CHAPITRE XXV
HÉMÉRALOPIE.
L'héraéralopie ou cécité nocturne est le plus souvent un symptôme «t non une maladie ; il n'entre pas dans le plan de cet ouvrage de traiter de l'héméralopie en général, nous n'aurons à nous occuper que d'une de ses formes, de l'héméralopie épidémique qui a régné souvent dans les armées.
Le premier document précis sur l'héméralopie épidémique des armées remonte à 1756; cette année-là, à Montpellier, plus de 70 soldais appartenant aux régiments de Briqueville, de Flandre, de Hainaut, Traînel et Royal Navarre furent atteints de cécité nocturne (1).
En 1762, l'héméralopie régna à Strasbourg sur le régiment de Picardie, plusieurs sentinelles tombèrent dans les fossés pendant la nuit (-2). Le régiment changea de garnison, mais pendant plusieurs années, au printemps, l'héméralopie se reproduisit, particulièrement en Corse et à Lille en 1782 et 1783.
Le régiment de Bretagne fut de même poursuivi par l'héméralopie épidémique à Briançon, à Embrun, à Montdauphin et au Fort-Louis du Rhin (3).
En 1762, l'héméralopie règne sur la garnison de Gœttingue; au mois de mars 1768, sur celle de Montdauphin; en 1785, au Fort-Louis du Rhin ; dans les garnisons de Schelesladt et deToul.
Lombard, chirurgien-major de l'hôpital militaire de Strasbourg, constate, dès 1772, que l'héméralopie se reproduit annuellement au printemps dans cette garnison (4).
(\, Ponrnier, Journal d'observ. de méd. de Valider monde, 1756, t. IV, p. 176.
il) Extrait d'un mémoire de M. Dupont sur la goutte sereine épidémique ou nyclalopie, avec les réflexions et observations de M. R. Cliainscru, in liée périodique /le la Société de médecine, 1797, t. Il, p. 80 et
(3) teiizeau, l)e l'héméralopie épidémique (flec. inèm. méd. militaire, 18G1, 3° série, t. VI, p. 8t et 177;.
(A) ii. Lnveran, Note sur la nature de l'Iiéméralopie (l\ec. mém. méd militaire 1858).
En 1782, le régiment de Picardie est atteint à Lille pendant les mois de mars, avril et mai.
En 1816, d'après Larrey (1), les troupes étrangères campées sur notre frontière de l'est furent atteintes d'héinéralopie en même temps que l'ophlhalmic purulente régnait parmi elles.
Au mois de février 1833, l'iiéméra.opie régna sur la garnison de Belfort composée d'un régiment de dragons et d'un régiment d'infanterie, le premier compta 20 malades, le second 90; tous les soirs on rencontrait dans les rues des militaires voyant à peine pour se conduire, plusieurs étaient obligés de prendre des guides pour regagner leurs quartiers (2). La cécité nocturne régnait en même temps à Neuf-Brisach, à Colmar, à Strasbourg et à Montdauphin (Poullain, Deconihout) (3).
En 1837, 1838, 1839, les garnisons de Metz et de Strasbourg sont atteintes (Biard, Valette) (4) ; pendant plusieurs années l'héméralopie se reproduit à Verdun et à Strasbourg, où chaque année près d'un dixième de la garnison en est affecté.
En 1847, l'héméralopie est signalée à Paris, à Metz, à Strasbourg, à Civet, en même temps que le scorbut (L. Laveran, op. cit.) ; en 1852, 1853, 1854, à Besançon.
En 1853, à Wissembourg, 70 soldats du 75° de ligne deviennent héméralopes, tandis que deux escadrons de cuirassiers en garnison dans la même ville sont épargnés.
Pendant la guerre de Crimée l'héméralopie a régné, en même temps que le scorbut, dans les armées anglaise et française. Après la prise de Sébastopol, le nombre des héméralopes était si grand dans l'armée française que certains régiments ne pouvaient plus fournir le nombre d'hommes nécessaire pour monter les gardes (Baizeau, op. cit., p. 51).
En 1854, une épidémie d'héméralopie, très-bien décrite par M. le docteur Weber, sévit à Strasbourg sur le 11e bataillon de chasseurs à pied (5). En 1858, nouvelle épidémie à Strasbourg; en même temps, mon père observe au Val-de-Grâce un certain nombre d'héméralopes (L. Laveran, op. cit. ). En 1856 et 1857, les 57e et 58° de ligne, en garnison à Lyon, sont atteints; l'héméralopie est signalée également en Corse, à Montpellier, à Avignon et à Marseille.
(i) Larrey, Réflexions sur la paralysie (Mém. de chir., t. IV, p. 52-59). (•2) Poullain, cité par Ozanam, op. cit., t. IV, p. 180 (Gazette médicale, 1832, p. 271).
(3) Rec. mém. méd. militaire, t. XXXVI.
(4) Rec. mém. méd. militaire, t. XL1X.
(5) Wcbcr, Recherches sur l'héméralopie épid. et en particulier sur l'héméralopie épid. de l'armée (Rec. mém. méd. militaire, 3= série, t. III, p. 122;.
HÉMÉRALOPIE. j17
L'héméralopie a été observée plus rarement dans l'ouest de la France que dans l'est, mais il faut tenir compte de cette circonstance que dans l'ouest les garnisons sont très peu-nombreuses; on a noté cependant quelques cas d'héméralopie à la Rochelle, et autrefois elle était commune à Belle-Isle (1).
L'héméralopie n'est pas particulière à l'armée française: en 1793, les soldats piémontais bivouaquant nuit et jour sur des montagnes couvertes de neige fournirent un grand nombre d'béméralopes. En 1810, près de 50 soldats d'un régiment suisse en garnison à Lyon entrèrent à l'hôpital pour héméralopie (2). Le docteur Hubner a étudié avec soin une épidémie d'héméralopie qui, au mois d'aoûL 1 834-, régna sur deux bataillons du 49° de ligne prussien, cantonnés ci Ehrenbrechtein et à Pfaifendorf; 138 soldats furent atteints. On crut d'abord à une supercherie, mais un examen attentif et l'extension ultérieure de la maladie démontrèrent la réalité des troubles visuels dont se plaignaient les malades. Les hommes atteints ne pouvaient plus retrouver leurs fusils quand ils les avaient déposés un instant pendant les gardes de nuit; les sentinelles n'osaient pas se promener, dans la crainte de ne pouvoir plus retrouver leurs guérites (3).
