CHAPITRE XVI
ROUGEOLE. lîROXCIllTE CAPILLAIRE ÉPI DÉ MI QUE.
La rougeole, qui respeele généralement les adultes, s'observe cependant assez fréquemment dans l'armée sous forme de petites épidémies; c'est là un des nombreux points de contact des maladies du soldat et de celles de l'enfant.
De 183-2 à 1850 la rougeole a donné pour la garnison de Paris •27 décès sur 1000 décès généraux; 25 décès sur 1000 pour les principales garnisons de France, Paris compris (1).
La statistique médicale de l'armée indique une proportion beaucoup plus faible pour la période de 1862 à 1872; en comparant comme précédemment le cliiffrc des décès par rougeole à celui des âécès généraux, on ne trouve pour 9 années que 155 décès par rougeole sur 37 931 décès, soit -1.08 décès par rougeole (au lieu de |5) sur 1000 décès généraux. Il est vrai de dire que nous n'avons pas h statistique de 1870-1871, époque à laquelle la rougeole a régné épidémiquement sur plusieurs garnisons, notamment sur celle de Paris pendant le siège. Dans les dernières années de l'empire, grâce au nombre très-considérable des rengagés et des remplaçants, l'âge moyen du soldat s'était notablement élevé; c'est là sans aucun doute une des causes principales de la diminution de mortalité que nous constatons pour toutes les lièvres éruplives.
La rougeole a un caractère d'épidémicité bien marqué, le chiffre annuel de ses décès est extrêmement variable pour les mêmes garnisons; de 1832 à 1860, le chiffre des décès par rougeole dans l'armée de Paris va deOà 146 sur 1000 décès généraux; en 1836, 1843, 1846, 1850, 1852, 1858, il n'y a pas un seul décès par rougeole, tandis que pour d'autres années la proportion sur 1000 s'élève à 70, 75, 94 et 116 (2).
I L. Lareran, flecherches sur les causes de la mortalité de l'année serrant à l'intérieur, toc. cil.
(2) Des influences notocomiales sur la marche et la gravité de la rougeole par L. f.avcran, (Gaietle hebdom., 1861).
A. LAVEBAJf. or-
Pendant la guerre des États-Unis, la rougeole a régné dans l'armée américaine, spécialement sur les recrues, dit l'auteur de la statistique. Voici les chiffres pour les deux années de la guerre :
1™ année 21 676 cas de rougeole f>51 décès. 2c 16 345 — 1313 —
En France comme en Amérique, la rougeole attaque presque exclusivement les jeunes soldats, elle présente son maximum de mortalité chez les hommes âgés de vingt à vingt-deux ans (L. Laveran, loc. cil.); les corps qui ne reçoivent pas de jeunes soldats ont une mortalité trèsfaible par la rougeole, tandis que les infirmiers, très-exposés h la conta- I gion, sont particulièrement frappés.
Les épidémies de rougeole dans l'armée sont plus fréquentes en hiver et au printemps qu'en été et en automne (L. Laveran), c'est ce qui s'observe également dans la population civile; sur 309 épidémies de rougeole, Hirsch en a trouvé 90 en hiver, 94 au printemps, 43 en été, 70 en automne.
La rougeole règne clans l'armée sous forme de petites épidémies de casernes, de régiments; dans l'épidémie de Metz, 1840, un régiment compte 37 malades pendant qu'un autre n'en a pas un seul (1). La gravité de ces épidémies est extrêmement variable. En 1840, à Metz, sur 72 malades il n'y a qu'un décès (M. Lévy); la même année, G. Brous- j sais observe 122 cas de rougeole dans le 45° de ligne sans un seul décès (2). Mais à côté de ces rougeoles bénignes il en est de très-graves : en 1837, M. Lévv, au Val-de- Grâce, perd 10 malades sur 00; mon père en 1800, également au Val-de-Gràce, 40 sur 125 (3); pendant le siège de Paris, la mortalité par rougeole s'est élevée, dit M. L. Colin, à 1 sur 3 environ (4).
