l'armée on en donne souvent, elles s'introduisent comme des espions et des ennemis déguisés dans tous les quartiers d'un camp; elles entrent dansles tentes des soldats, les surprennent et leur coupent la gorge sans qu'ils puissent s'opposer à leur violence : ce sont elles enfin qui affaiblissent et qui ruinent les armées (1). »
Quand nous étudierons les causes de la mortalité des armées en campagne nous verrons qu'en effet les maladies ont fait souvent plus de victimes que le fer et le feu de l'ennemi, comme le dit très-bien Remy Fort.
(I) Op. cit., p. 4-8
INTRODUCTION. IX
Parmi les maladies les plus communes aux armées, Polcmiatre cite les fièvres, la diarrhée et la dysenterie, qu'il compare à deux sœurs < qui ont pour père les mauvais aliments et pour mère les entrailles » (Op. cit., p. 17u2); le scorbut, les maladies I vénériennes.
Avec Pringle commence une nouvelle période historique aussi riche en documents importants sur les maladies des armées que la première était pauvre. En 4742, Pringle suivit l'armée anglaise dans les Pays-Bas et fut nommé successivement médecin du duc de Cumberland, puis médecin général des armées anglaises; son magnifique ouvrage parut pour la première fois en 175-2 sous ce titre : Observations on the discases of the army. -\~ London,1752 (1).
Dans la première partie de son livre, Pringle décrit succinctement les maladies qui ont régné pendant les campagnes de 174-2 à 1748. Toutes ces campagnes, à l'exception d'une seule, celle de 1745-1746 qui se fit en Ecosse, avaient eu pour théâtre les Pays-Bas, aussi Pringle consacre-t-il le premier chapitre de son ouvrage à la topographie médicale des Pays-Bas ; il signale l'influence des nappes d'eau souterraines sur la production des fièvres palustres ; il note l'insalubrité particulière des marais où l'eau douce se mêle à l'eau salée, et apprécie très-justement l'influence des pluies..., etc. Pringle passe ensuite à la relation des campagnes dans lesquelles il a suivi l'armée anglaise ; la dysenterie, le typhus ou fièvre d'hôpital, les fièvres palustres sont les principales maladies qui régnèrent pendant les campagnes des Pays-Bas; nous aurons souvent dans le cours de cet ouvrage à citer les faits si bien relatés par Pringle, ainsi que les opinions qu'il a émises sur la nature et les causes des épidémies qu'il observait.
I tenu la seconde partie de son livre, Pringle, prenant les choses
(1) Nous nous sommes servi de la traduction publiée dans VEiicyclopédie des sciences médicales.
x INTRODUCTION.
de plus liant, recherche quelles sont les causes des maladies des armées et quelles sont les mesures prophylactiques capables de les prévenir; sa division des maladies des armées est basée sur l'élude ctiologique. Pringle étudie successivement :
1° Les maladies occasionnées par le chaud et le froid.
2° Les maladies occasionnées par l'humidité.
3" Les maladies qui proviennent d'un air putride.
V Celles' qui proviennent d'un défaut dans le régime.
5° (lelles enfin qui sont occasionnées par l'excès du repos ou ^lIu mouvement, du sommeil et des veilles et par la malpropreté.
Nous aurons à apprécier plus tard-cette division éliologïquc qui ne nous paraît pas applicable à l'histoire générale des maladies des armées, mais qui fournit un cadre suffisant aux fails observés par Pringle. Pringle n'étudie en effet que les maladies des armées en campagne : « Les soldats, dit-il (op. cit., p. 37), se trouvent en temps de guerre dans des circonstances bien différentes de celles des autres personnes en ce qu'ils sont exposés davantage aux injures .de l'air et en ce qu'ilsjont pressés les uns contre les autres dans les camps, dans les casernes et dans les hôpitaux, ("est pourquoi la division la plus générale de ces maladies est en celles qui proviennent de l'intempérie de la saison, du mauvais air et de la contagion. On peut réduire à deux sortes les maladies militaires qui dépendent de la saison, savoir, à celles d'été, et à celles d'hiver, ou ce qui est la même chose, aux maladies des camps et à celles des garnisons. » Il tant se souvenir qu'à cette époque les campagnes ne se continuaient pas pendant l'hiver.
Le chapitre intitulé : Des moyens généraux pour prévenir les maladies dans les armées, est un excellent résumé d'hygiène militaire. Les mesures que préconise Pringle pour prévenir le développement de la dysenterie et de la fièvre d'hôpital sont parmi les meilleures dont nous disposons encore aujourd'hui malgré fous les progrès accomplis en hygiène depuis 17. ri.
INTRODUCTION. *'
V0ioi quelques-uns dés sages conseils que donne Tringle. Quand la dysenterie commence à luire des progrès, quitter le terrain où Ton campe avec les lieux d'aisances, la paille pourrie et les 4 autres immondices; défendre aux soldats de se décharger le ventre partout ailleurs qu'aux lieux d'aisances. Rendre les lieux d'aisances plus profonds qu'à l'ordinaire, y faire jeter une jolTpluTo^ir^ épaisse de terre; — ne pas mettre les malades dans un hôpital général; les médecins de. régiment doivent traiter autant que possible leurs malades au camp; disperser de côtés et d'autres les hôpitaux de régiment et ne point les placer les uns à côté des autres dans le même village; mettre peu de malades dans une môme salle, l'aérer continuellement.