Le journal de médecine militaire de. Lisbonne fait mention d'une épidémie d'héméralopie qui régna en 1856 sur la garnison de cette ville (4).
L'héméralopie épidémique est très-commune dans la flotte, elle a été très-bien étudiée par nos confrères de la marine (5).
En dehors des épidémies de l'armée et de la flotte, qui sont les plus nombreuses, l'héméralopie a été observée encore soit sur des populations rurales, soit dans des pensionnats, dans des prisons. Roussilbe-Chamseru cite une épidémie qui survint en 1781 dans un pensionnat établi hors des barrières de Paris et qui se renouvela plu-
(I; Sur l'héméralopie très-commune à Belle- Isle-en-Mer, note de Rochard, in Recueil d'observations de médecine des hôpitaux militaires, publié par Richard de Hautesierck, Paris, 1766-1772, t. II, p. 573. On trouve dans le même recueil, t. II, p. 568-560, d'autres observations d'héméralopie, recueillies également sur des militaires.
(2) Ozanam, op. cit., t. IV, p. 180.
<2) Mackenzie, Traité des malad. des yeux, traduct., t. II, p. 735. (i) 0 Escholiaste medico, 31 septembre 1856.
5 Lefrappor, thèse, Montpellier, 1850. — Fleury, Gaz. méd., 1810. — Dutroulau. Élude sur les maladies maritimes. Héméralopie, etc. (Gazette médicale, 1850). — Audouit, thés:, Paris, 1855. — Guérin-Menneville, Héméralopie à bord des bâtiments, thèse, Paris, 1856. — Fonssagrives, Traité d'hygiène navale, Paris, 1856.
— Ouvrant, Héméralopie observée à bord du Lavoisler, thèse, Paris, 1858.
Martiale, De l'héméralopie {Areh. méd. navale, 1868).
sieurs années de suite. Un J'ai! analogue a été observé dans une maison de bienfaisance à Berlin ; l'épidémie se reproduisait tous les ans au mois d'avril et cessait au mois d'août (1). De même à Limoges, en. 185G, un certain nombre d'enfants d'une école furent frappés d'héméralopie (2).
Roussilhe-Chamseru fait mention d'une épidémie d'héméralopie qui régnait chaque année au printemps sur plusieurs villages des environs de Mantes (3); Fleury et Fréchier ont décrit une épidémie qui se montra dans le district de Maussane (4). M. le docteur Bardinet de Limoges a constaté, en 1854, un assez grand nombre de cas d'héméralopie dans le Limousin; pendant trois années (4854 à 1857) ledocteur Despont a observé l'héméralopie épidémique dans la population rurale de Mauvezin (Gers); elle a été notée aussi dans les départements de la Haute-Vienne et de la Corrèze.
En Russie, et principalement en Podolie, l'héméralopie est fréquente parmi les pauvres habitants des campagnes.
Etiologie. — L'héméralopie épidémique apparaît en général au printemps ou à l'automne; la plupart des épidémies observées dans l'armée ont commencé au mois d'avril ou à la fin de février (L. Laveran, Baizeau, Weber, etc.); quelques-unes ont paru au mois dejanvier, d'autres en été (épidémie étudiée par Hubner sur deux bataillons du 19e régiment prussien). Les épidémies d'automne sont moins fréquentes et moins intenses que celles de printemps; d'après M. le docteur Baizeau, on peut les considérer comme la continuation des épidémies de printemps, qui, affaiblies pendant l'été, reprennent de l'énergie vers le mois de septembre (5).
Dans les armées de terre et de mer, l'héméralopie ne se montreguère que chez le simple soldat, les officiers, les sous-officiers sont toujours épargnés, les caporaux, les musiciens, les soldats ouvriersjouissenl aussi d'une immunité relative. La maladie s'attache à cer-
(1) Arch. gén. de méd., 2e série, t. VII, p. 249, et article Héméralopie, Dictionnaire en 30 volumes.
(2) Baizeau, op. cit., p. 20.
(3) Mém. de la Société royale de méd., 1786, cité par Baizeau, op. cit., p. 18;. (4-) Mackenzie, op. cit., t. II, p. 735.
(5) Baizeau, op. cit., p. 20. Voyez aussi, au sujet de l'héméralopie épidémique : Blanvillain, thèse de Strasbourg, 1841. — Patezon, thèse de Montpellier, 1851. — R. Fœrster, Ueber héméralopie, Breslau, 1857. — L. Coindet, Préceptes analytiques sur l'héméralopie, Strasbourg, 1858. — Desmarres, Traité des maladies des yeux, 1858.— Netter, Union médicale, 25 septembre 1858.— Du même : Des cabinets ténébreux, Paris, 1863. — Baldy, thèse de Strasbourg, 1859. — Desponts, Union médicale, 1862. — Poncet, Gazette hebdomadaire, 1869, p. 456. — L. Coindet,. Gaxetle hebdomad., 1869, p. 471. — Juloux, thèse de Strasbourg, 1870.
HÊMÊHAL01ME. 515
tains corps dans lesquels elle se réveille souvent pendant plusieurs années au printemps, que les régiments changent ou non de garnison; rhéméralopie, bien qu'elle soit plus commune dans les garnisons de l'est, ne relève pas de conditions locales dépendantes du sol, comme le goitre épidémique, la meilleure preuve en est qu'elle se développe souvent en mer.
On a attribué tour à tour l'héméralopie à la réverbération solaire, aux influences atmosphériques et particulièrement au refroidissement nocturne, à un miasme analogue, sinon identique, à celui qui donne lieu aux fièvres palustres, enfin on en a fait une manifestation du scorbut.
