MALADIES DES PAYS FDOIDS
Elles présentent une grande analogie avec les maladies de la saison fiu'nle; ce sont les bronchites, les pleurésies, les rhumatismes, qui dominent le règne pathologique dans ces climats. La tendance qu'on a dans les pays froids à abuser de l'alcool et la privation de végétaux frais expliquent la fréquence de l'alcoolisme et du scorbut.
M. le docteur Gallerand dans deux expéditions successives dans l'océan Glacial arctique a noté la fréquence des pleurésies et des bronchites sur les marins de noire flotte. Les pleurésies étaient communes, très-graves, et se compliquaient d'épanchements abondants, de rechutes continuelles : « Quant aux bronchites, dit M. Gallerand, elles sont -i nombreuses, qu'il est à peine possiblede les énumérer. Il y a eu tel inornent où les trois quarts de notre équipage toussaient d'une manière fatigante ; je n'ai inscrit sur mon cahier de visite que les bronchites avec lièvre, el assez intenses pour exiger des soins réguliers: il s'en trouve 1 10 seulement à bord de la Clcopdlrc. Si l'on ajoute à ce chiffre 'M cas d'angines assez graves, on arrive, pour ces deux maladies seulement, à un total de 14-2 hommes qu'il a fallu exempter au moins
d'une partie du service (1). » Le rhumatisme, très-fréquent aussi, avait une grande tendance à la récidive et à la chronicité. Au contraire, les pneumonies étaient assez rares ; nous avons vu qu'on ne pouvait pas non plus ranger la pneumonie avec la bronchite et la pleurésie parmi les maladies de la saison froide. . Le rhumatisme articulaire aigu appartient plutôt aux climats temi pérés qu'aux climats froids; il est inconnu dans le voisinage des pôles, tandis qu'on le rencontre assez souvent dans les pays chauds, en Egypte, aux Indes. Au Cap, l'armée anglaise fournit une proportion de 57 rhumatisants sur 1000 malades, tandis que sous le climat rigoureux de la Nouvelle-Écosse on ne rencontre que 30 rhumatisants pour le même chiffre de malades (2).
L'Européen peut très-bien vivre dans les climats polaires, à la condition d'être vêtu chaudement et surtout d'avoir une alimentation abondante, riche en principes carbonés, en graisse. Les Esquimaux boivent de l'huile de phoque depuis des siècles; leur instinct les a conduits à faire usage de la nourriture la plus propre à leur permettre de résister au froid, ainsi que l'a démontré la physiologie moderne; tous les voyageurs qui ont séjourné dans les pays froids sont d'accord pour reconnaître l'importance d'un bon estomac et d'une nourriture abondante, riche en principes gras, dans une lutte continuelle contre le froid. L'air glacé des régions polaires enlève sans cesse du calorique au corps humain, et ce refroidissement est encore activé lorsque le vent souffle, parce que la couche d'air ambiant est plus souvent renouvelée; c'est ainsi qu'une eau courante paraît d'autant plus fraîche au baigneur que le courant est plus rapide ; la combustion organique doit s'activer de façon à compenser ce refroidissement, sans quoi l'organisme est vaincu après une lutte plus ou moins prolongée, la température du corps s'abaisse, et la mort arrive dès que la chaleur est descendue de quelques degrés au-dessous de la normale.
Ces faits expliquent comment des navigateurs bien nourris, chaudement vêtus, ont pu passer des hivers au milieu des glaces par une température moyenne de 30° ou 40° au-dessous de zéro sans être atteints de congélations (3), tandis que des soldats affaiblis et soumis à
( I) Considérations générales sur la navigation dans' l'océan Glacial arctique, par le docteur E. Gallerand'. (Nouvelles Annales de la marine, janvier 1858.)
(2) Charcot, Leçons sur les maladies des vieillards. Paris, 186.8, p. 222.