J'ai toujours remarqué, dit Pringle (op. cit., p. 50), que les salles dont on ne pouvait pas exclure l'air extérieur parce que les fenêtres étaient brisées, se trouvaient les plus saines. » La même remarque a été faite àConstantinople lors dé la guerre de Crimée.
La troisième partie de l'ouvrage de Pringle est consacrée à l'étude des maladies en particulier; en y trouve d'excellentes descriptions des fièvres rémittentes, de la dysenterie et de la fièvre d'hôpital ou de prison (typhes); nous aurons souvent à revenir sur le livre de Pringle, c'est pourquoi nous ne croyons pas devoir en donner ici une analyse plus complète.
Bientôt après l'apparition de l'ouvrage de Pringle, les traités de médecine d'armée se multiplient tant en France qu'en Angleterre et en Allemagne, mais tous les auteurs qui entrent dans la voie si brillamment ouverte par Pringle restent au-dessous de leur modèle; on ne trouve pas dans leurs ouvrages ce talent d'observation, cette analyse ingénieuse des causes, ces réflexions si vraies et si pratiques qui font du livre de Pringle un chefd'œuvre; trop souvent sous ce titre de : Traité des maladies des armées, les auteurs se bornent à écrire un résumé de pathologie
Xii INTRODUCTION.
interne et ils semblent oublier eux-mêmes le litre qu'ils ont placé en tête de leurs ouvrages.
En 1754 de Meyserey publie à Paris deux volumes qui ont pour titre : La médecine d'armée. Tout le premier volume, est consacré à l'hygiène du soldat, nous n'avons pas à l'analyser ici; dans son second volume de Meyserey passe en revue la plupart des maladies connues en commençant par les fièvres, on ne trouve rien absolument au sujet des maladies des armées et des caractères particuliers qu'elles présentent; l'auteur ne cite aucun fait intéressant à ce point de vue, cependant il avait exercé la médecine aux armées (1).
Van Swieten, médecin en chef de l'armée autrichienne, publie en 1758 un petit manuel qui n'a pas de bien grandes prétentions, on voit que van Swieten a cherché à faire une œuvre pratique ; dans sa préface il annonce que son livre s'adresse aux personnes qui n'étant pas versées dans l'art de la médecine sont appelées à soigner les malades aux armées, c'est dire que ce petit manuel ne traite que superficiellement le sujet (1). La préface est consacrée à quelques préceptes d'hygiène militaire très-simples mais très-sages ; van Swieten ne craint pas de descendre aux moindres détails : manière de dresser les tentes, habillements, chaussures, etc.; les principaux chapitres sont consacrés à la dysenterie, à la fièvre continue et au scorbut.
Les ouvrages de Baldinger (2), de Blocklesby (3) et de Monro ne marquent aucun progrès sur celui de Pringle.
(1) La médecine d'armée, par M. de Meyserey, médecin ordinaire du roi, ancien médecin des armées de Sa Majesté en Italie et en Allemagne. Paris, 1754.
(2) Van Swieten (Gérard), Brevis descriptio morborum curandorum qui sœpius in caslris observant™, Pragœ, 1758. Traduct. française sous ce titre : Description abrégée des maladies qui régnent le plus communément dans les armées, par Vau Swieten, premier médecin de S. M. I. la reine de Hongrie. Amsterdam, 1761.
(3) Baldinger (Ern. Godof.), De mililum morbis imprimis vero exercilus régis Prussiœ. Rcsp. Bosc. Vitcmb., 1763. In-4.
(4) Blocklesby (Richard), Mconomical and.medical observations from the year 1758 to the year 1763 inclusive — Tendmq to the improvement of mUilanj hospilals and to the cure of camp diseases incident to soldkrs, etc. London, 1764.. In-8».
INTRODUCTION. xllt
Le traité de médecine d'armée de Monro a été traduit en français par Le Bègue de Presle, qui a enrichi l'ouvrage anglais d'un discours préliminaire très-étendu et fort intéressant sur i la médecine militaire ancienne et ses progrès jusqu'à nos jours avec un précis des moyens de conserver la santé des soldats, d'établir et d'administrer les hôpitaux militaires (1). »
Comme de Meyserey, Monro consacre tout son premier volume aux moyens de conserver la santé des soldats qui servent en campagne : c'est de l'hygiène militaire, non de la médecine militaire proprement dite; le deuxième volume contient la description des maladies les plus communes dans l'armée anglaise que Monro suivit dans les Pays-Bas, en Bohême et en Allemagne. Monro parle du typhus pétéchial qui régna sur l'armée anglaise campée sous Warbourg en Wesphalie (1760), sa description est conforme à celle de Pringle; - puis il traite de la dysenterie, des fièvres rémittentes et intermittentes auxquelles le Wes.er débordé donna lieu en 1762 à Brème, enfin du scorbut qui se montra également à Brème au mois de janvier de la même année.