L'intensité de la réverbération solaire ne suffit évidemment pas à expliquer l'héméralopie : l'héméralopie s'observe surtout au printemps le? épidémies commencent au mois d'avril et non pendant les grandes chaleurs de l'été; elle ne frappe qu'une partie de la population, ici les militaires, là des enfants d'une même pension, d'un même orphelinat; enfin, bien qu'on l'observe également dans les pays chauds, elle règne de préférence à Lille, à Strasbourg, aux mois de mars et d'avril, « là où un pâle soleil se découvre à peinesous l'épaisse couche de nuages qui le cache, tandis que la même maladie épargne nos soldats en marche dans les plaines nues de l'Algérie (1). » L'héméralopie est rare chez les ouvriers qui, comme les maçons, les tailleurs de pierre, etc., s'exposent bien plus que les soldats aux irradiations solaires. La théorie de l'héméralopie par éblouissement a été défendue par MM. Jobit, Deconihout, Fleury, Fonssagrives et surtout par M. le docteur Nelter. Ce dernier observateur a comparé l'héméralopie à l'éblouissement qu'on éprouve en passant d'un milieu peu éclairé dans un milieu qui l'est beaucoup (2); comparaison peu heureuse, car l'héméralopie apparaît au contraire quand les malades passent d'un milieu très-éclairé dans un autre qui l'est moins. A propos du traitement de l'héméralopie, nous aurons l'occasion de revenir sur la théorie formulée par M. Nelter.
M. le docteur Weber n'est pas éloigné de voir dans l'héméralopie une manifestation de l'impaludisme, mais il fait de sages réserves. « Nous ne prétendons pas, dit-il (op. cit., p. 125), établir une identité complète entre le principe morbifique ou le miasme, si l'on veut, de l'héméralopie et le miasme paludéen, nous voulons établir seulement
M) L. Lavrîr.in, Sole sur la nature de l'Iiéméralopie (Rec. mém. méd. militaire 1858).
(J) N'ettor, Cause, nature et traitement de l'héméralopie (Journal des connais, méd., 1858).
qu'il y a entre eux une certaine analogie et que le premier ne se produit que là où le second existe. » Celte dernière assertion est évidemment inexacte, il suffit de dire, pour le démontrer, que l'héméralopie se développe souvent en pleine mer. Plus 'loin M. Weber montre que l'héméralopie atteint surtout les hommes qui ont un service de nuit, et il conclut ainsi : « On le voit, d'après tout ce qui précède, notre opinion sur la nature de l'héméralopieest aussi nette que possible : nous admettons que c'est le service de nuit qui la produit chez les soldats déjà prédisposés par une cause climatérique locale' » (Op. cit., p. 127.)
L'héméralopie, comme le dit M. Weber lui-même, n'est pas une affection intermittente, elle se développe clans des pays tout à fait indemnes de malaria, sur des vaisseaux en mer, elle n'est pas curable par le sulfate de quinine, il n'y a donc aucune raison pour faire intervenir ici le miasme palustre. Je ne prétends pas soutenir que l'héméralopie n'est jamais une manifestation de l'impaludisme, quelques observations semblent témoigner du contraire, mais comme j'ai eu l'occasion de le dire en commençant, l'héméralopie est un symptôme qui peut se rencontrer clans bon nombre de maladies, et je n'ai à m'occuperici que de l'héméralopie épidémique; de celle-là on peut dire à coup sûr qu'elle ne relève pas du miasme palustre.
M. le docteur Baizeau fait jouer un grand rôle aux vicissitudes atmosphériques, au refroidissement nocturne invoqué déjà par M. Weber pour expliquer l'héméralopie. M. le docteur Baizeau fait remarquer (op. cit.) que la maladie se développe aux époques et clans les climats où les variations nychthémérales sont le plus marquées, et qu'elle sévit sur les individus particulièrement exposés aux vicissitudes atmosphériques (soldats, marins); la fraîcheur de la nuit frappe, dit-il, d'héméralopie les soldats en faction, tandis que les militaires qui n'ont pas de gardes à monter (sous-officiers, caporaux, musiciens, ouvriers) sont épargnés par la maladie.
Cette remarque est très:juste, et nous inscrivons les gardes de nuit en tête des causes prédisposantes, mais il faut quelque chose de plus pour donner lieu à l'héméralopie; si les gardes de nuit suffisaient à la produire avec les variations atmosphériques, on comprendrait difficilement pourquoi la maladie prend presque toujours la forme épidémique, on devrait l'observer chez tous les ouvriers qui veillent la nuit (policemen, veilleurs de nuit), enfin celte étiologie n'expliquerait pas les épidémies qui ont été observées dans des pensionnats, dans des prisons.
Pour MM. L. Laveran, Dutroulau et Guérin-Menneville, l'héméralopie est un symptôme, une forme diminulive et larvée du scorbut.
HÉMÊRAL0P1E, 521 « Une petite épidémie d'béméralopie ayant régné au printemps sur les militaires de la garnison de Paris et s'élant produite au Val-de- Gràce par des cas assez nombreux pour attirer l'attention, j y ai trouvé, dit mon père, la confirmation de l'opinion que j'émettais en 1847 0) sur la nature de l'héméralopie et la constance d'un certain nombre de faits qu'on pourrait appeler les caractères des épidémies d'béméralopie... Comparez les épidémies d'béméralopie aux épidemies de scorbut, de stomatite ulcéro-membraneuse, vous trouverez qu'elles présentent identiquement les mêmes caractères; atteignant les mêmes personnes, se produisant avec les mêmes apparences de spécificité; qu'elles régnent en même temps, comme à Cabrerq dans l'épidémie de 1847, ou qu'elles alternent, comme l'a observé M. Grimai (2). »
Il est incontestable que l'héméralopie épidémique a été observée souvent à côté du scorbut, comme à Paris en 1847, en Crimée (1854- 1856). L'héméralopie que l'on rencontre fréquemment parmi les soldats et les matelots est due sans aucun doute, dit Hammond, cà l'affection scorbutique. Le docteur Coale,àbord delà Colombie en 1838, L839 et 1840, et le docteur Foltz à bord du Raritan en 1846, ont observé en même temps le scorbut et l'héméralopie (3). Les médecins de la marine française ont eu souvent l'occasion de faire la même remarque. (Voy. Dutroulau, Guérin-Menneville, op. cit.) Pendant une campagne dans l'océan Pacifique, en 1855, le scorbut et l'héméralopie régnèrent à bord de la frégate YAlceste; 75 matelots atteints d'héméralopie présentaient tous, dit M. le docteur Quémar (4), des signes incontestables du scorbut, quelques-uns même en étaient atteints trèsgravement.
