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CHAPITRE XXIII

Les premiers exemples authentiques de maladies d'alimentation dans les armées remontent aux croisades; en 1218 et 1249 les croisés eurent fortàJiouffi^^ saint Louis lui-même en

fut atteint ; mais c'est surtout la lèpre qui caractérise cette époque sa fréquence est si grande qu'elle imprime comme un cachet particulier aux mœurs et aux institutions du temps; dans les chroniques dans les lois, le lépreux tient une place importante, la société s'arme contre lui et le bannit de son sein, mais en même temps elle lui fournit de nombreux asiles, l'Europe se peuple de léproseries.

Les croisés n'importèrent pas la lèpre en Europe, elle y était si gnalee dès le vie siècle, mais ils contribuèrent à la répandre et eux mêmes furent atteints en si grand nombre qu'on fonda des établisse ments spéciaux pour recevoir les croisés lépreux et un ordre nouveau les lazaristes, pour les y soigner. C'est de 1000 à 1300 que la lèpre atteignit son apogée, puis elle alla en décroissant, et lorsqu'en 1626 Louis XIII chargea les médecins David et Juste Laigneau de parcourir les léproseries de France, ces médecins ne trouvèrent plus dans ces asiles que de faux lépreux. Aujourd'hui la lèpre s'observe encore en Grèce, en Crète et dans les îles voisines, en Égypte, au Mexique (l) sur les rivages de la Norwége, où elle est connue sous le nom de

spedalskeat; à l'hôpital Saint-Louis (Paris) on peut presque toujours voir quelques spécimens de cette curieuse maladie fournis nar les

pays que nous venons de ciler. 1 On décrit généralement trois formes de lèpre, qui sont par ordre de

fréquence : la forme léonine ou tuberculeuse, la forme anionine ou

anesthesique, et la forme lazarine ou tachetée. La lèpre tuberculeuse est aiguë ou chronique; au début, faiblesse

générale, lassitude, mélancolie, troubles digestifs; toute la surfer

do corps se tuméfie et devient rouge foncé, surtout aux joues, âux

^l^ncet, De la lèpre au Mexique (Hec. mém.méd. militaire, 3<> S(îrie> t. m>

lèvres, aux ailes du nez, à la poitrine, aux doigts et aux orteils, les malades accusent des douleurs pongitives qui vont des extrémités au tronc. Les tubercules se forment alors, ils sont disséminés sur toutes les parties du corps, plats ou hémisphériques, plus gros aux extrémités que sur le tronc et au visage, leur lieu d'élection est autour des articulations ; ils se réunissent souvent par des traînées noueuses qui suivent le trajet des lymphatiques. L'éruption se fait tout à coup et sans fièvre, ou bien lentement, progressivement, et elle peut s'accompagner de fièvre hectique et de douleurs osléocopes. Les tubercules se montrent aussi sur les muqueuses de la bouche, de la gorge, du larynx (ce qui oblige quelquefois à pratiquer la trachéotomie), sur les paupières (ophlhalmie lépreuse), etc. La coloration cuivrée de la face, le gonflement des joues, l'épaississement du nez, des oreilles, des lèvres, l'aplatissement du nez, la chute des cheveux, des sourcils, des cils et de la barbe donnent au lépreux une physionomie particulière. Dans la plupart des cas la lèpre arrive à son entier développement en deux ou six mois; les tubercules, qui à la période d'état sont formés par une matière lardacée, se ramollissent et suppurent; les ligaments articulaires sont détruits et parfois des portions de membres (doigts, orteils) se détachent (Pruner) ; la voûte du palais, la cloison du nez disparaissent, la cornée se crève et les yeux se vident; la maladie peut rester assez longtemps stationnaire à cette période (1).

La forme antonine ou anesthésique est caractérisée par une ànesthésie du visage et des extrémités, par la paralysie de quelques muscles (interosseux palmaires en particuliers) et la perte d'un certain nombre d'os. Les déformations consécutives à la destruction des os des mains et des pieds ont été très-bien décrites par notre collègue le docteur Poncet, qui a eu souvent l'occasion de les observer au Mexique ; il y a chez quelques malades absorption du tissu osseux sans suppuration, sans plaie, sans élimination d'esquilles ; les métacarpiens et les pbalanges s'effilent, se perdent au milieu d'un tissu graisseux et lardacé; les os deviennent flexibles (Poncet, De la lèpre au Mexique, loc. cit.). Anesthésies, paralysies, rétractions musculaires, lésions de nutrition, état lisse de la peau (glossy skin), atrophie des muscles, pemphigus leprosus, résorption du tissu osseux, etc., toutes ces altérations paraissent être sous la dépendance de lésions des nerfs périphériques, de périnévrites lépreuses (Virchow, Charcot). La lèpre antonine a une marche tout à fait chronique et entraîne rarement la mort par elle-même.