Le grand ouvrage de Colombier, qui parut en 4778, est d'une lecture bien peu intéressante et fort peu instructive ; il est divisé en six livres qui forment six volumes (2) : 4° Fièvres essentielles ; — 2° Maladies aiguës locales ; — 3° Maladies chronifjues; 4° Maladies virulentes non aiguës (on y trouve entre autres : les dartres, la gale, le scorbut!) — 5° Maladies externes, plaies par armes à feu; — 6° Matière médicale militaire Ce qui manque surtout, ce sont des faits qui remplaceraient avec avantage les nombreuses théories qui encombrent
(I) Médecine d'armée ou traité des maladies les plus communes parmi les troupe* dans les camps et les garnisons, par Monro, médecin tics armées Britannirpir:<. Traduit par Le Bègue de Presle. Paris, 1709.
2 Médecine militaire ou traité des maladies tant internes qu'externes auxquelles les militaires sont exposés dans leurs différentes positions de paix et de guerre, par Colombier. Paris, 1778.
xiv INTRODUCTION.
l'ouvrage. Ces six volumes de Colombier ne valent pas le moindre Chapitre de Pringle.
n 1805 A. F. Hecker publie un manuel de médecine pratique militaire qui est traduit en 4808 par Brassier et Rampont, médecins de la Grande Armée. Nous avons cherebé en vain dans cet ouvrage un passage original qui méritât d'être cité. A celte époque les médecins manquaient pour l'armée française et c'est dans le but d'instruire les médecins appelés aux armées que Brassier et Rampont jugèrent à propos de traduire un livre bien peu digne de cet honneur. Voici comment les traducteurs s'expriment dans leur préface rédigée tout entière dans le style pompeux de l'époque : « Tandis que les armées françaises en portant au loin leurs pas victorieux, éloignent les frontières de l'Empire, il se forme dans l'intérieur de nouvelles légions qui bientôt vont occuper les pays conquis par la valeur des premières. Chaque nouveau succès demande une nouvelle armée, et chaque nouvelle armée la mise en activité d'officiers de santé qui instruits d'ailleurs manquent encore de relie habitude, de ce tact que la pratique seule donne (4) ».
Ceux-là étaient bien mieux inspirés qui, au lieu de traduire les élucubrations d'un auteur allemand, observaient par euxmêmes et jour par jour, écrivaient dans leurs Mémoires l'histoire médicale si digne d'intérêt des grandes guerres de la Révolution et de l'Empire. Les écrits de Desgenettes et de Larrey sont pleins d'utiles enseignement, on sent qu'avec eux on est rentré dans cette voie féconde de l'observation délaissée par les successeurs de Pringle; nous aurons souvent à citer la belle histoire de l'armée d'Orient si bien pensée et si sobrement, écrite par Desgenettes; plus souvent encore nous puiserons dans les Mémoires de Larrey. Larrey ne se contente pas d'être
Manuel de médecine pratique militaire, ou Imité des maladies que l'on rencontre aux armées, par D. A. F. Hecker, 1805. Traduil dn l'allemand par Brassier TZ^t, médecins de la grande armé,. Breslau, 1808. - Avant-propos, p. 11.
Il) l
INTRODUCTION. M
un grand chirurgien, il observe lout, s'intéresse à tout : c'est ainsi qu'il va, infatigable, d'un pays à l'autre, tantôt en Egypte, lanlôt en Espagne ou en Russie. Pendant la retraite de Russie Urrey partage jusqu'au bout les souffrances et les privations de nos malheureux soldats; ces souffrances éprouvent fortement sa robuste constitution, mais elles n'arrêtent pas un seul instant son esprit observateur : il suffit pour s'en convaincre de lire la belle relation qu'il nous a laissée de ce lamentable épisode (1).
La conquête de l'Algérie fut l'occasion d'importants travaux sur les maladies des armées dans les pays chauds, la thérapeutique de ces maladies fut instituée par les médecins militaires de l'armée d'Afrique, et c'est grâce à leurs travaux que la mortalité de celle armée, si excessive pendant les premières années de l'occupation, entra rapidement en décroissance.
Les guerres de Crimée et d'ilalie, les campagnes de Gochinchine et du Mexique ont été fécondes aussi en grands~ehseigncments; ce chapitre est consacré aux ouvrages qui traitent des maladies des armées en général, on ne s'étonnera donc pas de ne pas trouver ici l'analyse des travaux, relatifs seulement à quelques maladies, qui sont, dus aux médecins militaires d'Afrique, de Crimée et d'Italie; nous aurons du reste dans le cours de cet ouvrage de nombreuses occasions d'y revenir.
Jusqu'alors on s'était occupé presque exclusivement des maladies des armées en campagne; en 1860, mon père publia un important mémoire (2) sur les causes de la mortalité dans l'armée servant à l'intérieur; depuis plusieurs années, les mala-
'I; Lirrey, Mémoires df chirurgie militaire.