De 1841 à 1843, l'héméralopie atteignit à plusieurs reprises l'équipage de la Reine- Blanche, la. maladie se montrait lorsque les matelots étaient soumis depuis quelque temps à des privations, et disparaissait quand on pouvait se procurer des vivres frais en abondance (5).
A coté de ces faits qui rapprochent l'héméralopie du scorbut au point de vue de l'étiologie, il en est d'autres qui, tout en faisant ressortir aussi l'influence d'une alimentation vicieuse et insuffisante comme cause productrice de la maladie, prouvent cependant qu'il y a une différence à établir entre le scorbut et l'héméralopie : tandis que
(I; \i>\i:y. L Lavcran, Considérations sur le scorbut, toc. cit. ■i L Laveran, Sole sur la nature de l'héméralopie, loc. cil.
(3) Evans, op. cit., p. 87.
(4) Quémar, Scorbut et lléméralopie scorbutique, thèse de doctoral, Montpellier,
(5(i Lefrapper, thèse de Montpellier, 1850.
la privation de végétaux frais joue le principal rôle dans la pro-
donner lieu à l'héméralopie.
J. Frank raconte que par suile de l'extrême pénurie de l'alimentation et de l'usage exclusif de substances végétales, les enfants d'un orphelinat devinrent héméralopes; il suffit d'ajouter du lard à leur alimentation pour mettre fin à l'épidémie (1).
Jobit a remarqué que l'héméralopie était commune chez les men*diants de Cadix qui se nourrissent de fruits et d'oignons crus (2).
L'héméralopie a souvent régné sur les populations rurales à Saint- Martin, Guerne etFollainville, villages situés près de Mantes (Roussilhe- Chamseru) ; à Mauvezin (3) (Gers), etc.; or on sait que dans les campagnes la nourriture est essentiellement végétale.
En Podolie, d'après Meissner, un grand nombre d'habitants sont affectés de cécité nocturne pendant le carême, et le docteur Fuss (de Saint-Pétersbourg) parle d'une épidémie qui règne en Russie sur la classe-pauvre à l'époque du jeûne qui se prolonge pendant sept semaines avantPàques (4).
Tous ces faits tendent à démontrer que l'héméralopie est souvent la conséquence d'un vice dans l'alimentation, d'une nutrition imparfaite, ce qui ne veut pas dire qu'elle soit un symptôme du scorbut; l'abstinence de végétaux frais engendre le scorbut, tandis qu'une alimentation qui n'est pas suffisamment animalisée donne lieu à l'héméralopie ; le scorbut disparaît dès que les malades peuvent faire usage de végétaux et de fruits frais, nous verrons que l'huile de morue est un des meilleurs remèdes de l'héméralopie; enfin on trouve un grand nombre d'épidémies d'héméralopie sans mélange de scorbut, et réciproquement. La fréquente coïncidence du scorbut et de l'héméralopie s'explique par ce fait que souvent à la privation de végétaux frais viennent s'ajouter l'insuffisance et la monotonie de la ration alimentaire.
En résumé : sous l'influence d'une alimentation vicieuse ou insuffisante, certains éléments faisant défaut à la réparation de nos tissus, le scorbut et l'héméralopie peuvent se développer; mais dans ces deux maladies d'alimentation, les éléments qui font défaut ne sont pas les mêmes : tandis que les végétaux frais sont nécessaires au scorbutique, il faut à l'héméralope des matières grasses et une ali-
(1) J. Frank, Pathol. interne, t. III, p. 542.
(2) Jobit, thèse de Montpellier, 1829.
(3) Union médicale, 1858.
(i) Baizeau, op. cit., p. 18.
duclion du scorbut, une alinj.
^«4y^m£nl^égétale peut
llfcMÊlUl.OPlE. 523 menlatiou annualisée. Nous reviendrons sur ce point en traitant de la nature de l'héméralopie.
Description géxêiule. — Les mots héméralopie (de fy^>« jour, ÔTrroaxt voir) et nyctalopie (de wncraHi, mot employé par Hippocrate pour distinguer les individus qui sont aveugles la nuit), sont également usités aujourd'hui pour désigner la cécité nocturne; on peut prétendre que le mot héméralopie vient de faty jour, et &»c aveugle, et que par suite il indique un état opposé à celui de nyctalopie, mais l'autre élymologie est aussi acceptable, et par suite il faut se conformer à l'usage, quem pênes arbitrium est et jus et norma loquendi (Horace),
Définir l'héméralopie, c'est presque la décrire; les troubles visuels peuvent se produire très-brusquement; au moment où le soleil se couche, les malades sont plongés tout à coup dans l'obscurité la plus complète, ils sont incapables de se conduire, de regagner leur caserne. Au printemps de 1855, à Besançon, un grand nombre de soldats étaient frappés-chaque soir de cécité au milieu desrues et devenaient incapables de rentrer à la caserne. On fut obligé de donner des ordres pour que les hommes des postes parcourussent la ville à la tombée du jour, afin de ramener ceux qui ne pouvaient pas se conduire. Le plus souvent l'héméralopie ne survient pas aussi brusquement; lorsque le jour baisse, la vue des malades se trouble, les objets se rouvrent à leurs yeux d'un brouillard qui s'épaissit de plus en plus à mesure que la nuit devient plus obscure. La cécité est complète ou incomplète suivant les cas ; certains malades ne distinguent pas pendant la nuit les objets les plus lumineux, mais c'est là un fait assez rare; ordinairement une lumière artificielle peu éloignée est aperçue dans un nuage plus ou moins épais qui enveloppe également les objets éclairés par elle. « Les uns voient nettement à vingt pas une bougie allumée, les autres l'aperçoivent à peine à une dislance moitié moindre. De même, la clarté projetée au loin n'est pas également appréciée par chacun. Pour celui-ci tout est obscur au delà de quelques centimètres du foyer lumineux; pour celui-là, les objets distants d'un mètre sont distincts, mais toujours la lecture est impossible et pénible même avec une héméralopie légère; les lettres se superposent, se confondent, et la vue ne tarde pas à se troubler complètement. » (Baizeau, op. cil.)