(3) L'expédition autrichienne, qui s'est avancée jusqu'à 83" de lat. N., et qui est resiée pendant deux ans emprisonnée dans une banquise, a en à subir des températures de — 40° R., ce qui équivaut à — 50» c ! Le mercure restait gelé peu-
une alimentation insuffisante, onl succombé en grand nombre à l'asphyxie par le froid, alors que le thermomètre marquait seulement quelques degrés au-dessous de zéro. L'histoire des congélations dans les armées va nous montrer que l'affaiblissement des hommes, les conditions hygiéniques défavorables où ils se trouvent, jouent dans la production de ces accidents, un rôle aussi grand que le froid lui-même.
Des congélations dans les armées. — Les accidents produits par le froid ont été mentionnés aussi bien dans les expéditions anciennes que dans les guerres modernes. Xénophon, dans la retraite des Dix-Mille, après le passage de l'Euphrate, traversant des montagnes élevées, fut tout à coup enveloppé avec son armée par un vent du nord chargé de neige qui brûlait et glaçait en même temps et frappait les soldats qui ne pouvaient se soutenir (1). L'armée d'Alexandre eut à souffrir de maux semblables en traversant le Caucase.
Thierry de Hérv raconte qu'au passage des Alpes en 1537, aux environs de Noël, « plusieurs endurèrent telle froidure, qu'à aucuns non-seulement le nez et les oreilles, mais encore le visage se tuméfia tellement qu'il y eut comme des gangrènes (2) s.
L'armée de Charles- Quint qui assiégeait Metz pendant les mois de novembre et décembre 1552, eut beaucoup à souffrir du froid, et les cas de congélation y furent très-nombreux.
L'armée impériale, ravagée par le typhus et le scorbut, se trouvait alors dans des conditions analogues à celles de notre armée de Crimée. Carlois, secrétaire du maréchal de Vieilleville, décrit ainsi l'état misérable où se trouvaient les troupes de Charles-Quint à la fin du ge: « Nous trouvions des soldats par grands troupeaux, de diverses nations, malades à la mort, qui étaient renversés sur la boue; d'autres assis sur de grosses pierres, ayant les jambes dans les fanges, gelées jusques aux genoux, qu'ils ne pouvaient ravoir, criant miséricorde et nous priant de les achever de tuer. En quoi M. de Guise exerça sa charité, car il en fit porter plus de soixante à l'hôpital pour les faire traiter et guérir; et à son exemple, les princes et seigneurs firent le semblable; si bien qu'il en fut tiré plus de trois cents de cette horrible misère. Mais à la plupart il fallait couper les jambes (3). »
«font de^semaines entières cependant il n'y eut aucun cas de congélation; l'expédition était abondamment pourvue de vivres, et les ours blancs fournissaient un utile supplément de ration (Journal officiel, 19 octobre 1874). I Anabasis, livre IV.
■1 Cité par L. Laveran, Recherches sur la mortalité des armées en camnaone Inc. cil. ■ '
:: Hem. de la vie de Franç. de Scepaux, sire de Vieilleville et comte de Durclat, maréchal de France, par V. Carlois, I. III, p. 73.
A LAVERA*. r
Ambroise Paré visita aussi le camp impérial. « Le froid était si vil au siège de Metz, que s'il eût été avec moi (Hippocrate), il eût vu beaucoup de soldats ayant les membres eslbioménés et une infinité qui moururent par le froid, encore qu'ils ne fussent vulnérés » (1).
D'après Forestus, on trouvait des sentinelles mortes debout, la lance au poing, semblables à des individus frappés de catalepsie (2). Le même fait a été observé pendant la retraite de Russie :
On voyait des clairons à leur poste gelés
Restés debout, en selle et muets, blancs de givre,
Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.
(V. Hugo.)
En 1632 le froid fut si vif entre Montpellier et Béziers, que seize gardes du corps de Louis XIII moururent en route.