La forme lazarine ou tachetée est caractérisée par la présence sur

(1) Pruner, cilé par Hœscr, op. cit., p 77.

les membres de taches douloureuses couleur de sang, qui donnent naissance à des ulcères de mauvaise nature; elle est beaucoup plus rare que les précédentes.

La lèpre telle que nous la connaissons n'est nullement contagieuse. Au moyen âge, la contagion était universellement admise; lorsqu'un individu était déclaré lépreux, l'Église récitait les prières des morts, on chantait le Requiem, puis les prêtres conduisaient le malade à la léproserie et lui jetaient une pelletée de terre sur les pieds ; il était mort pour la vie civile comme pour l'Église, il ne pouvait ni lester ni hériter. Le lépreux avait un costume particulier qui permettait de le distinguer, le plus souvent une robe noire avec un chapeau garni d'un large ruban blanc; pour surcroît de précaution, on lui interdisait l'abord des églises, des moulins, des sources ; on lui donnait des claquettes en bois à l'aide desquelles il devait annoncer son approche, et un bâton avec lequel il touchait les objets qu'il voulait acheter (1). Beaucoup de ces mesures puériles étaient sans contredit le fruit de l'ignorance et de la crainte, mais il est difficile de croire qu'il n'y ait rien eu de vrai dans cette question de contagion; il est probable que sous le nom de lèpre on confondait plusieurs maladies dont quelquesunes étaient contagieuses; du temps de P. Forestus (xvi° siècle), on déclarait encore lépreux tous les individus atteints d'une affection quelconque de la peau; P. Forestus attribue la fréquence de la lèpre en Hollande à l'usage du poisson salé et avarié, opinion qui compte en-^*^1 core aujourd'hui un grand nombre de partisans; il est remarquable en effet que la lèpre se rencontre surtout au milieu des populations maritimes, qui font un grand usage de poisson salé.

Lu ixc au xmc siècle, en même temps que la lèpre règne le feu sacré ou mal des ardents, qui est aussi désigné sous les noms de feu Saint-Antoine, Saint-Martin, etc.;Fuchs et Hseser ont parfaitement établi qu'il s'agissait en général de l'ergotisme gangréneux. La confusion des maladies était si grande à celle époque, qu'on ne peut pas établir une assimilation parfaite entre les dénominations d'autrefois et celjes d'aujourd'hui ; au moyen âge, lèpre et feu sacré étaient des expressions génériques qu'on employait à' tout propos et hors de propos. L'ergotisme gangréneux régnait en particulier dans les Flandres, en Lorraine, en Aquitaine et dans le Dauphiné, on voyait des malbeureux que la gangrène avait amputés des quatre membres. De temps à autre les rois de France faisaient transporter les malades dans le- ('■j.'li-.t ■-, et une alimentation qui n'était plus souillée par la présence de l'ergot mettait finaux accidents, les plaies se cicatrisaient; on criait au miracle!

(1J Hseter, op. cit., p. 79.

Les hivers très-pluvieux favorisent le développement de l'ergot, qui forme parfois le tiers de la moisson ; c'est à la suite de la récoltejiue les accidents se produisent avec le plus de fréquence; il ne faut pas s'étonner de voir quelques maladies d'alimentation se reproduire avec la régularité des maladies saisonnières, car ce sont les saisons qui règlent la végétation et par suite l'alimentation.

L'ergolisme débute par des accidents du côté des voies digestives : vomissements, diarrhée, puis surviennent des gangrènes sèches ou humides des extrémités, qu'on peut produire chez les animaux en les nourrissant de seigle ergoté. Parfois les phénomènes nerveux dominent; l'ergotisme convulsif a régné sous forme épidémique aux x'vie, xviie et xvme siècles en Silésie, en Prusse, en Bohême, clans la Hesse, la Lusace, la Saxe et la Suède; en 1741, dans le Brandebourg, puis en Suède (1742-1754), dans le Hanovre (1771), à Turin (1789), à Milan (1795). Serine a bien décrit l'ergotisme convulsif qu'il observait en 1736 dans le Wurtemberg; la maladie se manifestait tout d'abord par une sensation incommode de fourmillements et de brûlure aux extrémités inférieures, par des contractures des doigts, puis l'agitation, le délire, les convulsions, la roideur tétanique survenaient, et le coma terminait la scène ; 300 malades sur 500 périrent. En 1722, l'ergotisme convulsif fut observé dans l'armée russe (1).