Les hérnéralopes sont incapables de se conduire la nuit, la lumière de la lune ne suffit pas à donner une image nette des objets sur leur rétine altérée. On voit, dit M. le docteur Baizeau, les hérnéralopes marcher à pas lents, les bras étendus en avant comme des aveugles; quelques soldats du 58" de ligne, ayant voulu continuer leur service, se
faisaient conduire à leur poste de nuit, arrivés là ils n'osaient plus bouger, plusieurs furent punis pour n'avoir pas reconnu les patrouilles dont ils n'avaient pas distingué le fanal; pendant les marches de nuit, les malades sont obligés de se faire guider par leurs camarades; plus d'une fois des sentinelles atteintes d'héméralopie se sont tuées en tombant du haut de's remparts de nos citadelles.
La cécité disparaît le matin quand le soleil reparaît à l'horizon mais la vue du malade ne redevient pas normale, l'héméralopie n'est pas une affection intermittente; comme le dit très-bien M. le docteur Weber, « ce n'est pas la maladie qui est intermittente; ce qui revient à heure fixe, ce n'est pas elle, mais le coucher du soleil qui en provoque la manifestation » (loc. cit., p. 129). Les militaires, assez mauvais observateurs d'eux-mêmes, disent souvent que leur vue redevient normale pendant le jour; en réalité, l'acuité visuelle est diminuée le jour comme la nuit, et si on place les malades dans une chambre peu éclairée, ils ne distinguent pas les objets qui sont vus très-nettement par les autres personnes ; ou, s'ils les distinguent, c'est au travers d'un nuage, d'un brouillard (Baizeau, op. cit.).
Larétine, moins excitablequ'à l'étatnormalpar les rayons lumineux, est cependant plus irritable; les malades ne peuvent pas fixer sans douleur pendant le jour des surfaces qui réfléchissent vivement les rayons du soleil, ils sont facilement éblouis; c'est là un exemple de ce qu'on a appelé faiblesse irritable.
Les conjonctives sont assez souvent le siège de picotements, il semble aux héméralopes qu'ils ont des grains de sable, des corps étrangers dans l'œil, cependant la conjonctive n'est pas injectée.
Plusieurs observateurs, et en particulier MM. de Hiibbenet (1) et Villemin (2), ont signalé chez des malades atteints d'héméralopie l'existence de taches brillantes sur la conjonctive oculaire, au niveau du grand angle de l'œil. Ces taches blanchâtres, comme argentées, sont formées, d'après M. le professeur Villemin, par des cellules épithéliales en voie de dégénérescence graisseuse; ces cellules, par suite des mouvements de clignement, vont s'accumuler au niveau du grand angle de l'œil, sur la partie de la conjonctive oculaire qui est ordinairement à découvert. M. le docteur Nelter attribue ces taches à une desquamation de la conjonctive analogue à celle de la peau dans l'érythème solaire (3); nous avons déjà montré que la théorie de M. le docteur
(1) De Hiibbenet, Ann. d'oculistique, 1860, t. XL1V, p. 293.
(2) Villemin, De l'altération épilhêliale de la conjonctive oculaire dans l'héméralopie (Gaz,, hebdom., 1863, p. 332).
(3) Nctter, Mém. sur les taches blanches des sclérotiques dans l'héméralopie (Gaz. méd. de Paris, 1862, p. 505).
HÉMÉRALOPIE. 525
Netter n'était pas soutonablc, l'héméralopie n'a rien de commun avec l'érythème solaire, qui n'est qu'une brûlure au premier degré. Ces taches de la conjonctive sont loin d'être constantes; pour ma part, je les ai rencontrées rarement.
D'après M. le doc teur Weber, le larmoiement accompagne presque toujours l'héméralopie, et souvent il en est le premier symptôme; le larmoiement apparaît surtout quand les malades s'exposent à une lumière vive ou quand ils fatiguent leur vue en essayant de distinguer de petits objets, de lire par exemple.
La pupille ne fournit aucun signe constant, la dilatation, surtout le soir, a été notée dans un grand nombre de cas ; d'après M. le docteur Weber, la conlractilité est diminuée, la lueur d'une flamme promenée devant l'œil a d'autant moins d'action que la cécité est plus complète (Weber); M. le docteur Baizeau n'a pas observé cette diminution de la conlractilité. Le défaut d'incitabilité de la rétine se compliquant d'une irritabilité anormale, on conçoit que la pupille soit tantôt dilatée, tantôt contractée, suivant que l'un ou l'autre de ces troubles l'emporte. Plusieurs observateurs ont noté que les yeux bleus étaient particulièrement sujets à l'héméralopie, cela lient sans doute à ce que les individus blonds et lymphatiques, prédisposés par leur constitution molle à l'héméralopie, ont en général les yeux bleus.
M. Serres prétend n'avoir pas obtenu le phosphène nasal chez une femme affectée d'héméralopie; dans l'héméralopie épidémique, SOI. Baizeau et Weber ont constaté la persistance des phosphènes. >
L'examen ophthalmoscopique n'a pas fourni de données bien iniportantes; la plupart des observateurs ont trouvé que le fond de l'œil était normal, des altérations ont été signalées seulement dans les formes graves et persistantes.
Le plus souvent, dit M. le docteur Baizeau, l'examen a été négatif; dans quelques cas il existait une légère injection de la pupille et de la choroïde. On sait combien l'aspect du fond de l'œil varie d'un individu à l'autre, et le peu d'importance qu'il faut attacher à la couleur, à l'injection plus ou inoins vive de la choroïde et de la papille (1). D'après Mackenzie, on observe au début une coloration rosée de la papille, une turgescence inaccoutumée des veines rétiniennes qui deviennent tortueuses; mais, ajoute Mackenzie, ces symptômes peuvent faire, complètement défaut (op. cil.).
