‹ Traité des maladies et épidémies des armées [electronic resource]Chapitre 3 sur 127 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Meurt-on plus ou moins dans l'armée que dans la population civile? Telle est la première question que nous essayerons de résoudre; nous rechercherons ensuite quelles sont les causes de la mortalité militaire en temps de paix et en temps de guerre. Avant de donner et de discuter les chiffres fournis depuis 1862 par la statistique médicale de l'armée, nous croyons devoir dire quelques mots des documents antérieurs-, bien que les chiffres fournis par les auteurs qui se sont occupés de la question avant 1862 ne reposent pas sur des données aussi exactes que celles qui servent de base à la statistique médicale de l'armée, ils nous fourniront cependant un utile point de comparaison; ils nous permettront de dire si la mortalité a augmenté ou diminué depuis cinquante ans dans l'armée française.

Le premier travail important sur .la question a été publié en 1833. Dans un mémoire qui a pour titre : Essai sur la mortalité dans l'infanterie française (1), Benoiston (de Chàteauneuf) établit que de 1820 à 1820 les troupes d'infanterie française (ligne et garde royale), sur un effectif de 801478 hommes, ont compté 17209 décès, soit 21.4 X pour 1000 hommes d'effectif. En écartant l'année 1823, pendant laquelle la guerre d'Espagne avait surchargé le chiffre des décès, Benoiston trouve que dans l'espace de six années (1820, 1821, 1822,

' li Annales d'hygiène publ. et de mid. lég., 1833, t. X, p. 239 el suiv.

4824, 1825, 1826), 723 741 hommes d'infanterie ont fourni 14112 décès, soit une mortalité annuelle de 19.4 sur 1000 hommes d'effectif qui se décompose ainsi :

Décès sur 1000 hom.

Simples soldats. 22.3

Sergents, caporaux 10-8

Garde royale...... -

D'après les relevés de l'administration de la guerre, qui tenaient compte des pertes de toute l'armée, et non pas seulement de celles de l'infanterie, la mortalité de l'armée française était : en 1822, de 2.79 sur 100, et fen 1823 de 2.83 sur 100; ou de 27.9 et 28.3 sur 1000 hommes d'effectif (Benoiston).

« Cette proportion de près de 3 pour 100, si l'on prend le chiffre de l'administration, ou de 2.25, si Ton s'en rapporte au mien (1), qui est une moyenne de six années, est plus forte, dit Benoiston, que celle de la mortalité ordinaire.

» D'après les tables les plus récentes de différents départements de la France, ainsi que d'autres pays, le rapport est à cet âge pour les individus du sexe masculin de 1.27 environ, et ce n'est que vers la moitié de la vie que l'unité arrive à doubler; dans les bons pays, le rapport de 20 à 30 ans n'atteint pas même cette unité. » (Loc. cit.,

En 1846 la proportion de 19 sur 1000 est donnée comme celle de < la mortalité dans l'armée française par le général Paixhans dans un discours à la chambre des députés (2). Pour la période de 1842 à 1848 Boudin arrive au chiffre de 1J.4 „ sur 1000. On connaissait déjà à cette époque, d'après des documents officiels, les pertes annuelles de quelques armées européennes (3).

M le docteur Tholozan, dans un mémoire publie en 18aJ (4), renonçant à établir le chiffre exact de la mortalité dans 1 armée française, emprunte à la statistique anglaise les données suivantes :

(1) Benoiston a ici évidemment en vue le chiffre de la mortalité des simples soldats de la ligne (2.23 sur 100).

m Moniteur universel. Séance du 2 avril 184b.

f3 fZede géogr. et de stat. méd., 1852. - Etudes fhygjubl. sur letat s3Ir7et la mortalité des armées de terre et de mer (Ann. «*y* P««- et de

t ffiSS cession m^re {Ga»ette «U, de Pari, 1859).

ARMEE ANGLAISE

Armée servant à l'intérieur

Cavalerie

Dragons de la garde

Gardes à pied

Infanterie de ligne

MORTALITE

annuelle sur 1000 hommes.

De ces chiffres M. le docteur Tholozan conclut que la mortalité est beaucoup plus forte dans l'armée que' dans la population civile.

