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CHAPITRE XXIV

La pathologie historique ne doit pas seulement nous renseigner sur l'ancienneté et sur le développement plus ou moins fréquent des maladies épidémiques à travers les siècles. Cataloguer une longue suite d'épidémies serait faire oeuvre d'érudition stérile. Rechercher dans quelles circonstances s'est développée une maladie épidémique à différentes époques, afin d'arriver à la connaissance de ses causes et de sa nature, tel doit être le but principal des recherches historiques; à ce point de vue, l'histoire des épidémies scorbutiques est pleine d'enseignements, elle est le prologue nécessaire du chapitre : Étiologie. Nature.

Le mot scorbut, en latin barbare scorbulus, paraît venir du mot danois schorbecl ou du mot hollandais schorbeck, qui signifient l'un et l'autre ulcère de la bouche, et non du mot saxon schorbock, qui signifie tranchée; les douleurs abdominales constituent un symptôme trop rare du scorbut pour qu'elles aient donné leur nom à la maladie. Peut-être aussi le mot scorbut vient-il, comme le veut Lind (1), du mot esclavon scorb, qui veut dire maladie; le scorbut ayant été pendant longtemps endémique en Russie et sur les bords de la Baltique, il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'il eût reçu dans ces pays la dénomination générale de scorb, la maladie.

On ne trouve dans les auteurs anciens aucune description précise du scorbut; c'est la cachexie palustre et non le scorbut quïlippocrate désigne par les mots tniïr» pi?*?, qu'on trouve notamment dans le Traité des airs, des eaux et des lieux; ceux, dit Hippocrate, qui font usage des eaux stagnantes et marécageuses, ont la rate très-volumineuse et obstruée (2).

Le passage suivant,- tiré de Pline, paraît mieux se rapporter au scorbut (3) : « L'armée romaine commandée par César Germanicus campa

(1) Lind, Traité du scorbut, traduct. in Encyclop. des se. méd., p. 309.

(2) Hippocrate, trad. de Daremberg, p. 200.

(3) Hist. nat., lib. XXV, ch. m.

en Allemagne au delà du Rhin et assez près des côtes de la mer. Les soldats trouvèrent dans cet endroit une fontaine d'eau douce dont l'usage leur lit tomber les dents au bout de deux ans et leur rendit les articulations des genoux paralytiques. Les médecins appelaienl cette maladie stomacace et sceletyrbe; ils trouvèrent le moyen de la guérir avec Yherba britannica. Cette plante était non-seulement salutaire dans les maladies de la bouche et des nerfs, mais encore dans la squinancie, la morsure des serpents, etc. » Pline, avec sa crédulité ordinaire, ajoute qu'il faut cueillir Yherba britannica avant qu'il ne tonne. Lind, auquel nous avons emprunté cette citation (op. cit.> p. 312i. lait remarquer avec raison tout ce que le récit de Pline a d'extraordinaire et combien peu celte maladie qui fait tomber les dents au bout de deux ans, qui paralyse les jambes et pour laquelle on ne fait pas mention des ecchymoses, ressemble peu au scorbut. Slrabon parle d'une maladie analogue qui régna dans l'armée commandée par Œlius Gallus en Arabie (1). Il faut arriver au xiii0 siècle pour trouver des épidémies de scorbut bien caractérisées; on conçoit facilement les causes de la rareté du scorbut dans l'antiquité : la nourriture était essentiellement végétale, les armées, en général peu nombreuses, se procuraient facilement des vivres, les navigateurs n'abandonnaient pas les côtes, enfin, sous le ciel de la Grèce et de l'Italie, le scorbut se développe encore aujourd'hui plus difficilement que dans les pays froids et humides, dont les habitants étaient alors plongés dans la barbarie.

En 1218, le scorbut régna dans le camp des croisés pendant le siège de Damietle; Jacques de Vitry prétend que la maladie détruisit le sixième de l'armée. En 1249, les Sarrasins ayant coupé toutes les corn-. municalions de l'armée conduite par saint Louis, les vivres manquèrent et le scorbut apparut; Louis IX lui-même en fut atteint. Le sire de Joinville, qui nous a laissé une description de cette épidémie (2), insiste beaucoup sur l'état de faiblesse des scorbutiques, il parle des lésions des gencives et du traitement expédilif qu'on appliquait aux malheureux croisés : « La maladie commença à engregier en l'ost, de telle manière qu'il venait tant de char morte es gencives à notre gent que il convenait que barbiers ostassenl char morte pour ce qu'ils pussent la viande mascher et avaler aval. Grande pitié estoil d'oir brire la gent parmi l'ost auxquels on copait la char morte, car il bréaient comme femmes qui travaillent d'enfant. »

Aux xv" et xvf siècles, le scorbut est endémique dans le nord de

(1) Slrabo. Geoyr., lib. XVI.

(i) Hist. de saint Louis, par le lire de Joinville.

l'Europe, en Russie principalement, et les voyages de découvertes multiplient les épidémies de scorbut de mer comme on disait alors.