Dans les cas les plus avancés, le docteur Quaglino dit avoir constaté (2) l'existence d'une teinte blanc grisâtre de toute la surface de la
l\) Perrin, Traité d'oplttlialmoscopie, Paris, 1872.
1 '1 Arm.'cPoCuUiHque, 1800, l. XL, p. 97. Cité par Mackenzie.
rétine, surtout au pourtour de la papille et le long des vaisseaux, aspect dû, suivant lui, à une infiltration séreuse de la substance de la rétine et des fibres du nerf optique.
D'après M. le docteur Martialis, dans les cas légers, il n'y a pas d'altérations opbthalmoscopiques; dans l'héméralopieplus persistante, on observe une infiltration séreuse, surtout le long des vaisseaux ; à un degré plus avancé encore l'infiltration envahit toute la rétine, les vaisseaux rétiniens disparaissent en partie sous les exsudais, la papille se déforme, la couche des bâtonnets comprimée s'atrophie, mais l'altération de la vue est alors très-profonde et très-persistante. M. Martialis pense que la perle de la vue peut être la conséquence d'héméralopies de longue durée (1).
Galezowski a constaté assez souvent chez des héméralopes la disparition par places des artères au voisinage de la papille sur un trajet une O'U deux fois grand comme la papille; il attribue cette disposition à une contraction spasmodique des artères, ce qui expliquerait un certain degré d'anesthésie rétinienne par anémie (2).
D'après notre collègue M. le docteur Poncet, l'examen ophlhalmoscopique permet de constater chez les héméralopes : 1° l'anémie des artères de la réline qui deviennent grêles, fines, pâles, blanches ; 2° une congestion des veines ; 3° souvent une injection rosée de la papille. D'après le même observateur, l'œdème papillaire et sous-rétinien est un symptôme assez fidèle, « mais il ne constitue pas non plus le signe pathognomonique de l'héméralopie qui peut exister sans lui, on voit souvent cet œdème se produire clans le courant de la maladie, après l'anémie, artérielle; il n'en est donc pas la cause, mais une conséquence. Il existe sur les bords de la papille, qui sont alors diffus, nébuleux, ou le long des vaisseaux, dont les contours sont mal dessinés (3). »
Quelques auteurs ont insisté sur l'état gastrique, saburral, qui accompagne parfois l'héméralopie; Scarpa faisait même du trouble des fonctions digestives la maladie principale sous l'influence de laquelle se développait l'héméralopie; en d'autres termes, l'héméralopie était pour lui d'origine réflexe, et le point de départ du phénomène réflexe se trouvait sur la muqueuse digestive. L'embarras gastrique était fréquent à Strasbourg chez les malades de M. Weber. Sur plus de deux cents héméralopes, M. Baizeau n'a rencontré que vingt-cinq à
(1) Arch. de méd. navale, 1868, t. IX, p. 88.
(2) Gazette des hôpitaux, 23 octobre 1869. - Réponse de M. le docteur Bai- %eau (même rec, 2 décembre 1869).
(3) Poncet, Cas. hebdom., 1869, p. 456.
HÊMÉI1AL0PIE. 527
trente fois cet état saburral des premières voies, et il fait remarquer avec raison qu'au printemps, c'est-à-dire à l'époque où se montrent le plus souvent les épidémies d'héinéralopie, les' embarras gastriques sont toujours très-communs.
Diagnostic. Simulation. — Le diagnostic de l'héméralopie est très-facile quand on .peut avoir toute confiance dans les récils des malades, très-difficile au contraire s'il va lieu de soupçonner la simulation. Un militaire déclare qu'il n'y voit pas la nuit, que le soir sa vue se trouble et qu'il est incapable de se conduire, de faire son service par conséquent; les symptômes objectifs peuvent manquer complètement, l'examen de l'œil peut être complètement négatif; aussi la simulation de l'héméralopie est-elle assez fréquente dans la flotte (1) et dans l'armée de terre (2).
M. le docteur Weber attache une grande importance au larmoiement et à la mydriase;i la présence de ces deux symptômes, écrit-il, ne nous laissait aucun cloute sur la nature de la maladie, tandis que leur absence simultanée nous révélait la simulation ».
La mydriase, les taches nacrées de la conjonctive, le larmoiement, sont utiles au diagnostic lorsqu'ils existent, mais on ne saurait rien induire de leur absence. Il est rare que le soir ou pendant la nuit les simulateurs n'oublient pas leur rôle d'héméralopes, il faut donc les faire observer avec soin; on trouvera dans le livre de M. le docteur Boisseau quelques-uns des procédés qui ont été employés pour prendre les faux héméralopes en flagrant délit. Le traitement de l'héméralopie indiqué par M. Netter présente de grands avantages dans l'héméralopie simulée; on enferme les malades dans un cabinet noir, et l'ennui fait que bientôt ils se déclarent guéris.
Marche. Durée. Pronostic. — Tous les auteurs conviennent que l'héméralopie abandonnée à elle-même guérit le plus souvent; sa durée est très-variable, elle disparait au bout de cinq, dix, quinze jours, ou bien elle se prolonge pendant un, deux et trois mois. Les récidives sont fréquentes, M. le docteur Baizeau en a compté 35 sur 1 H cas; plusieurs fois la maladie récidiva deux et trois fois sur le rnème sujet.
Bien que le pronostic soit en général très-favorable, il ne faut pas oublier qu'on a vu quelques exemples d'héméralopies très-rebelles, et que l'arnblyopie ou l'amaurose ont succédé parfois à la cécité nocturne (Mobit, Lefrapper, Faivre, L. Laveran, Boudin, Marlialis). La cécité nocturne expose les marins et les'soldals à un grand nom- Ci; Fonssagrivçs, Traité d'Iiytjienc nav., p. 357. (i) Boisseau De* malad. nimulées, Paris, 1870, p. 2G0
bre d'acci dénis, a des chutes graves, etc. ; en campagne, l'héméralopie est encore plus à redouter, car elle peut mettre un grand nombre . d'hommes hors de service.