En 1860, mon père, en se servant de documents inédits puisés au ministère de la guerre, établit que de 1846 à 1858 la mortalité de l'armée française servant à l'intérieur a été de 16 sur 1000 (1). « En vingt-huit années, écrit-il, la mortalité rapportée à 1000 hommes d'effectif moyen réalisé est de 21 pour 1000, pour les troupes servant, à l'intérieur; seulement les variations extrêmes de la mortalité d'une année à une autre accusent des causes d'erreur qu'il importe d'éviter... En dix années comprises de 1846 à 1858, les années 1854 et 1855 écartées pour éviter l'erreur introduite par les évacuations de l'armée d'Orient, la mortalité est de 16 sur 1000, chiffre inférieur à celui donné par M. Benoislon (de Châleauneuf) et qui témoigne des progrès accomplis dans les conditions d'existence du soldat. »

On a donc pour l'armée française :

f De 1820 à 1826 une mortalité annuelle de 21.4 sur 1000 (Benoiston)

De 1820 à 1826, moins 1823 (guer. d'Espag.) 19.4 sur 1000 (Benoiston).

' En 1846 19 sur 1000 (Gai Paixhans)

; De 184S à 1818 19.5 sur 1000 (Boudin). ^

1 De 1846 à 1838 (moins 1854 et 1855) 16 sur 1000 (L. Laveran).

Déjà en 1858 on constate un léger abaissement du chiffre de la mortalité; nous aurions pu citer, pour faire ressortir cette amélioration dans l'état sanitaire de l'armée, la statistique du comte Morozzo qui a la fin du siècle dernier (1 791) évaluait à 90 sur 1000 les pertes de 1 arrnee piémontaise (2), mais ce chiffre excessif s'explique en partie parce fait qu'on servait alors dans l'armée piémontaise de 18à58ans tfMradin); en tout cas il y a là des conditions particulières qui ne permettent pas la comparaison avec la mortalité dans notre armée.

vS^^Sf^ mT * CaUleS de la * Mh*É nrvunt à

Ç2) Benoiston, mém. cité, p. 273.

L'article 5 de la loi du 22 janvier 1851 prescrivit en France la publication d'une statistique médicale de l'armée; cette publication fut retardée et le premier volume ne parut qu'en 1864; nous possédons aujourd'hui les statistiques des années 18G2 à 1872, moins 1870 et 1871, la guerre avec l'Allemagne ayant empêché de réunir les documents relatifs à ces deux années.

De 1862 à 1868 la mortalité moyenne de l'armée française

a été de 11.59 sur 1000.

En 1868 U-bl ~

Soit une mortalité moyenne de 11.47 pour la période comprise de 1862 à 1872 (moins les années 1870-71).

Les chiffres cités plus haut comprennent la mortalité des troupes d'Algérie et d'Italie, qui, plus considérable que celle des troupes a l'intérieur, a pour effet d'élever assez sensiblement la moyenne, comme le montre le tableau suivant :

ANNÉES

MORTALITÉ

à l'intérieur pour 1000 hommes.

MORTALITÉ en Algérie pour 1000 hommes.

MORTALITÉ en Italie pour lOÛOliommes.

Années 1802 à 1868....

Ainsi, d'après la statistique officielle, sur 1000 hommes d'effectif servant à l'intérieur, il en meurt annuellement 10.24, ou en chiffres ronds 10 soit 1 sur 100. Malheureusement il n est pas possible d accepter ce chiffre comme celui delà mortalité vraie dans l'armée. Nous avons constaté que dès 1858 le chiffre des décès était en décroissance e très-certainement il a continué à s'abaisser dans ces demi re années- il faut s'applaudir de ce résultat, mais ne pas s'empresser de coSe qu'on ne meurt pas plus dans l'armée que dans la populalion civile, et que tout est pour le mieux.

Ceux qui raisonnent ainsi ne tiennent compte, m des conseils d révision, qui écartent de l'armée les malades et les malingres, m de S prononcées pour maladies incurables, m si nombreux jusqu'en 1870, rengagements qui neta.ent acceptes

qu'après un examen médical minutieux; la statistique n'est pas de l'arithmétique, les chiffres ont leur langage à eux, il faut savoir les faire parler.

M. le professeur ES. Yallin (1), après avoir insisté sur les causes multiples qui devraient à priori abaisser la mortalité de l'armée au-dessous de celle de la population civile, a recherché quelle serait la mortalité militaire : 1° s'il n'y avait pas de sélection par les conseils de révision; 2 si les hommes atteints de maladies incurables n'étaient pas réformés. Il est assez facile d'ajouter au chiffre des décès fourni par la statistique celui des hommes réformés pour maladies incurables, c'est ce que nous ferons; mais l'appréciation du nombre des décès qui se produiraient sans les éliminations faites par les conseils de révision nous semble bien hypothétique. M. le professeur Yallin arrive au chiffre de .18,60 pour 1000; il faut bien avouer que ce chiffre ne représente rhînq^âTMrTàrrté idéale d'une armée qui n'a jamais existé et qui n'existera jamais.