B) Hecherchex statistiques sur les causes de lu mortalité de l'année serrant à l'intérieur/pia L Laveran. (Annales d'hygiène publique et île médecine légale, 1801). ir »érie, t. TUU.) — Voyez aussi : De la mortalité des armées en campagne au point de vue de l'éliologie. Même rec. 1863, 2e série, t. XIX ,1e cite pour mémoire seulement un livre publié par M. Prilsch, dit Latlg, à Alger en 1868 et ayant pour titre : Epidémie» des urinées. C'est un résumé Irés-imparCait du cours du V(tl-de-Gr;W publié 'ans l'a<<eutiuient de mou péri».
xvi INTRODUCTION".
dies et épidémies des armées faisaient, au Val-de-Grùce, l'objet d'un enseignement spécial qui lui avait été confié et pour lequel il a trouvé, en M. le professeur L. Colin, un digne continuateur.
A partir de 4862, une statistique médicale fut publiée par les soins du Conseil de santé et fournit enfin des renseignements précis sur la mortalité dans l'armée française (1); des statistiques semblables étaient établies déjà depuis un certain nombre d'années en Belgique, en Prusse et en Angleterre.
En 1863, M. le médecin Inspecteur, .1. Périer, publiait une étude complémentaire et critique sur Piïngie, dans laquelle il résumait l'histoire des maladies communes dans les armées et non décrites par l'auteur anglais : méningite cérébro-spinale, catarrhe suffocant, stomatite ulcéreuse, etc.... Nous ferons plus d'un emprunt à cet excellent travail (2).
Parmi les ouvrages qui nous ont fourni le plus de documents précieux, nous devons citer aussi le Recueil de mémoires de médecine et de chirurgie militaires rédigé sous la surveillance du Conseil de santé et publié régulièrement depuis 1816 (3).
A l'époque de la guerre de sécession, la commission sanitaire des Etats-Unis eut l'heureuse idée de publier une série de rapports sur les maladies les plus communes aux armées, sur les moyens de les traiter et de les prévenir. Ces rapports, presque tous excellents, ont été réunis et traduits en français par M. Th. W. Evans, en 1865 (4); parmi les meilleurs, citons ceux de Hammondsur le scorbut, de V. Buren, sur les propriétés du sulfate de quinine, de Smith et Sti lié, sur la vaccination. Sans
(1) Statistique médicale de l'armée, publiée annuellement depuis 1862 par le ministère de la guerre. Paris, Imprimerie Nationale.
(2) Elude critique et complémentaire sur Prvngle, publiée en 1863 en tète d'une édition de Pringle.
(3) 1™ série : 1816 à 1816, 61 volumes. — 2° série : 1817 à 1858, 23 volumes. — 3° série : 1859 à 1868, 20 volumes. — 4e série : 1869 à 1874, en cours ,1e publication.
(4') Essais d'hygiène et de thérapeutique militaires, par la commission sanitaire des États-Unis. Traduction de Th. W. Ëwans. Paris, 1865.
INTRODUCTION. xvii
doute, la réunion do ces mémoires ne conslitue pas un traité de médecine militaire, lés lacunes sont nombreuses, mais les circonstances ne permettaient pas de mieux faire, et ce livre restera comme une nouvelle preuve de l'intelligence et delà sollicitude avec lesquelles la commission sanitaire des Etats-Unis sut remplir sa difficile tâche, bien qu'elle ne fût composée que^ de médecins.
Le premier mémoire dû à van Buren est intitulé : Hygiène et thérapeutique militaires, l'auteur montre très-bien que dans les i. armées l'hygiène a tout autant d'importance que la thérapou- j/v^ tique, et que le médecin doit s'occuper aussi bien de l'une que de l'autre. Ces sages conseils furent entendus; pendant cette Ua longue guerre de la sécession on demanda toujours l'avis des médecins et toujours on s'y conforma ; aussi, les résultats furentils admirables et nos statistiques de Crimée et d'Italie font bien triste figure à côté des statistiques américaines; en Amérique, les médecins ont eu deux armes pour lutter contre les maladies : l'hygiène et la thérapeutique, alors qu'en France les règlements ne nous accordaient que la dernière. Ceci nous conduit à dire quelques mots du rôle et des devoirs des médecins dans les armées.
Le médecin militaire a un rôle bien plus étendu, bien plus fXd^te — complexe que le médecin civil; non-seulement, il doit soigner foïJl les malades dans les hôpitaux, les blessés sur le champ de ba- vfL^/A. taille et dans les ambulances, mais aussi, par une connaissance exacte des causes qui président aux maladies et épidémies des armées, il doit chercher à sauvegarder la vie du soldat. Cantonner le médecin militaire dans la thérapeutique, comme on l'a fait jusqu'ici en France, lui dire : voilà des instruments, opérez les blessés; voilà des médicaments, soignez les malades, c'est rapetisser à plaisir son rôle, c'est paralyser ses principaux moyens d'action, au grand détriment de l'armée, comme les événements l'ont bien prouvé.