Anatomie pathologique. — Quelques autopsies d'héméralopes ymorts par accident n'ont pas appris graad'chose sur la nature des lésions de l'œil. M. le docteur Chauffard a noté les altérations suivantes chez un soldat atteint d'héméralopie depuis trois mois : le nerf optique était intact dans le crâne, sa portion orbitaire était injectée vivement, ainsi que le ganglion ophthalmique, des suffusions sanguines existaient entre la sclérotique et la choroïde. En \ 865, au Valde-Gràce, mon père fit l 'autopsie d'un héméralope qui s'était tué en tombant sur la tète du haut des remparts, les lésions observées dans les deux yeux se rapportaient au traumatisme.
L'examen ophthalmoscopique est un moyen bien plus délicat, bien plus fidèle, de constater l'état du fond de l'œil; or, le plus souvent, comme nous l'avons vu, cet examen est négatif. L'examen histologique, qu'il faudra faire dès que l'occasion s'en présentera, pourra peut-être nous apprendre quelque chose de plus sur les altérations de la rétine.
Nature. — L'héméralopie résulte d'une altération ou d'un trouble dans les fonctions de la rétine, la plupart des auteurs modernes sont d'accord sur ce point; mais quelle est la nature de l'altération? pourquoi les fonctions de la réline sont-elles troublées? Ici les avis diffèrent. On a prétendu tour à lour que chez l'héméralope il y avait paralysie de la rétine comme dans l'amaurose (auteurs du Compendiumde chirurgie; Mackenzie, op. cil.), ischémie de la rétine (Galezowski), névrose de la rétine (Desmarres, Baizeau), névrose intermittente (Nelaton), congestion, irritation rétinienne, etc.
Nous avons déjà dit que l'héméralopie n'était pas une maladie intermittente, et nous avons montré que les épidémies d'héméralopie ne relevaient nullement du miasme palustre; il ne s'agit pas non plus d'une congestion de l'œil que l'ophthalmoscope permettrait de constater dans tous les cas, si elle constituait le point de départ- de la maladie, tandis que les exsudats ne s'observent que dans des cas anciens et compliqués. La diminution de la sensibilité spéciale de la rétine, l'asthénie, tel est le principal caractère de l'héméralopie, la rétine ne perçoit plus les rayons lumineux qui, à l'état normal, suffisent à éclairer les objets qui nous entourent le soir et pendant la nuil. Celte faiblesse dépend-elle d'une ischémie produite elle-même par un spasme des artères, ainSique l'a écrit M. Galezowski? Il est bien difficile d'admettre qu'une contraction spasmodique des artères du fond de l'œil puisse persister pendant des semaines entières ; d'autre part, la disposition spéciale des vaisseaux du . fond de l'œil décrite par
HÉMÉRAL0P1K. 53!)
M. Galezowski n'a pas été retrouvée par tl'aulres observateurs.
En traitant de l'étiulogie, nous avons dit que l'héméralopie se développait souvent sous l'influence d'une nourriture insuffisante; il est possible que la nutrition de la réline souffre tout particulièrement quand certains éléments lui font défaut; ses procédés de reproduction des images deviennent imparfaits comme ceux du photographe quand ses réactifs sont mauvais. La thérapeutique confirme cette idée, car toutes les médications qui ont fourni des résultats satisfaisants ont pour base un changement de régime et une alimentation réparatrice; l'huile de morue en fournissant certains éléments de nutrition, la chambre obscure en plaçant l'œil au repos, favorisent évidemment le mouvement de réparation; au contraire, toutes les causes débilitantes, toutes celles qui contribuent à fatiguer la vision, aggravent l'état des malades.
Profuylaxie. Traitement. — Une alimentation abondante et variée, tel est le meilleur moyen prophylactique à employer contre l'héméralopie; l'alimentation du soldat, toujours trop uniforme, quelquefois insuffisante, est évidemment la principale cause d'une maladie qui n'atteint ni les officiers, ni les sous-officiers, mieux nourris que les soldats ni les corps spéciaux qui, grâce à une solde plus élevée, peuvent introduire un peu de variété dans leur alimentation. Pendant l'épidémie de Lisbonne, on augmenta la ration des soldats, et l'héméralopie disparut aussitôt.
Les autres mesures qui ont été conseillées : faire les exercices à l'abri du soleil, modifier la coiffure, changer de casernes, empêcher les hommes de coucher en plein air, etc., sont très-secondaires ou même inutiles. L'héméralopie ne disparaît pas quand on fait évacuer une caserne, elle ne tient pas, comme 1,'acrodynie, comme le goitre, à des circonstances toutes locales; certains régiments ont continué pendant plusieurs années à fournir des héméralopes, malgré de nombreux changements de garnisons. Quant aux irradiations solaires, au refroidissement nocturne, aux fatigues, ce sont là des circonstances banales incapables par elles-mêmes de provoquer l'héméralopie, mais qui, chez des individus prédisposés, jouent le rôle de causes occasionnelles; en temps d'épidémie il faudra donc y soustraire autant que possible' les militaires.
Lorsque le scorbut règne en même temps que l'héméralopie, il est nécessaire d'associer les végétaux frais aux autres aliments dans une forte proportion.
Les héméralopes seront dispensés de tout service; en cas de nécessité absolue, en temps de guerre, par exemple, on pourrait les employer pour le service de jour. L'héméralopie n'étant pas contagieuse il n'y a pas lieu d'isoler les malades.
A. r.AVERAM.
h3û MALADIES ET ÉPIDÉMIES DES ARMÉES.
Un grand nombre de traitements ont été préconisés, les moins rationnels ont paru donner des succès qui s'expliquent quand on sait que le plus souvent l'héméralopie guérit spontanément.