En 1709 Charles XLT perdit une partie de son armée dans lesplaines de la Russie du Nord. En 1719, 3000 hommes périrent du froid en Finlande.
Pendant la retraite du maréchal de Belle-Isle, en 1742, l'armée française au passage des défilés de la Bohème perdit en dix joursplus de 400 hommes.
Au passage de la Guadarrama (23 et 24 déc. 1808), l'armée française eut beaucoup à souffrir du froid. Le vent était au nord, il était tombé beaucoup de neige les jours précédents, le thermomètre de Réaumur était descendu à — 9°. A mesure qu'on s'élevait sur la montagne, écrit Larrey, le froid augmentait, hommes et animaux tombaient sur les bords de la route pour ne plus se relever, ou bien ils étaient entraînés le long des pentes rapides. Quelques feux de bivouac qu'il fut possible d'allumer, furent plus nuisibles qu'utiles à nos soldats; tous ceux qui sans précautions présentèrent brusquement leurs mains ou leurs pieds à l'action du feu furent frappés de congélations, tandis qu'aucun militaire parmi ceux qui en s'étaient pas approchés des feux, n'en fut atteint (3).
Larrey nous a laissé dans ses mémoires une magnifique description de la retraite de Russie, dont il supporta courageusement toutesles épreuves. Jamais peut-être hiver plus rigoureux n'avait assailli une armée en marche : le thermomètre Réaumur descendit à 2>°, 27° et jusqu'à 28° au-dessous de zéro (Larrey). Pour comble de malheur,, l'armée traversait un pays dévasté, elle était dénuée de tout, les vivres manquaient, et les hommes restaient quelquefois plusieurs jours sans.
(1) Œuvr. d'Amb. Paré. Voyages de Metz, p. 1217.
(2) Foresti Op. omnîa, t. I, p. 463.
(3) Larrey. Mémoires de chirurgie militaire, t. III, p. 251.
MALADIES DliS CLIMATS. 07
manger, f Nous étions tous, écrit Larrey, dans un tel état d'abattement et de torpeur, que nous avions peine à nous reconnaître les uns lésante ; on marchait dans un morne silence. L'organe de la vue et les forces musculaires étaient affaiblis au point qu'il était difficile de suivre sa direction et de conserver l'équilibre. L'individu chez qui il était rompu tombait aux pieds de ses compagnons, qui ne détournaient pas les yeux pour le regarder. Quoique l'un des plus robustes de l'armée, ce fut avec la plus grande difficulté que je pus atteindre Wilaa. A mou arrivée dans celte ville j'étais à bout de mes forces et de mon courage; j'étais près de tomber pour ne plus me relever comme tant d'autres infortunés qui ont péri sous mes yeux (1). »
A son arrivée en Prusse la grande armée ne comptait plus que 3000 hommes. « 3000 hommes des meilleurs soldats de la garde, tant d'infanterie que de cavalerie, presque tous des contrées méridionales de la France, étaient les seuls qui eussent vraiment résisté aux cruelles vicissitudes de la retraite; ils possédaient encore leurs armes, leurs chevaux et leur attitude guerrière; les maréchaux ducs de Danlzick et d'Islrie étaient à leur tète; les princes Joachim et Eugène marchaient au centre de cette troupe, que l'on pouvait considérer comme le reste d'une armée de plus de 400000 hommes que les habitants du pavs avaient vue défiler six mois auparavant dans toute sa force et dans tout son éclat. L'honneur et la gloire des armées françaises s'étaient en quelque sorte retranchés dans ce petit corps d'élite (2). »
Larrey revient à plusieurs reprises sur cette circonstance que les méridionaux supportèrent mieux les fatigues de la campagne et luttèrent mieux contre le froid que les habitants du Nord. Le 3° régiment de grenadiers de la garde, composé presque uniquement de Hollandais, fut presque anéanti, tandis que les deux autres régiments de grenadiers,composés surtout d'hommes venus du midi de la France, conservèrent une assez grande partie de leurs effectifs. Les Allemands furent plus éprouvés que les Français et surtout que les Espagnols. Larrey tire de celte remarque très-intéressante une conclusion trop générale lorsqu'il dit (toc. cit., p. 125) que les Méridionaux .sont plus aptes à supporter le froid que les hommes nés dans les pays du Nord. Ce serait là un fait bien singulier, bien contraire à ce que nous savons de l'adaptation de l'homme aux divers climats où il est appelé à vivre. Il faut tenir compte de cette circonstance que l'armée française n'avait pas seulement à lutter contre le froid; au froid s'ajoutait la disette, pour ne pas dire la famine, et cela explique comment
(1/ Larrey, op. cit., t. IV, p. 107.