A. r.AVEfSAI». I,
xvili liNÏKO DICTION.
On juge un arbre par ses iVuils et les résultats du système suivi en France jusqu'ici ont été si amers qu'on s'étonne de trouver encore des" hommes capables de le défendre et d'écrire que tout est pour le mieux dans la meilleure des organisations (4).
En Grimée, sur 309000 hommes engagés successivement, nous en avons perdu 95 000 (75 000 par maladies et 20 000 par le feu de l'ennemi) ; pendant le second hiver, les Anglais, grâce à leur excellente installation, ne perdaient que 606 hommes, tandis que nous en perdions 21 190. Au début, les Anglais avaient été plus éprouvés que nous; mais de sages mesures d'hygiène curent bientôt raison d'une mortalité excessive; en novembre et décembre 1855, le chiffre de la mortalité dans l'armée anglaise était tombé à 44 et 33 pour 1 000 ; de janvier à mars 1850, il s'abaissa à 12.5 et même à 8 sur 1 000, c'est-àdire qu'il devint plus faible qu'en Angleterre même. M. Tholozan n'a-t-il pas raison de dire : « Les pages de l'histoire ne présentent aucun exemple comparable à celui-là; il y a là une expérience hygiénique complète sur des proportions colossales (2). »
Tandis que les Anglais arrivaient ainsi à réduire leur mortalité au minimum possible, le typhus et le scorbut ravageaient notre armée et nos blessés mouraient en foule dans des hôpitaux encombrés. La mortalité à la suite des grandes opérations a été en Grimée pour l'armée française de 72, 8 pour 100; pour l'armée anglaise de 33, 9 pour 100; en Italie, malgré des conditions bien plus favorables, puisque nous étions dans un pays ami, riche et voisin de France, nous avons perdu encore 03 9 pour 100 de nos opérés (3). Tous les médecins militaires de'l'armée d'Orient, les Scrive, les Baudens, les Michel Lévy,
M) De Intendance du corps médical et de la morlaliié dans l'armée, par M Chapplàin. Paris, 1873 (Réponse à M. le docteur Chenu). ,->) De Ve%cès de mortalité dû a la profession rmlitaire. cii Clicnu, Statistiques de Crimée et d'Italie.
INTRODUCTION. Six
ont protesté contre un règlement qui leur liait les mains et les forçait d'assister inactifs à ce grand désastre; nous ne ferons pas appel à leur témoignage, bien connu du reste. On a accusé les médecins militaires d'être juge et partie dans ce débat et de plaider pro domo sua, insinuation malveillante et inexacte, les réformes réclamées par nos chefs l'ont toujours été au nom seul des intérêts de l'armée.
.M M. L. Lefort (4), Ed. Laboulaye (2), Ch." Fauvél sont des juges complètement désintéressés dans la question et tous trois ont fait ressortir dans leurs ouvrages les vices de l'organisation de la médecine militaire en France, tous trois ont demandé à ce qu'on la mit enfin hors de page.
En 1874 M. le docteur Ch. Fauvel a réuni dans un livre plein d'intérêt les rapports qu'il envoyait chaque mois de Constantiuople pendant les années 1854, 1855 et 1856; très-bien placé pour comparer les hôpitaux français aux hôpitaux anglais, et l'état sanitaire des deux armées, M. Fauvel a pariaitement analysé les causes de notre infériorité (3).
Pendant l'hiver de 4855-1856 M. Fauvel nous montre l'armée française ravagée par les maladies qui épargnent nos alliés et il ajoute avec une patriotique indignation : « n'est-ce pas vraiment une chose indigne de nous de voir le scorbut et le typhus ravager notre armée quand à côté d'elle nos alliés n'en souffrent pas? (4) »
Au mois de janvier 1856, M. Fauvel visite les hôpitaux anglais de Sculari dont l'installation était bien supérieure à celle de OOî hôpitaux de Constantinople; l'état des malades qui s'y trouvai- nt était aussi satisfaisant que possible, il n'y avait dans les hôpitaux anglais aucun cas de scorbut, et la diarrhée chronique,
(\j La chirurtjie militaire et les sociétés de secours, Paris, 1875. i'i< lleme îles deux mondes, 18(i'J.
3 Hùtoire médicale de la ,juerre d'Orient, par le docteur A. Fauvel, médecin •anitaire a Conslanliuople.
<h Rapport «lu 18 février 185G, op. rit. p. -203.
xx INTRODUCTION.
si fréquente parmi nos soldats, y était très-rare. Les Anglais avaient compris le danger des évacuations pour les malades et les blessés dont l'état était grave, ils avaient créé à Balaklava et aux environs des établissements très-bien installés et pourvus de tout le nécessaire. Dans l'armée française des évacuations imprévues, précipitées, avaient de déplorables résultats (op. cit. p. 186); les malades étaient accumulés pêle-mêle à bord de navires bientôt infectés, où ils restaient sans aucun soin pendant plusieurs jours. A Gonstantinople il se trouvait parfois que rien n'était prêt pour recevoir ces évacuations et les malheureux malades restaient encore pendant plusieurs jours exposés aux intempéries de la saison.