En même temps que l'ergotisme convulsif régnait dans le nord de l'Europe, la pellagre envahissait le midi; elle est signalée d'abord en Espagne, dans le district d'Oviédo (1735), puis en Italie (1760), où elle prend une grande extension (haute Italie, Vénétie, Piémont); en 1820 seulement elle apparaît en France, dans le bassin d'Arcachon et clans celui de l'Adour, dans la Gironde, dans les Landes et enfin en Champagne (M. Landouzy). La pellagre est une maladie chronique, paroxystique, caractérisée par un érythème des parties découvertes, par des troubles des voies digestives, et surtout par des désordres du système nerveux : douleurs le long du rachis, faiblesse musculaire, paralysies, tremblements, anesthésies, etc., qui aboutissent à la paralysie générale et à la démence. Dans bon nombre de cas on a constaté chez les pellagreux Inexistence d'une myélite diffuse^

Les causes de la pellagre sont bien moins connues que celles de l'ergotisme, on ne peut plus soutenir qu'elle se développe sous l'influence du maïs altéré ou rendu toxique par la présence du verdet ou verderame, la pellagre a été observée en effet dans les pays où le maïs est inconnu, chez des personnes qui n'avaient jamais fait usage de cet aliment (2); si la polenta de maïs favorise la production de la pellagre,

(1) L. Colin, art. Raphanie, Diction, encijclop. des se. médicales.

(2) Landouzy, De la pellagre sporadique.

c'est sans doute parce qu'elle constitue un aliment très-pauvre en azote très-peu réparateur; même dans les lieux où elle est endémique, comme dans la haute Italie, la pellagre n'atteint que les populations les plus pauvres, les plus misérables (1).

L'ergotisme et la pellagre sont des maladies inconnues dans les armées modernes, dont l'alimentation, à défaut d'autres qualités, est très-régulière et très-saine; l'épidémie qui en 1828 sévit à Paris sur la population civile et sur la garnison, et qui est connue sous le nom d acrodynie, ne peut être rapportée ni à l'ergotisme, ai a la pellagre. < Yov. Petites épidémies, Acrodynie.)

" De toutes les maladies d'alimentation, la plus commune dans les armées est sans contredit le scorbut, nous lui ferons une large place; mais avant de commencer son histoire nous croyons devoir dire quelques mots des maladies qui peuvent être occasionnées par la mauvaise qualité du pain ou de la viande.

Le soldat français reçoit par jour 1000 grammes de pain, 300 grammes de viande, 100 grammes de légumes frais et 30 grammes de légumes secs; celle ration, très-bien combinée au point de Tue physiologique, est suffisante, à une condition cependant, c'est que la quantité de 300 grammes de viande allouée à chaque soldat passe de la théorie dans la pratique; trop souvent on ne trouve dans les , mamelles de nos soldats qu'un os ou qu'un morceau d'aponévrose. Le^o7vernement a fait de grands efforts pour améliorer cette situation- depuis le 1er juillet 1873, on fournit aux corps de troupes la viande en nature comme le pain, mais avec cette grande différence que l'État fabrique lui-même le pain dans ses manutentions, tandis que pour la viande il passe des marchés avec des fournisseurs qui s'occupent beaucoup plus de leurs intérêts que de l'hygiène de l'armée. J'ai vu fonctionner ce nouveau système dans les régiments, plus d'un officier regrettait l'ancien. Non, il ne faut pas essayer de revenir au bon temps du caporal d'ordinaire, il faut faire un pas de plus dans la voie où l'on est entré, il faut que l'État achète les bêtes sur pied comme il achète la farine, qu'il ait ses boucheries au moins dans les grandes villes comme il a ses manutentions.

L'alimentation insuffisante n'engendre jiuraM j^a^spéçiale^ rnais^ÏÏeliréa%po"sc à toutes"*; <TeTTFpTace, dit Béclard, l'individu dans -uïfélat de faiblesse et de prédisposition fâcheuse aux diverses causes de maladies. Les maladies épidémiques et contagieuses,- en particulier, exercent sur les individus débilités par le manque de nourriture des ravages désastreux (2). »

(1) Th. Roussel, Traité de la pellagre et des pseudo-pellagres. Paris, 1866. ft Béclard, Traité de physiologie, p. 593.

Ou peut reprocher à l'alimentation du solrhf !m „ -, ■ avtoïï-ïïejà l'occasion de non, exprin c vT'

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