Yoici le résumé des supputations faites par M. E. Yallin :

Nombre réel des décès sur 1000 hommes à l'intérieur.. 9.41 décès.

Décès prévenus par la réforme et la libération 3 . 59 —

Chances de mortalité écartées par la révision équivalent à 3. GO —

Bénéfice des visites de rengagement équivaut à 2.00 au minim.

Total 16.60

Nous ne pouvons pas entrer ici dans tous les détails nécessaires pour expliquer par quels calculs ces chiffres ont été obtenus, nous renvoyons le lecteur au très-intéressant mémoire de M. le professeur Yallin; nous devons dire cependant ce qu'on doit entendre par bénéfice des visites- de rengagement. En 1851 les rengagés formaient seulement le vingtième de l'armée; à la fin de l'empire, leur nombre, croissant toujours, en était arrivé à représenter près du tiers de l'armée :

1« janv. 1863 sur 404 400 hs. il y a 125 671 rengagés ou 30 p. 100.

1" janv. 1867 sur 369 307 hs. il y a 112 751 — ou 30 p. 100. (2) '

La nouvelle loi militaire a diminué très-considérablement le nombre des rengagés, en même temps qu'elle supprimait la plaie du remplacement militaire; il n'en est pas moins vrai que pour la période de 1802-1800 les rengagements si nombreux, qui n'étaient acceptés qu'à la suite de visites médicales, ont dû avoir pour conséquence, comme

Mi De la salubrité de la profession militaire, par E. Vallin (Annales d'hygiène publique et de médeàne légale. 2« série, 1868, t. XXXI). (ï) E. Vallin, mém. cité.

le dit M. le professeur E. Vallin, d'abaisser la mortalité; nous verrons, en effet, que la mortalité dans l'armée française diminue avec l'âge. Mais il est difficile de fixer numériquement le bénéfice des visites de rengagement, et nous pensons que le chiffre de 2 sur 1000 est trop élevé ; si le système des rengagements conservait à l'armée des soldats . aguerris, acclimatés à la vie militaire, il faut dire aussi que beaucoup de rengagés étaient des hommes usés, vieux avant l'âge, incapables d'un bon service, encore qu'ils n'eussent pas, au moment du rengagement, d'infirmités apparentes ; il est peu de professions où l'homme vieillisse aussi vite que dans la profession militaire; les vieux soldats gui touchaient une haute paye et une prime de rengagement étaient souvent alcoolisés à un degré quelconque, ce qui augmentait leurs chances de maladie et de mort; enfin ces hommes, faisant de la vie militaire leur profession, étaient comparables aux soldats anglais; tçt or, dans l'armée anglaise la mortalité croît avec l'âge.

M. le docteur Ély a donné (1), dans un tableau que nous reproduisons plus loin, les chiffres comparatifs de la mortalité dans l'armée et dans la population civile, par âges, d'après les documents officiels fournis par le ministère de la guerre et le ministère de l'agriculture et du commerce.

La mortalité des hommes de 20 à 30 ans (âge moyen du soldat) serait, d'après ces chiffres, un peu moindre dans l'armée que dans la population civile ; mais M. le docteur Ély ne tient pas compte des réformes et retraites pour maladies incurables dont l'effet est d'envoyer mourir chaque année un certain nombre de soldats dans la population civile, c'est-à-dire de diminuer la mortalité de l'armée et d'augmenter celle de la population civile de même âge, double source d'erreur.

M. le professeur E. Vallin évalue à 3.59 le chiffre des décès prévenus par la réforme et les retraites; en 1869, si l'on ajoute au chiffre des décès (10 30 sur 1000) celui des sorties pour maladies incurables, on a 11.6 décès pour 1000 hommes d'effectif; en 1872, d'après le rédacteur delà statistique lui-même, on obtient de la même façon 14.15 décès sur 1000 (2). Le chiffre 3 représentant à très-peu près la moyenne annuelle des sorties définitives pour maladies incurables sur 1000 hommes d'effectif, on peut, l'ajouter au chiffre 10 (mortalité sur 1000 des hommes présents sous les drapeaux au moment du der.es), et on a ainsi une mortalité vraie de 13 sur 1000. Il n'y a dans ce calcul rien d'hypothétique, car on connaît les maladies qui ont été causes de sorties définitives et on peut juger facilement combien d hommes

(1) Ély, l'Armée et la population {Rec. mêm. de méd. militaire; janvier, 1871). (2j Statistique méd. pour 1871, p. 41.

MORTALITÉ DANS L'ARMÉIS.

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