La période d'incubation est de dix à douze jours, aussi est-ce cà ce intervalle qu'on voit les cas de rougeole se succéder quand la maladie est importée dans une agglomération d'hommes ou d'enfants; il m'a été donné plusieurs fois de faire cette remarque. Exemple : au mois de novembre 1874, je reçois dans mon service du Val-de-Gràce un certain nombre de militaires atteints de rougeole ; un infirmier qui a des rapports
avec eux contracte la maladie, il est soigné pendant quelques jours
(1) M. L<ivy, Note sur larougeole qui a régné dans la garnison de Met* en 1846 (Rec. mèm. méd. militaire, 1847). ,.„„„ /„„,.
(2) C. Bronssais, Note sur la rougeole gui a règne dans le 45» de hgne [Rec.
mèm. méd. militaire, 1847).
(3) L. Laveran, Des influences nosocomiales, etc., loc. cil.
(K) L. Colin, la Variole et la Rougeole pendant le siège de Pans, op. cit.
ROUGEOLE. 387 à la chambre et envoyé à l'hôpital alors seulement que l'éruption est dans sou plein; douze jours après son entrée à l'hôpital, deux autres infirmiers, ses voisins de chambrée, sont atteints; la rougeole leur a été évidemment communiquée par le premier, car ils n'ont eu aucun rapport avec les malades venant de l'extérieur, qui sont isolés dans un service spécial; douze jours plus tard, un autre infirmier entre encore à l'hôpital pour rougeole. A cette occasion, je note une fois de plus la prédisposition des jeunes soldats : au Val-de-Gràce, les infirmiers atteints ont moins d'un an de service; je recommande de ne placer dans la salle réservée aux morbilleux que des infirmiers pris parmi les anciens soldats, et aucun de ces derniers n'est atteint.
La rougeole normale est trop bien connue pour nous arrêter.
Tous les auteurs s'accordent à reconnaître que les principales complications se produisent vers les muqueuses bronchique ou intestinale.
L'histoire de l'épidémie de rougeole observée par Faure Villarà Versailles, en 1838 (1), fait bien comprendre comment se développent les formes thoraciques graves, elle mérite de nous arrêter. Déjà en 183", à la suite d'un printemps froid et tardif, une épidémie cle rougeole iivait régné sur la garnison de Versailles; du mois d'avril au mois de juillet, 84 cas de rougeole traités à l'hôpital militaire avaient donné 4 décès. Pendant le premier trimestre 1838, l'effectif des troupes qui envoyaient leurs malades à l'hôpital de Versailles était de 6200 à 7800 militaires, sur lesquels 4800 jeunes soldats; ces hommes avaient dù voyager pendant une saison rigoureuse pour rejoindre leur corps, les besoins du service exigeaient que leur instruction militaire fût ponssée activement, et pendant cle longues heuresils restaient exposés aux vents froids qui balayent en hiver les grandes avenues de Versailles. En décembre 1837, on reçut à l'hôpital militaire un grand nombre d'hommes atteints de bronchite et cle pleurésie, dix cas cle rougeole, dont quelques-uns déjà avec complications thoraciques graves ; aux mois de janvier et février 1838, le nombre des rougeoles s'éleva à 8G, la plupart se compliquaient d'accidents du côté des voies respiratoires, les pneumonies étaient fréquentes, dit F. Villar; ces pneumonies étaient bien plutôt des bronchites capillaires : il y avait absence de crachats visqueux et rouillés, la poitrine demeurait sonore à la percussion, mais laissait entendre partout du râle crépitant.
Le tableau que trace F. Villar des complications thoraciques delà rougeole pendant cette épidémie est tout à fait conforme à ce que nous savons de la bronchite capillaire épidémique.
(\ ) Mémoire pour servir « l'histoire des complications de la rougeole iRcc. mém, méd. militaire, 1839, t. XLVJ, p. 241;.