En 1498, les équipages de Vasco de Gama sont cruellement éprouvés par le scorbut sur les côtes orientales d'Afrique, entre Mozambique et Zofala, 55 hommes périssent; les descriptions que nous possédons ne peuvent laisser aucun doute sur la nature de la maladie (1). En 1535, le scorbut règne parmi les compagnons de J. Cartier (second voyage à la Nouvelle-Finlande, rivière du Canada); vers le milieu de février 1535, sur 110 hommes composant l'équipage, il n'y en avait pas 10 de valides, 8 étaient déjà morts et plus de 60 étaient dans un état désespéré; 35 hommes moururent, et tout l'équipage semblait voué à une mort certaine quand un matelot découvrit que le suc des feuilles d'un certain arbre guérissait la maladie.

En 1552, le scorbut contribue avec la dysenterie et le typhus a détruire l'armée de Charles-Quint devant Metz; les troupes impériales étaient dans le dénûment le plus complet, en plein hiver, au milieu d'un pays complètement ravagé.

En 1555, le scorbut est épidémique dans le Brabant, la Bohème, la Silésie; il est décrit par trois médecins contemporains, Bonsseus, Ecthius et Wiérus, dont Lind a analysé les travaux; les théories de ces auteurs ne méritent pas de nous arrêter; constatons seulement qu'à cette époque et jusqu'à Lind on confond avec le scorbut bon nombre de maladies différentes, particulièrement le typhus pétéchial, erreur que Boerhaave lui-même n'a pas su éviter dans ses aphorismes sur le scorbut (1708), et qui fait comprendre comment jusqu'au xvm° siècle on a pu croire à la contagion du scorbut.

Pendant les sièges de Breda (1625), de Nuremberg (1631), les assiégés privés de vivres frais sont cruellement éprouvés parle scorbut.

Aux xvnc et xviii0 siècles, Willis, G. Harvey, Sydenham, W. Cockburn, A. Pitcarn, observent et décrivent le scorbut, alors endémique à Londres.

En 1703, le scorbut sévit sur la garnison de Thorn assiégée et fait périr 6000 soldats sans compter un grand nombre d'habitants. Les assiégeants, dit Bachstrom, furent plus redevables à cette calamité qu'à leur valeur de la reddition de la ville; lorsqu'on porta dans la place, du consentement de l'ennemi, une petite quantité de végétaux frais des plus communs, les officiers s'en emparèrent aux portes et les dévorèrent avec autant d'avidité qu'ils l'eussent fait de mets dé licats, le scorbut disparut dès que les vivres frais purent entrer dans la ville (2).

(1) Ozanam, op. cil., t. IV, p. 102.

(2) Obserualiones circa scorbutum, etc., F. Bachstrom, 1734.

Un 17-20, l'armée autrichienne campée en Hongrie aux environs de Temeswar, dans un pays ravagé par la guerre, perd plusieurs milliers de soldats par suite du scorbut; le médecin en chef de l'armée, Kramer, consulte à ce sujet le collège des médecins de Vienne, mais' les conseils et les remèdes que ceux-ci prescrivent ne sont d'aucune utilité, la maladie va toujours en augmentant jusqu'au printemps; la terre se couvrant alors de végétaux, les malades guérissent avec une grande facilité.

De 1731 à 1736, le scorbut règne à Cronstadt (Sinopéé, 1734), à Wiborg (1732), à Saint-Pétersbourg (A. Nitzsch, 1733), au siège d'Azow (1730).

Ellis, dans son voyage à la baie d'Hudson? a ses équipages décimes par le scorbut (1746-1747).

La flotte commandée par l'amiral Anson est à plusieurs reprises très-mallraitée par le scorbut, notamment lors du voyage dans les mers du Sud; un seul navire, le Centurion, perd 292 hommes sur 506le Glocester, dont l'équipage n'est pas aussi nombreux, perd tout autant d'hommes, à sa rentrée en Angleterre il n'en a plus que 82

Ces épidémies de la flotte de l'amiral Anson inspirèrent à Lind l'heureuse idée d'écrire l'histoire du scorbut; Lind lui-môme avait eu l'occasion d'observer le scorbut à bord du Salisbimj, en 1746 et 1747la maladie commença à régner, dit Lind, un mois ou six semaines après le départ d'Angleterre; c'est sur les matelots débarqués à Plymouth que Hnxara eut l'occasion d'étudier aussi le scorbut.

L'ouvrage de Lind (1753) marque un grand progrès dans l'histoire du scorbut; on décrivait alors le scorbut de mer et le scorbut de terre le scorbut alcalin, etc., on croyait à la contagion, à l'hérédité du mal; Lind distingua parfaitement ce qui appartenait au scorbut de ce qui lui était étranger, il montra que la maladie était une qu'elle re levait toujours des mêmes causes; il préconisa enfin le meilleur traitement, celui que nous employons encore aujourd'hui; en un mot' il fit pour le scorbut ce que Louis a fait pour la fièvre typhoïde Bre tonneau pour la diphthérite ; il tira du chaos une entité morbide et les observations modernes n'ont ajouté que peu de chose à ûne œuvre qui du premier jet avait touché à la perfection. Nous aurons souvent à citer le traité de Lind dans le cours de ce chapitre poursuivons pour l'instant l'historique des épidémies de scorbut. '