Biard (1) et Coindet ont employé la cautérisation péricornéenne; on touche légèrement à l'aide d'un crayon de nitrate d'argent bien effilé le globe de l'œil vers le point d'union de la cornée et de la sclérotique. Coindet, auquel j'ai vu employer ce procédé, promenait très-légèrement le caustique sur le quart environ de la circonférence cornéenne. Celle petite opération, dont on a exagéré les dangers, est au moins inutile.
Valette attribuant l'héméralopie au rétrécissement de la pupille, faisait à ses malades des instillations de belladone (2) ; tout ce qu'on peut dire d'un traitement si peu rationnel, c'est qu'il n'empêchait pas la guérison spontanée.
Des collyres de toute sorte, émollients, irritants, narcotiques, ont été employés sans résultat; à l'appui de sa théorie sur l'héméralopie, M. le docteur Galezowski a préconisé un collyre à l'ésérine (alcaloïde de la fève de Calabar, 0,02 pour 10 grammes d'eau); mais les résultats obtenus ne prouvent nullement l'efficacité de l'ésérine, je ne fais pas d'exception pour les observations citées par M. le docteur Galezowski lui-même (loc. cit.).
Depuis longtemps les fumigations de foie de bœuf sont employées contre l'héméralopie, Celse et Galien les conseillent, et avec un peu de bonne volonté on pourrait remonter jusqu'à l'histoire de Tobie et de l'ange Raphaël. Dans une lettre sur l'héméralopie, publiée en 1756, Fournier nous apprend que la fumigation de foie de mouton était souvent employée de son temps pour guérir l'héméralopie, fréquente, dit-il, dans l'armée; on faisait griller des tranches de mouton, et on exposait les yeux à la fumée qui s'en dégageait, en même temps on faisait usage de foie de bœuf à l'intérieur (3). Fournier blâme sévèrement cette pratique.
En 1780, Dupont se servit avec succès, à Strasbourg, des fumigations de foie de bœuf pour combattre une épidémie d'héméralopie qui régnait dans la garnison ; M. Weber, qui en 1854 renouvela l'expérience de Dupont, fait l'éloge de ce singulier traitement qu'il formule ainsi : chaque malade fait bouillir une demi-livre environ de foie de bœuf dans un litre d'eau, quand le foie est bien cuit, le malade penche sa tète
(t) Mémoire sur l'emploi du nitrate d'argent dans le traitement de Thémèralopie [Rec. mém. méd. militaire, 1" série, t. XLIX, p. 108).
(2) Note sur la nature et le traitement de l'héméralopie, par J. R. J. Valette {Rec. mém. méd. militaire, 1™ série, t. XLIX).
(3) Journal de Vandermonde, t. V, p. 105, note.
HÊMÉRALOPIIL 531
au-dessus de la décoction, de façon à en recevoir les vapeurs dans les yeux; la durée de chacune de ces fumigations est environ de 10 minutes, et on les répète deux ou trois fois par jour.
D'après M. Weber, le principe actif de la décoction de foie de bœuf se trouve dans les composés ammoniacaux qui s'en dégagent; cependant, dit-il, les vapeurs ammoniacales sont moins actives qne ces fumigations. M. le docteur Baizeau a employé comparativement les fumigations avec la décoction de foie de bœuf et avec l'eau pure, et il a observé dans les deux cas les mêmes résultats.
Les anciens, tout en prescrivant les fumigations de foie de bœuf ou de mouton, recommandaient aussi de faire entrer dans l'alimentation des héméralopes le foie de certaines espèces animales. M. Despont de Mauvezin a préconisé l'huile de foie de morue à l'intérieur (1), et M. Baizeau a employé avec succès cette médication. « Nous avons essayé, dit-il, ce médicament (l'huile de morue), et nous l'avons donné à un certain nombre d'héméralopes à la dose de 20 à 30 grammes le malin à jeun. La rapidité et la régularité de son action ont été telles que nous avons été surpris des résultats remarquables que nous avons obtenus. Chez quelques malades la guérison a été presque instantanée, c'est-à-dire que 24 heures après la prise du remède l'affection oculaire était dissipée; les autres ont été guéris le deuxième ou le troisième jour, rarement nous avons été forcé de prolonger le traitement au delà du quatrième jour. Non-seulement nous avons réussi dans les héméralopies récentes, mais nous avons triomphé avec la même facilité d'amblyopies nocturnes anciennes et qui avaient résisté aux traitements les plus variés, et nous avons constaté l'efficacité de cette médication dans les cas sthéniques ou aslhéniques, simples ou compliqués. » (Op. cit., p. 81.)
Nous avons déjà cherché à expliquer l'action de l'huile de morue dans l'héméralopie ; évidemment quelques doses de ce médicament n'ont pas une action reconstituante générale sur l'organisme, l'huile de morue contient sans doute un élément nécessaire à la nutrition, à Ja réparation de la rétine, est-ce l'iode comme le veut M. Baizeau? sont-ce les corps gras? Nous n'en savons rien; tout ce que nous pouvons affirmer d'après notre propre expérience, c'est l'efficacité de ce médicament complexe, l'huile de foie de morue.
Nous pourrions passer encore en revue un grand nombre de médications : les antiphlogistiques, les révulsifs, les dérivatifs, etc., mais cette énumération serait sans intérêt pour le lecteur et sans profit pour les héméralopes à venir; M. le docteur Desmorets a très-bien
{\) Union médicale, 9 septembec 1858.
prouvé (1) que l'expeclation pure et simple donnait des résultats aussi favorables que ces moyens de traitement, et même plus favorables que les antiphlogistiques; il a eu seulement le tort d'envelopper L'huile de morue dans la même proscription.
L'œil héméralope doit être mis au repos, et clans un grand nombre de cas le repos seul suffit à amener la guérison ; c'est ainsi qu'on peut s'expliquer les bons effets du séjour dans l'obscurité, du cabinet noir préconisé par M. Netter; ce procédé ne donne, du reste, des guérisons très-rapides que chez les simulateurs (2).
(1) De l'insuffisance des moyens de traitement employés pour combattre l'héméralopie épid., par M. Desmorets (Rec. mém. méd. militaire, avril 1863).
(2) Baizeau, Union médicale, 12 août 1858.