La gène respiratoire allait en augmentant à mesure que l'irritation se propageant vers la racine des bronches, rétrécissait de plus en plus le champ respiratoire et rendait l'hématose plus incomplète. « La voix s'affaiblissait en proportion, la fréquence du pouls s'élevait jusqu'à 160 pulsations; l'expectoration était de plus en plus pénible et finissait par déterminer l'asphyxie. Chez deux malades, le mucus bronchique était sécrété dès le principe avec une telle abondance qu'il sortait de la bouche par regorgement... la mort eut lieu le quatrième our chez l'un et le sixième chez l'autre (1). » L'éruption n'était pas en rapport avec la gravité des complications, elle disparaissait presque toujours brusquement du cinquième au neuvième jour, dans quatre cas elle fit complètement défaut, et bon nombre de malades n'en présentaient plus que des traces à leur entrée à l'hôpital.
Les lésions analomiques signalées par F. Villar sont celles de la bronchite capillaire. « Chez tous les sujets, les bronches contenaient un mucus abondant, quelquefois blanc et aéré, le plus souvent puriorme, teint de sang, privé de viscosité et facile à détacher. La membrane muqueuse était d'un rouge vineux plus ou moins prononcé depuis le larynx jusqu'aux dernières ramifications des bronches... La coupe des poumons présentait une couleur rose vif et laissait dans quelques cas suinter des gouttelettes de mucus purulent provenant des ramifications bronchiques divisées... Dans presque tous les cas le coeur contenait des concrétions polypiformes considérables, dues sans doute à l'embarras extrême de la circulation durant les derniers jours de la vie. » (Lor. cil., p. 281.)
Sur 116 cas de rougeole il y eut 38 décès, soit 31 pour 100 ; les 27e, 30e et 01e de ligne fournirent un plus grand nombre de malades que les autres corps, la presque totalité des décès portait sur de jeunes soldats incorporés depuis trois ou quatre mois; la cavalerie, qui. n'avait reçu que très-peu de recrues, fut presque complètement épargnée, nous verrons que la même chose arriva à Nantes pour la bronchite capillaire épidémique.
Cette épidémie de Versailles pourrait servir de transition entre les épidémies de rougeole normale et celles de bronchite capillaire dont nous parlerons plus loin. Ce n'est pas tout, F. Villar nous apprend qu'en 1838 la scarlatine succéda à la rougeole clans la garnison de Versailles, or c'est pendant l'hiver de 1839 à 1840 qu'éclata, dans cette garnison, l'épidémie de méningite cérébro-spinale si bien décrite aussi par F. Villar ; les mêmes causes qui pendant l'hiver de 1837 à 1838
(1) F. Villar. mém. cité, loc. cit., p. 271.
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avaient donné lieu aux rougeoles anomales, produisirent pendant l'iiiver de 1830 à 1840 des scarlatines anomales.
C. Broussais, en parlai) tdes causes qui impriment souvent un caractère de malignité aux épidémies de rougeole, note en première ligne la bronchite capillaire asphyxiante (mémoire cité).
M. Lévy, dans son mémoire sur la rougeole des adultes, rapporte plusieurs observations de rougeole avec bronchite capillaire suivie de mort, « II arrive, dit-il, que l'éruption morbilleuse se propage dans toute l'étendue de l'arbre bronchique. De là, dès le début de la rougeole, ta coïncidence des symptômes de la bronchite profonde avec ceux de l'exanthème, 9 de nos malades nous en ont offert des exemples frappants : la scène devient alors inquiétante... Coloration violacée de la face et surtout des orifices muqueux, fréquence extrême du pouls et des mouvements respiratoires (120 à 140 pulsations, 48 à 60 inspirations par minute); ronchus à distance, râles vibrants et sous-crépitants dans toute la poitrine, toux opiniâtre, par quintes, stridente, suivie de l'expectoration laborieuse de mucosités visqueuses et tenaces en petite quantité oud'une mousse blanchâtre et écumeuse, anxiété croissante et délire final, voilàle spectacle que présentent ces malades et qui, sans le secours de l'art, tendraitpromptementà l'asphyxie. »(Loc. cit., p. 355.)
Dans le même mémoire, M. Lévy signale la fréquence des complications thoraciques consécutives dans la rougeole; à Metz, M. Lévy put suivre pendant une période de treize mois les hommes qui avaient eu la rougeole; 16 sur 120 rentrèrent à l'hôpital militaire ;-les maladies qui les y ramenaient sont ainsi classées :