Van Swieten, dans sa description abrégée des maladies des armées (r/p. ni.), donne les principaux caractères du scorbut. Monro (I) parle d'une épidémie de scorbut qui régna à Brème au mois de janvier 1 762 ;

(i) Médecine d'armée, op. cil., t. II, p. 412.

la maladie sévit principalement sur les soldats qui étaient casernés dans des chambres très-basses et très-humides; en outre, dit Monro, on ne trouvait au marché ni herbages ni aucun autre aliment végétal; les viandes non salées et les autres provisions, fraîches étaient à un si haut prix que les soldats n'avaient pas de quoi en acheter, ils selrouraient obligés de vivre de viande et de poisson salés. De 1789 a 1791, le scorbut règûe dans l'armée russe pendant la ampagne de Finlande.

Eh 1801, le scorbut se montre dans l'armée française d'Égyple, comme six siècles auparavant dans l'armée des croisés, et pour les mêmes causes. L'armée d'Egypte était bloquée dans Alexandrie(1801); le scorbut commença à se manifester chez quelques blessés, puis il devint épidémique dans l'armée et dans la population civile d'Alexandrie. « La principale cause prédisposante de celte maladie était, dit Larrey, l'humidilé presque continuelle à laquelle nos soldats étaient exposés depuis le débordement du lac Ma'dyeh (1) » ; mais Larrey insiste aussi sur la mauvaise qualité de l'alimentation; les soldats manquaient de légumes frais et de viande fraîche, ils étaient obligés de se nourrir d'un pain fait avec parties égales de riz et de blé, et de poisson salé. Au mois d'août 1801, il y avait 14 à 1500 scorbutiques dans les hôpitaux, et il en mourait de 2 à 5 par jour. Les habitants d'Alexandrie qui ne possédaient pas d'autre aliment que de mauvais riz furent encore plus éprouvés que nos soldats, il en mourait de 6 à 8 par jour. De juillet 1801 au 10 octobre 1801, époque de l'embarquement de l'armée, 272 militaires scorbutiques périrent; à l'époque de la capitulation, les Anglais nous fournirent des vivres frais, ce qui mit fin à l'épidémie; 700 scorbutiques furent embarqués; à leur arrivée en France, presque tous étaient guéris ou en bonne voie de guérison, à l'exception de 6 ou 7*qui périrent pendant la traversée; cent et quelques des plus gravement affectés avaient été laissés à Alexandrie, la mortalité ne fut pas plus forte chez eux que chez les premiers, ils se rétablirent rapidement, malgré la gravité plus grande des cas (Larrey, lue. cil., p. 289). Ainsi l'épidémie d'Alexandrie disparaît dès que l'armée peut se procurer des vivres frais; les scorbutiques sont divisés en deux groupes, ceux qui sont transportâmes sont embarqués pour la France, les autres, les plus malades, sont laissés à Alexandrie dans le milieu où ils ont contracté le scorbut, les Anglais leur procurent en abondance des vivres frais, et ces hommes, dont l'état avait été jugé assez grave pour ne pas permettre le transport par mer, se rétablissent aussi rapidement que les pre-

(1) larrey, Mém. de chirurgie militaire, t. II, p. 282.

SCORDUT. 4S3 miers, ils ne fournissent pas une plus forte mortalité. Ces faits ont d'autant plus d'intérêt qu'ils sont sanctionnés par la grande autorité de Larrey.

En 1807 et 1808, le scorbut régna en Prusse clans l'armée française. Pendant la retraite de Russie, malgré le froid et les privations de toute sorte, le scorbut ne se montra pas dans le gros de l'armée française, mais une division restée en Lilhuanie pour défendre Modelin, au continent de la Vistule et du Bug, en fut atteinte (1); la place avait été abondamment pourvue de riz, de gruau, de farine, de viande, de t*Jrh&» vin et d'eau-de-vie, mais les végétaux frais faisaient complètement défaut.

En J8-28 et 1840, le scorbut règne dans l'armée russe ; en 1843 dans l'armée d'Ibrahim pacha en Arabie.

L'armée américaine a eu plus d'une fois à en souffrir : « A Council Bluffs, dit Hammond, le scorbut attaqua presque toute la garnison en 1830, et beaucoup de soldats moururent; en 1848 et 1849, plusieurs troupes d'émigrants qui se dirigeaient par terre vers la'californie et l'Orégon furent presque détruites par le scorbut (2). »

Les garnisons de l'Algérie ne sont pas épargnées. En 1840 le scorbut règne au camp du Fondouk (3); en 1844, dans la province de Lonstantine; en 1841, 1846, 1847, 1848, au fort de Mers-el-Kébir à Balna, à Sélif, à Baya, à Sidi-bel-Abbès. M. le docteur Barudel note parmi les causes du scorbut a Médéah, Milianah et au camp du Fondouk (1840), l'insuffisance et la mauvaise qualité de l'alimentation L'armée d'Afrique se nourrissait alors d'animaux surmenés venant ^wU d Espagne, de r,z et de pain fait souvent avec des farines avariées (Barudel, thèse citée). StmJ? '