« Le mal produit, dit M. Fauvel, ou, si l'on préfère, le bien qui ne se lait pas est la conséquence naturelle des règlements militaires fondés sur une doctrine administrative que voici : pour plus d'unité dans l'administration de l'armée, il est nécessaire que le service de santé ne soit qu'un des rouages de cette administration, au même titre que celui du campement et des subsistances, et par conséquent soit subordonné à l'intendance
qui commande.
» En vertu de cette doctrine le rôle effectif des médecins se réduit au traitement des malades et des blessés; quant aux questions d'hygiène, il ne leur appartient pas de les trancher. Ils - ont bien le droit de réclamer auprès de l'Intendance, ils peuvent émettre un avis quand celle-ci les consulte; mais l'Intendance reste juge et en réalité leur intervention est presque nulle....
» A l'armée la compétence en matière d'hygiène appartient donc de droit et de fait à l'Intendance : c'est elle qui juge et
qui commande.
, Or la meilleure volonté dm monde aidée de toute 1 intelligence ne donne pas la science, et sans la science acquise par des études spéciales comment apprécier à leur valeur les mesures conseillées? » (Fauvel op. cit., p. 107-168.)
INTRODUCTION. xxi
Dans ce même rapport, que nous voudrions pouvoir citer ici en entier., 8& le docteur Fauvel apprécie parfaitement le grand rôle que doit jouer l'hygiène dans les armées :
« De tous les faits que j'ai exposés et analysés ne ressort-il pas de la manière la plus éclatante qu'à la guerre les questions d'hygiène ont une importance capitale? Et si la doctrine administrative qui prévaut a pour résultat de les faire négliger ou de les subordonner à des considérations secondaires n'est-ce pas qu'elle est entachée d'un grand vice? Et quand elle attribue aux médecins la compétence directe seulement vis-à-vis des malades et des blessés ne se trompe-t-elle pas sur l'étendue du rôle qui doit appartenir à la médecine militaire et ne privet-elle pas l'armée d'un secours bien efficace?
i Les faits observés depuis neuf mois nous ont fait voir combien est erronée l'opinion qui suppose qu'à la guerre il y a surtout des blessés à panser ou à opérer, opinion qui n'est pas celle des hommes compétents, je le sais, mais qui n'en a pas moins une certaine valeur en ce qu'elle vient à l'appui de la doctrine administrative. A la guerre le nombre des malades l'emporte toujours de beaucoup sur celui des blessés; preuve incontestable que les coups de l'ennemi ne sont pas ceux qui affaiblissent le plus une armée.
i Les faits ont encore démontré que la plupart des nombreux malades de l'armée d'Orient devaient leur état morbide bien moins à des intempéries de climat et de sol qu'à des causes qu'il est donné à l'hygiène d'atténuer : preuve évidente qu'en hygiène militaire il y a encore de bien grands progrès à accomplir soit sous le rapport de la science, soit sous celui de son application.
» Les questions d'hygiène ont à la guerre une importance capitale. Si quelque part la médecine peut avec avantage et doit surtout avoir un caractère préventif, c'est bien là....
>•> Je ne crains pas de dire que les questions d'hygiène sont
xxii INTRODUCTION.
les plus élevées et les plus importantes dont ait à se préoccuper la médecine militaire. Appliquées à l'homme sain ou blessé ou malade, elles dominent de beaucoup celles de chirurgie et de thérapeutique médicale. En réalité, l'intervention efficace de ces deux, branches de l'art est en grande partie subordonnée aux conditions dans lesquelles indépendamment de la blessure ou de la maladie elles ont a agir.
» Qu'un chirurgien opère un blessé dont la constitution est minée par un état scorbutique et qui de plus devra subir l'influence d'un hôpital infecté, qu'un médecin n'ait à traiter que des hommes épuisés de longue date et accumulés dans des conditions morbifiques par elles-mêmes, que pourront ici leur art, leur science et leur dévouement? » (Fauvel, op. ci£.,.p. 169-170).
Ces idées si bien exprimées par M. Fauvel et qui empruntent à sa compétence en matière d'épidémies une si grande autorité ont été défendues par tous les médecins militaires ; on a cru qu'ils cherchaient uniquement à étendre leurs attributions, à se soustraire à l'autorité de l'Intendance et pendant longtemps on ne s'est pas aperçu que l'intérêt de l'armée motivait seul et justi- Lifiait leurs incessantes réclamations.