(f) Lirrey, op. cit., t. IV, pi 113.
les hommes du Nord, habitués à une nourriture très-abondante, ont moins bien résisté que les Méridionaux, habitués à vivre de peu (1). L'homme du Nord ne supporte le froid qu'à la condition de se nourrir abondamment, d'absorber en particulier une grande quantité d'aliments gras. Il est très-probable que si la grande armée n'avait pas eu à souffrir de la faim en même temps que du froid, on aurait observé le résultat inverse : les hommes du Midi auraient bien plus souffert que ceux du Nord.
En Crimée, pendant le premier hiver, les Anglais, mal approvisionnés, eurent beaucoup plus de cas de congélations que nous; mais lorsque l'abondance eut remplacé, clans leur camp, le dénûment de la première période, les congélations disparurent de chez eux, tandis qu'elles persistaient chez nous.
Le 2 janvier 1845 une colonne commandée par le général Levasscur fut surprise par la neige à quelques lieues de Sétif (retraite du Bou Tbaleb); le vent du nord soufflait avec violence; il fut impossible d'allumer les feux, et de faire la soupe; les hommes, fatigués par une marche pénible, privés de nourriture, mouillés par la neige fondue et glacés par le vent du nord, présentèrent un grand nombre de cas d'aspbyxie par le froid et de congélations des extrémités. Le 4 janvier la colonne, composée de 2800 hommes, arrivait à Sétif après avoir perdu 208 hommes en 48 heures. Neuf hommes moururent en entrant à l'hôpital de Sétif, où furent envoyés 521 malades atteints de congélations légères ou graves; plusieurs subirent des opérations, et H succombèrent encore, ce qui donne un total de 228 décès. Nous ne savons pas quelle était exactement la température le 2 janvier à l'endroit où les premiers accidents se produisirent; mais à Sétif, c'està-dire à quelques lieues de là, et à la même altitude, le thermomètre ne descendit pas au-dessous de zéro; un vent du nord augmentait, il est vrai, l'impression du froid (2). Celle histoire de la retraite du Bou Thaleb est un des exemples les plus frappants que l'on puisse citer de l'action du froid sur des hommes privés de nourriture. A l'époque dont nous parlons, l'alimentation du soldat français n'était pas suffisante pour lui permettre de faire des réserves, et, dès qu'elle venait à lui manquer, l'organisme se trouvait désarmé, incapable d'un effort soutenu contre le refroidissement extérieur; aucun officier ne fut atteint de congélation.
Des accidenls analogues à ceux du Bou Thaleb ont été observés à plusieurs reprises en Algérie : en 18!16, dans la retraite de Constan-
(1) Gallerand, op. cit.
Ci) Relation de la retraite du Bou T.a'eb, par M. 1? '!o:'o r Schrimpion, in Rec. mém. de méd. militaire, 134", t. LXil, p 151.
line; ea 1851, aux environs de Bougie; en 1852, dans le passage de l'Atlas,
En Crimée nos soldats affaiblis par la diarrhée et le scorbut ont présenté de nombreux cas de congélations; le tableau suivant donne le chiffre des accidents produits par le froid dans les armées anglaise et française ^1) :
ARMÉE FRANÇAISE