En 1 847, à la suite d'une année de disette, le scorbut règne en Angleterre, en Belgique et même en France; les soldats ont à souffrir do la cherté des vivres et surtout des pommes de terre, et dans plusieurs garnisons le scorbut est signalé. L'alimentation des troupes laissait beaucoup à désirer; mon père, qui avait observé le scorbut au ^al-de-Gràce,écrit(4): * Malgré lasollicitudede l'administration pour la santé de l'armée, les soldats ont eu à souffrir du prix élevé des den- c^M recs alimentaires : les régiments d'infanterie ont dû diminuer ou supprima le pain blanc de la soupe, réduire la quantité de viande cl remplacer la pomme de terre par les haricots secs. Bes modification^ ^

0 ' Kordns, thèse de Paris, 1815

■i, Hamrnond, rtanport sur le scorbut. Voy. Evans, op. cil. <3) Barudel, thèse de Montpellier, i Ri i

aussi peu importantes en apparence ont eu cependant des conséquences qui se sont exprimées par l'accroissement du chiffre de la mortalité, l'augmentation du nombre des malades et l'apparition d'une maladie particulière, le scorbut. Et ce qui rattachait manifestement ces effets à leurs causes, c'est que les régiments mieux soldés,. k*>4| la garde municipale, les sapeurs-pompiers, le train des équipages, les infirmiers militaires, restèrent dans les conditions ordinaires demortalité et de maladivité. »

M. Scoutetten, envoyé à Givet pour y étudier l'épidémie de scorbut, dit aussi que la ration avait diminué « de plus d'un tiers, dans quelques campagnies même de moitié (1) », sans donner du reste de plus amples renseignements sur la composition de la ration; mais à Givet comme à Paris on avait remplacé sans doute les pommes de terre,, alors très-rares, par les légumes secs.

En Crimée le scorbut apparut dans, notre armée au mois de décembre 1854, en même temps que se produisait un grand abaissement de la température et qu'on observait un grand nombre de congélations (2). Dansunrapportdaté de Constantinople, 5 décembre 1854, M. Fauvel signale l'apparition du scorbut, qui attaque d'abord nos marins, puis, dans l'armée de terre, tous les individus malades ou malingres : « La manifestation scorbutique est ici dans le plus grand nombre de cas une complication ajoutée à un état morbide antérieur;, c'est ce qui nous explique pourquoi la proportion des décès a été si forte parmi les malades. » (Fauvel, op. cit., p. 108.) Tous les médecins de l'armée d'Orient, Scrive, Baudens, Mac-Leod, Tholozan, Jacquot, Marmy, Quesnoy, insistent sur le caractère complexe des maladies de Crimée, le scorbut s'allie aux diarrhées chroniques, à la dysenterie, au typhus, il complique ces maladies ou en est compliqué.

Au printemps de 1855, le nombre des scorbutiques diminue, mais, aux mois de juillet et août il subit un rapide accroissement, les hôpitaux de .Constantinople reçoivent 1498 scorbutiques en juillet, 3230 en août; on ne pouvait plus invoquer le froid humide comme cause du scorbut; à partir du mois de septembre, l'épidémie est de nouveau en voie de décroissance; le nombre des malades scorbutiques traités à Constantinople pendant les neuf premiers mois de 1855 s'élevait à 12091, sur lesquels il y eut 1099 décès (Fauvel, op. cit., p. 158); ce chiffre ne donne qu'une idée incomplète du

(1) Communication à l'Acad. de méd., 13 juillet 1817.

(2) Scrive, Esquisse sur les malad. qui oui régné a l'armée d Orient (Rec. mem. méd. militaire, 1856).

SCORBUT. 05 «développement de la maladie, beaucoup de diarrhéiques, de dysentériques, de typbiques étaient aussi scorbutiques.

En décembre 1855, nouvelle recrudescence du scorbut; au mois de janvier 1856, 2403 cas sont admis aux hôpitaux de Conslanlinople, et ce chiffre ne représente que les cas bien accusés; en lévrier, 4333 cas; tous les malades arrivant de Crimée à Conslanlinople avaient alors un fond scorbutique plus ou moins accentué. « Le scorbut, dit M. Fauvel dans un de ses rapports (op. cit., p. 198), est à l'étal de progrès menaçant. On peut même affirmer qu'il constitue l'élément morbide fondamental qui pèse sur notre armée, celui qui la mine et l'épuisé sourdement, et sur lequel viennent s'enter la plupart des autres manifestations pathologiques auxquelles il imprime la gravité que nous observons. Chose triste à dire, et sur laquelle je ne saurais trop insister, c'est que le scorbut est maintenant le privilège que notre armée partage presque exclusivement avec les troupes ottomanes : les Anglais et les Sardes en seraient exempts, à en juger par les malades que renferment leurs hôpitaux de Constantinople et si j'en crois les affirmations de personnes très-compétentes sur l'étal de leurs troupes en Crimée. » Les armées anglaise et sarcle, mieux approvisionnées que la nôtre, étaient en effet épargnées par le scorbut, malgré leurs rapports continuels avec l'armée française.