La perfection même des règlements (en admettant que perfection soit synonyme de multiplicité et de complexité, ce qui resterait à démontrer) se retournait contre nous; les Anglais, dit M. Fauvel (op. cil., p. 196) ont des règlements plus défectueux que les nôtres en ce qui touche le service intérieur des hôpitaux, soit pour les prescriptions médicales, soit pour le reaime des malades, mais dans la pratique on laissait aux médecins anglais une grande initiative et ils corrigeaient sous leur propre responsabilité ce que les règlements avaient de vieeux; « nos règlements au contraire sont plus méthodiques, plus complets, mais ils sont inflexibles et ne laissent aucune initiative ni aux administrateurs, ni aux médecins. Il en résulte que s, théoriquement et sur le papier nos malades sont mieux nourris
INTRODUCTION. XXIII
que les Anglais, ceux-ci dans la pratique ont une nourriture effective bien supérieure. » Les Anglais se sont montrés une lois de plus en Crimée gens pratiques : les règlements les gênaient, ils les ont abandonnés, tandis que nous suivions religieusement les nôtres en dépit des résultats déplorables qui étaient le prix de cette fidélité. L'observation des règlements en matière d'hygiène et de thérapeutique est. un moyen, ce n'est pas un but; quand le moyen est reconnu mauvais il faut l'abandonner sans relard, à moins qu'on ne soit de l'avis du médecin auquel Molière fait dire : Mieux vaut mourir suivant les règles que de guérir en les violant.
Autrefois les règlements étaient moins nombreux, on n'avait pas encore enserré de tant de liens l'initiative des médecins aux armées et les choses n'en allaient pas plus mal, au contraire. Le bon sens des chefs et l'intelligence des médecins suppléaient à cette prétendue imperfection des règlements. A cet, égard il est très-intéressant de comparer l'histoire médicale de l'armée de Crimée à celle de l'armée d'Orient, si bien écrite par Desgeneltes. Desgenettes est consulté souvent sur les mesures à prendre pour prévenir les maladies et les notes qu'il envoie sont mises à l'ordre du jour de l'armée; sans cesse le médecin en chef de l'armée d'Orient prend une heureuse initiative pour proposer ces mesures: tantôt il fait quitter un campement malsain, tantôt il obtient une modification du régime alimentaire; lorsque des troupes arrivent en Egypte on lui demande aussitôt quelles sont les précautions à prendre pour leur acclimatement. La liberté d'allures, la noble franchise des rapports établis entre le commandement et le médecin en chef devaient produire et ont produit en effet les meilleurs résultats au point de vue. de l'état sanitaire de l'armée d'Egypte.
Que dirait-on aujourd'hui d'un médecin, fùl-il médecin en chef d'un corps d'armée, qui écrirait au général en chef :
xxiv INTRODUCTION.
" Général,
J'ai trouvé ce matin à 7 heures la 69° brigade qui manœuvrait sur l'esplanade du fort de l'Institut au milieu d'un épais brouillard auquel il est dangereux d'être exposé sans nécessité. Quand les circonstances exigent que les troupes essuient ainsi l'humidité, il conviendrait de donner à chaque homme une petite quantité d'eau-de-vie.
Salut et respect (1).
Nous avons choisi cette lettre au milieu d'un grand nombre d'autres plus importantes afin de bien montrer avec quelle sollicitude on prenait soin du soldat et dans quels détails le général en chef et le médecin en chef ne craignaient pas de descendre.
Les généraux de l'armée d'Orient vont sans cesse visiter les hôpitaux et les ambulances; ici, c'est l'adjudant général Leturq qui préside aux évacuations des blessés et des pestiférés et qui aide lui-même à charger' les plus malades sur les brancards (Desgenettes, op. cit., page 93); là, c'est Kléber qui prend un soin particulier des malades et des blessés pendant la retraite de Syrie. A l'une des stations, dit Desgenettes, Kléber disait t aux hommes atteints de peste : « Mes enfants, je suis occupé de vous, nous allons partager ce que j'ai ; mais ne m'approchez pas de trop près parce que ce n'est pas de la peste qu'il convient que je meure (2). » Quelles franches et bonnes paroles, bien dignes d'un vrai et grand soldat comme l'était Kléber. On ne saurait croire combien la visite d'un général fait plaisir au malheureux soldat malade ou blessé, combien un mot de ses chefs lui rend de force et d'énergie morale pour supporter ses souffrances.
Les généraux Junot et Verdier n'étaient pas moins assidus
(1) Histoire, médicale de l'armée d'Orient, par Desgenettes, 1830, 2° o.lit., p. 18.
(2) Desgenettes, op. cit. p. 101.
INTRODUCTION
auprès des malades que Kléber lui-même. Madame Verdier avait suivi son mari, et cette charmante et courageuse femme s'employait sans cesse au soulagement des malades; elle donna son cheval, partagea maintes fois son eau, son linge, ses provisions
avec les malades.
La veille de sa mort tragique, Kléber disait encore à Desgenettcs : « On sait dans l'armée combien j'ai pour vous d'amitié... C'est une lettre de crédit dont il faut vous servir pour faire du bien. Tirez sur moi hardiment, je ferai honneur à voire papier (I). » Kléber, Desgenettes! quelles grandes figures, même dans ce grand cadre, l'Egypte !