Au mois de mars, le scorbut entrait enfin en voie de décroissance définitive, les troupes, à leur rentrée en France, importèrent le typhus jusqu'à Paris, mais le scorbut disparut sans retour (1).

En 1854, le scorbut se montra, mais avec peu d'intensité, au camp de Boulogne; sur un effectif de 31 000 hommes, il n'y eut que 159 cas et pas un décès (2); il régna aussi à bord des vaisseaux français affectés au blocus de la mer Blanche (3).

Pendant la guerre de 1870-1871, le scorbut na régné qu'à Paris, encore n'y a-l-il pas pris une très-grande extension dans la population civile ; ce sont les individus malingres ou malades, les détenus,

II) Voyez, pour l'histoire du scorbut de l'armée d'Orient, outre les travaux de ■Scrive, de Baudens, de A. Fauvel déjà cités : Marmy, Du scorbut et du typhus épidémiques de l'armée d'Orient (Rec. mém. méd. militaire, 1859); — Tholozan, Scorbut des soldats de Crimée (Gai. méd. de Paris, 1855)', — Quesnoy, Notice sur l'armée d'Orient (Rec. mém. méd. militaire, 1857); — Mâupin, Quelques considérations étiologiques sur le scorbut épid. de l'année d'Orient (môme rec, 1800); — Marroin, Eut. méd. de la /lutte française dans la mer Noire pendant la guerre de Crimée. Paris, 1861.

(2) 1. Périer, Histoire méd. du camp de Boulogne, 1 851-1850 (Rec. mém. méd. militaire, 1850; .

(3; Considérations générales sur la navigation dans l'océan Glacial arctique, par le docteur E. Gallerand (Nouvelles Annales de la marine, janvier 1858).

qui ont eu le plus à en souffrir (1); dans l'armée, les marins entassés clans les casemates des forts ont été les plus éprouvés; pendant le siège de Metz (1870), je n'ai pas observé un seul cas de scorbut. / Étiologie. Nature. — Pour Lind, l'air froid et humide est la principale cause du scorbut, et c'est parce que les vaisseaux~sont le logement le plus humide qui se puisse imaginer que le scorbut y règne si souvent; le scorbut, dit Lind, est plus fréquent en hiver qu'en été et dans les pays froids que dans les pays chauds, « les vaisseaux qui voyagent dans le Nord, comme en Groenland et sur la mer Baltique, y sont particulièrement sujets... La combinaison de l'humidité et du froid est la véritable cause et la plus fréquente de la maladie, et on éprouve qu'un degré excessif de froid tel que celui qui se lait sentir en Groenland augmente extrêmement samalignilé.»(Lind,o^.a7., p. 234.) B^njmjilJassjLj^ au froid humide,.Lind n'oublie

jas la privation des végétaux Irais. « Le défaut de végétaux récents est encore, dit-il (op. cit., p. 234), une cause très-puissante de cette maladie sur la mer, et lorsqu'elle est jointe à la première pendant longtemps, rarement manque-t-elle de la produire... L'expérience en effet prouve suffisamment que les végétaux récents et les fruits mûrs sont non-seulement les remèdes les plus efficaces pour la guérison du scorbut, mais qu'ils en sont encore les meilleurs préservatifs. La difficulté de les avoir sur mer et l'air humide auquel on est exposé pendant longtemps sont les véritables causes de la fréquence et de la grande malignité du scorbut sur cet élément, » Avant Lind, on attribuait le scorbut au sel marin (de là le nom de scorbut murialique), ou bien au mauvais air, à l'encombrement. Lincl fit boire à des scoroutiques de l'eau de mer, et leur état n'en fut pas aggravé (p. 225); ?ïe ces expériences il lire une conclusion très-juste : « Ainsi, dit-il (p. 226), le sel marin ne contribue point à produire le scorbut, quoique les viandes durcies et conservées par son moyen puissent y contribuer en ce qu'elles sont difficiles à digérer et qu'elles ne peuvent point fournir une nourriture convenable. » L'encombrement, ajoutet— il, à bord des navires comme dans les hôpitaux, les prisons, produit une fièvre maligne extrêmement contagieuse, connue sous le nom de maladie des prisons. « C'est presque la seule maladie qu'on observe dans les vaisseaux qui transportent tous les jours un grand nombre le personnes en Virginie, parmi lesquelles il y en a peu ou même point qui soient attaquées du scorbut. On observe la même chose

(1) Delpccli, le Scorbut pendant le siège de Paris (Gazette hebdom., 1871, nos 12 et 13). — Lasèguc, Epidémie de scorbut (Arch. gên. de mèd., juillet-août 1871). — Brouaidel, op cit (Revue des cours scientif., 1872, p. 1165).

dans les vaisseaux trop remplis de soldais. Généralement, toutes les fois que beaucoup de personnes sont retenues pendant longtemps dans un vaisseau bien fermé, elles contractent à la fin cette fièvre sans qu'aucune d'elles soit attaquée du scorbut, excepté comme il peut arriver quelquefois que le corps affaibli et épuisé par la maladie précédente ne soit rendu plus susceptible du scorbut, lorsque les autres causes qui le produisent y concourent. » (Op. cit., p. 228.) Impossible de mieux apprécier les circonstances qui favorisent assez souvent l'éclosiou simultanée du typhus et du scorbut.

Eu résumé, 1° air froid et humide, 2° privation de végétaux frais, telles sont pour Lind les causes du scorbut sur terre et sur mer-.

Bachstrom avait signalé avant Lind l'importance de la privation de végétaux frais dans l'étiologie du scorbut, et il avait montré qu'au siège de Thorn telle avait été la principale cause de la maladie parmi les assiégés (op. cit.), le froid humide ne vient pour lui qu'en deuxième ligne; comme l'a très-bien dit M. A. Le Roy de Méricourt, « la discussion entre Lind et Bachstrom ne roule que sur la hiérarchie des éléments écologiques (1). »

L'histoire des épidémies de scorbut montre que cette maladie s'est développée partout dans des conditions identiques; les dates changent, les épidémies varient quant à leur gravité, mais les circonstances sont' toujours les mêmes : il s'agit de villes assiégées ou d'armées mal ravitaillées, de vaisseaux qui tiennent la mer depuis longtemps, de pays désolés par la guerre, la famine, ou encore de prisonniers mal nourris. Bu reste, le scorbut se montre aussi bien en Algérie et en Egypte que sur les bords de la mer Baltique, et il n'est plus possible de soutenir aujourd'hui que le froid humide ésTlà principale cause du Scorbut : b\s fails oui donné raison à Bachstrom, qui plaçait en première ligne, parmi les causes du scorbut, l'abstinence de végétaux frais. La plupart des observateurs ont noté la connexion intime qui existe entre ces deux faits : privation de végétaux frais, apparition du scorbut; nous ne reviendrons pas sur les exemples déjà cités dans notre historique.

Les grandes épidémies de scorbut qui s'étendent à toute une région semblent mal s'expliquer par l'absence de végétaux frais, mais il faut remarquer que ces épidémies ne s'observent guère que dans les pays froids, là où la pomme de terre est le seul légume frais du pauvre pendant de longs hivers; avant l'importation en Europe de la pomme de terre, le scorbut était endémique sur les rives de la Baltique, et aujourd'hui encore, quand le précieux tubercule vient à manquer, le scorbut

(1) Acad. de mM., 20 octobre 1874.

apparaît, c'est ce qui est arrive en 1846. «Dans presque tous les cas où le scorbut a atteint une grande extension épidémique, dit Hirsch, la maladie a été précédée d'une mauvaise récolte due soit à des circonstances atmosphériques,, soit à la guerre, soit à des invasions de sauterelles. C'est justement et surtout de 1846 à 1849 en Angleterre, en Écosse, en Irlande, et en Russie pendant la grande épidémie, qu'on put sûrement constater l'influence des aliments et surtout des végétaux sur le développement de la maladie, comme cela a été prouvé par Grimm dans un rapport officiel sur l'état sanitaire de la Russie en 1849, et par les travaux de Shapter, Bellingmah, Sibbold, Anderson, Landsdale, Christison, Currie, Richtie, etc. (1). »

En Crimée, les circonstances qui présidèrent à l'apparition du scorbut étaient très-complexes : le froid, l'humidité, l'alimentation mauvaise ou insuffisante, la privation de végétaux frais, l'encombrement, le mauvais air, l'affaiblissement produit par d'autres maladies, les fatigues, la tristesse, l'inquiétude, etc.; la plupart des observateurs n'hésitent cependant pas à accuser en première ligne l'absence de végétaux frais. C'est l'opinion que Scrive émet à plusieurs reprises dans ses rapports officiels (2). La cause du scorbut, dit M. Fauvel, ne peut être recherchée que dans le régime alimentaire auquel nos sol- " dats étaient soumis, et notamment dans la privation de végétaux frais {op. cil., p. 166). En Orient, dit M. Perrin (3), les légumes frais ont l'ait absolument défaut pendant de longs mois, le riz était le complément le plus ordinaire de la ration du soldat, les légumes secs euxmêmes n'y figuraient que dans une faible proportion. « Je n'hésite pas, ajoute M. Perrin, à attribuer dans la manifestation du scorbut une large part d'action au manque de légumes frais. » C'est aussi l'opinion de Baudens, de M. Lévy, de Tholozan, de Marmy, de F. Jacquot, de Maupin, etc.

Les médecins de la flotte ne sont pas moins affirmatifs que ceux de l'armée de terre; le scorbut s'était montré tout d'abord sur nos marins ; « en décembre 1 854, l'amiral Hamelin porta à 10 centimes par homme et par jour le supplément alloué pour achat de légumes verts pendant le temps passé dans le Bosphore. A la faveur de cette mesure, les tables de matelots étaient journellement, dans le Bosphore, approvisionnées en salades, en fruits. La métamorphose opérée par ce résine fut instantanée. Ceux qui présentaient des symptômes de scorbut

(1) Hirsch, cité par A. Le Roy de Méricourt (Bulletin Acad. de méd., 27 octobre 187-1).

Chenu, Statistique de la guerre de Crimée, p. 81, 123. ** Atudes sur le scorbut de l'armée d'Orient (Union méd., 27 et 29 août 1857).