Les résultats que généraux et médecins obtinrent grâce à leurs efforts réunis sont bien faits pour démontrer les heureux effets de cette sollicitude intelligente pour la vie du soldat. Malgré des marches continuelles dans un pays ennemi, loin de la France, malgré des combats sanglants, malgré le climat, malgré la peste, l'armée d'Orient, composée de 30000 hommes à son départ de France, ne perdit en deux ans et demi que 8915 hommes dont 3614 tués dans les combats, 290 morts par accident, et 854 morts à la suite de blessures. En deux ans et demi les maladies ne donnèrent lieu qu'à 4157 décès dont 1689 occasionnés par la peste. M. Fauvel, qui compare ces résultats à ceux de Crimée, a bien raison de dire que la comparaison n'est pas à notre avantage. Kléber avait compris l'importance de l'hygiène dans les armées'étTrnë croyait pas au-dessous de lui de consulter Desgenettes chaque fois qu'il s'agissait de la santé, de la vie de ses soldats.
« Il parait qu'à cette époque, dit M. Fauvel, on n'avait pas encore imaginé la doctrine qui prévaut aujourd'hui (2). »
On l'imagina bientôt après, les commissaires des guerres s'in-
0; Desgenettes, op. cit. p. 117.
(4) Fauvel, op. cit. p. 171.
SXVI INTRODUCTION.
terposèrcnt de plus en plus entre le commandement et les médecins militaires réduits en fin de compte au rôle d'agents d'exécution. Gama, dans un livre où se montrent à chaque page son beau caractère et son grand cœur (1), a esquissé l'histoire du service de santé pendant les guerres du premier empire, et retracé bien des tristes épisodes de celle glorieuse période. Ouc de souffrances, que de cris d'agonie et de désespoir sous ces cris de victoires, sous ces pompeux bulletins de la Grande Armée !
Il n'y a pas à celte époque de recrutement régulier pour la médecine militaire; on prend les premiers venus, des étudiants français ou étrangers, et on leur confie l'existence de nos soldats; à chaque instant le personnel et le matériel des ambulances font défaut; on abandonne les malades, les blessés, on les laisse plus d'une fois au milieu de populations hostiles qui les massacrent comme en Espagne.
« La partie principale et véritablement active de l'armée sous l'empire présente, dit Gama, un problème insoluble; je veux parler des soldats. Sur tous les points, je les vois les mêmes : à la voix d'un chef dont ils connaissent le commandement, ils se rassemblent, se groupent, partent; et pourquoi? pour souffrir. Tel fut le sort des soldats pendant les guerres de l'empire; ils n'en eurent point d'autre. Cependant l'enthousiasme les gagna bientôt; cela est connu de tout le monde, et l'on sait aussi que les récompenses furent souvent le mobile des mêmes prodiges de valeur qu'on avait vus se produire dans les armées républicaines au seul nom de la patrie. L'art d'enlever les troupes et de les porter aux plus nobles actions d'éclat trouve dans notre caractère national l'explication des étonnants résultats qu'obtinrent dans tant d'occasions des chefs habiles; ce n'est donc pas là une difficulté à résoudre. Mais ce que je ne conçois pas, ce qui est pour moi un problème, après des traits d'héroïsme mul-
(1) Gama, Esquisse historique du service de santé militaire, Paris,
INTRODUCTION. xxvu
UpUés dont on profitait, c'est le mépris que l'on eut pour les soldats sous le gouvernement impérial, essentiellement militaire. J'en donnerai de bien tristes preuves. On ne peut excepter de ces reproches que des chefs d'armée qui ne tolérèrent point pour leurs troupes les vices de l'administration (1). »
Depuis 1841, bien des progrès ont été accomplis dans l'organisation du service de santé; en France, la position matérielle des médecins militaires s'est notablement améliorée, mais ce que Gama réclamait avec une si juste insistance, l'indépendance, l'autonomie du corps de santé, nous le demandons encore. Les intendants militaires ont remplacé les commissaires des guerres, et sont restés jusqu'à ce jour les directeurs incompétents du service de santé. Je ne m'arrêterai pas à plaider en laveur de l'autonomie de la médecine militaire, c'est cause entendue et gagnée partout ailleurs qu'en France; toutes les
grandes nations militaires de l'Europe ont adopté ce principe, et nous avons lieu d'espérer qu'il finira par prévaloir en France.
Lorsque l'autonomie nous aura été accordée, nos devoirs, il faut bien nous le dire, s'accroîtront dans la même proportion que nos droits. Les médecins militaires n'auront pas de peine à démontrer qu'ils peuvent se passer de la tutelle de l'intendance ; il faut qu'ils prouvent en outre que l'initiative médicale peut rendre dans l'armée de très-grands, de très-utiles services. Lji prophylaxie des maladies estlejn^n^ije^ decin militaire; pour l'atteindre, il doit connaître à fond les maladies et épidémies des armées, il doit méditer sans cesse sur leurs causes, afin de provoquer à l'occasion les mesures capables
d'en empêcher l'éclosion ou d'en arrêter le développement.
« Le spectacle des épidémies dans l'antiquité a fait naître la
terreur qu'inspirent tous les grands phénomènes naturels. Devant les coups répétés de la mort comme au bruit de la tempête
( I ) Gama, op. cil., p. 39C