SCORBUT. *0J confirmé les virent bientôt disparaître, ceux plus nombreux qui éprouvaient cette débilité musculaire, celte horreur du mouvement qui en constituent les avant-coureurs, furent peu de jours après rendus à une santé parfaite. » (Marroin) (1). Au mois de février 1855, tandis que le scorbut régnait avec force dans l'armée de terre, il avait disparu presque complètement de la flotte; les équipages recevaient comme ration des pommes de terre et des oignons dont le transport ne présentait pas de difficulté. Les Anglais, mieux approvisionnés que nous pendant le second hiver, échappèrent complètement au scorbut, bien plus, quelques corps de notre armée parvinrent à se préserver en faisant usage de végétaux frais. La batterie des fuséens (12e d'artillerie, 4° batterie) ne présenta aucun cas de scorbut ; les artilleurs de cette batterie mangeaient en salade des végétaux recueillis par eux dans les champs voisins de Sébastopol (pissenlit, chicorée sauvage, moutarde, patience, raifort) (2).

Les épidémies observées à bord de la Psyché et de la Cléopâlre, en 1854 et 1855, sont très-intéressantes au point de vue de l'étiologïe du scorbut; une première expédition dans la mer Blanche, accomplie en 1854 sur la Psyché, lut signalée, dit M. E. Gallerand (op. cit.), par une grave épidémie de scorbut, bien qu'on eût pris toutes les précautions possibles pour se garantir contre le froid et l'humidité. Au retour à Brest, 150 hommes entrèrent à l'hôpital, un grand nombre d'entre eux étaient menacés d'une mort prochaine; 150 hommes de l'équipage atteints à un plus faible degré ne furent pas envoyés à l'hôpital. En 1855, nouvelle expédition dans la mer Blanche à bord de la Cléopâlre, nouvelle épidémie de scorbut qui se développe plus rapidement encore que lors de la campagne précédente. Cette épidémie menaçait d'avoir de graves conséquences quand la frégate française fit rencontre de la frégate anglaise Meander, affectée comme la Cléopâlre au blocus de la mer Blanche. Il n'y avait à bord du Meander aucun cas de scorbut, chaque jour on faisait atout l'équipage une distribution de lime juice (jus de citron conservé) ; les Anglais nous cédèrent un certain nombre de bouteilles de cette préparation, « le résultat dépassa mon attente, ditM. le docteur Gallerand ; il est bien rare que la thérapeutique puisse enregistrer un succès aussi évident; au bout d'un mois, les hommes dont j'ai décrit plus haut le triste état étaient guéris etavaient repris leur service. Ce que le régime et les précautions de toute espèce n'avaient pu faire, le suc de citron l'a fait. »

Lind cite plusieurs faits analogues : un bâtiment sur lequel règne

(I) Cité par A. Le Roy de Méricourt (Bulletin Acad. de mcd., 1871, p. 081). (2j F. Jacquot, Du typhus de l'armée d'Orient, p. 285.

le scorbut en rencontre un autre chargé d'oranges et de citrons, on distribue ces fruits aux malades, le scorbut disparaît; nous avons choisi le fait àeAa Cléopûtre parce que c'est à la suite du rapport de M. le docteur E. Gallerand que le lime juice fut expérimenté, puis adopté dans la .narine française. Depuis 1757, le lime juice est en usage sur es bâtiments de guerre anglais, et grâce à lui le scorbut, autrefois si irequent, a presque complètement disparu. De 185G à 1872 pour un effectif moyen de 50000 hommes, il n'y a eu dans la marine anglaise que dH cas de scorbut et un seul décès (i).

L'efficacité du lime juice dans la prophylaxie du scorbut est si bien reconnue par nos voisins que le Merchant Schipping act, édicté en 1854 exige 1 embarquement sur les bâtiments de commerce d'une certaine quantité de jus de citron; à chaque instant des capitaines de navire sont condamnés par les tribunaux de Londres pour ne s'être pas soumis à cette loi.

A Paris, pendant le siège, c'est encore la privation de végétaux frais qui fut la principale cause du scorbut. Ni l'insuffisance de la ration alimentaire, ni l'humidité, ni les fatigues, ni les salaisons, ne suffisent, dit IL le docteur Delpech, à faire naître le scorbut; il se montre chez des personnes placées en apparence dans de bonnes conditions, mais privées de végétaux frais, il guérit rapidement dès qu'on remédie à ce vice d- 1 alimentation (2). C'est aussi l'opinion de Chalvet (3) et de M Je docteur Brouardel (4). M. le professeur Bouchardat assigne au scorbut des causes multiples : froid, inaction, alimentation insuffisante, mais il n'oublie pas la privation de végétaux frais. MM. Lasègue et Le»roux onUnsisté sur l'influence de l'humidité : & Il ne suffit pas, disenT-ïlïT d'une alimentation insuffisante et d'un abaissement de température pour produire le scorbut, il faut de plus un excès d'humidité malheureusement impossible à déterminer et un séjWsulîrslmmentl^oTongé dans le milieu pathogénique. Les vieilles habitations, comme Saint-Lazare, les maisons asséchées par une longue résidence et par un chauffage préalable, de plusieurs années, comme Mazas, furent à peu près exemptes; les prisons plus nouvellement construites, comme le Dépôt des condamnés et surtout comme la Santé, qui compte moins de cinq ans d'existence, furent le plus gravement atteintes (5)». L'humidité est évidemment une circonstance prédisposante, mais elle ne provoque le scorbut qu'autant qu'elle agit sur des individus privés de végétaux

(1) A. Le Roy de Méricourt, Acad. de méd., loc. cil.

(2) Op. cit. (Cas. hebdom., 1871, n<« 12 ct 13).

(3) Communication à la Société méd. des hôpitaux, 24 mars 1871.

(4) Op. cit. (Revue des cours scientifiques).

(5) Op. cit. (Arch gén. de. méd., 1871, t. II, p. 18).

Irais cl c'est ce qui est arrivé dans les prisons de Paris en 1870-1871. D is la fin de novembre 1870, la pénurie de légumes frais était telle à Paris qu'on vendait sur les marchés des demi-poireaux et des demicarottes, le décalitre de pommes de terre était coté 40 francs au lieu du taux moyen de 1 IV. 50; dans la première moitié du siège, on distribuait encore aux prisonniers des pommes de terre une fois par semaine ; dans la deuxième moitié, il fallut les remplacer par du riz et des légumes secs. On a observé depuis longtemps, en Angleterre dans les prisons de Southampton et de Cambridge, en France à la maison centrale de Clairvaux, que le scorbut se montrait lorsque la germination des pommes de terre forçait à substituer à leur usage celui des légumes secs(l). On distribuait depuis longtemps aux détenus, en Angleterre, des pommes de terre plusieurs fois par semaine. En 1822, un ordre supérieur retrancha ce végétal du régime des condamnés, et aussitôt se déclara une épidémie de scorbut que le docteur Lalham attribua à la soustraction de la pomme de terre dans le régime. L'ordre fut révoqué, et depuis ce moment, dit M. le docteur Nouvellis, il n'y eut plus de signes de scorbut chez les détenus (2).

A l'hôpital du bagne de Brest on recevait chaque année un certain nombre de scorbutiques; du 1er janvier 1846 au 1er janvier 1853, il en était entré 1307; M. Marcellin Duval fit modifier l'alimentation des forçats, on leur donna une fois par semaine un repas de viande fraîche et de légumes frais, cette simple modification suffit pour faire disparaître le scorbut. Au mois d'août 1871 le scorbut a régné parmi les prisonniers du fort Boyard, les détenus tout à fait indigents, qui ne pouvaient rien ajouter à la ration réglementaire, ont seuls été atteints; dès que les légumes frais ont été fournis en rations, le scorbut a disparu (3).

Le scorbut règne le plus souvent sous forme épidémique, parce qu'en général un grand nombre de personnes sont soumises aux mêmes conditions d'alimentation; qu'il s'agisse d'un vaisseau, d'une ville assiégée, d'une armée mal ravitaillée, d'une prison, on conçoit facilement que les mêmes causes produisent les mêmes effets chez tout le monde; il n'y a qu'une exception, laquelle confirme pleinement la règle : les officiers, mieux nourris que les soldats, échappent presque toujours au scorbut. « A bord des bâtiments, dit M. Le Boy de Méricourt, jamais les officiers, jamais les aspirants, jamais les maîtres ne sont atteints du scorbut, à moins que les privations défi) L. Laveran, Considérations sur le scorbut, loc. cit. (i) Annales universelles de médecine d'Omodée, t. CXF, p. 222 13) A. Le Roy <le Méricourt, loc. cit.

viennent telles qu'il n'y ail plus de différence sous le rapport des tables. » (Loc. cit.) Quelques faits démontrent au reste que Pépidémicité n'est qu'un caractère fortuit du scorbut et que la maladie peut se développer sporadiquement sous l'influence de circonstances exceptionnelles. M. J. Périer a rapporté l'histoire d'un chef de musique qui fut atteint de scorbut au camp de Boulogne, il se nourrissait exclusivement de jambon depuis trois mois, sur le conseil d'un empirique, pour se guérir d'une affection de l'estomac (1). Le scorbut, il est vrai, régnait au camp de Boulogne; voici d'autres exemples : un ouvrier de l'arsenal de Brest se nourrit exclusivement de crêpes, de bouillie de blé noir, il est atteint de scorbut, alors qu'il n'en existe aucun autre cas parmi les ouvriers de l'arsenal; une dame lypémaniaque se figure qu'elle est atteinte d'une maladie de l'estomac, elle se confine chez elle et se condamne à vivre de pain et de chocolat, elle est prise de scorbut et meurt sans vouloir changer de régime

Il nous paraît démontré, conformément à l'opinion émise par Bachstrom, que la privation de végétaux frais est la cause principale du scorbut, les autres causes invoquées par différents observateurs, le froid humide, les fatigues, l'alimentation insuffisante et uniforme, la j nostalgie, ne sont que des causes adjuvantes, prédisposantes, et il est facile de montrer, comme l'a fait M. le professeur Villemin (3), que dans telle ou telle épidémie l'une ou l'autre de ces conditions a fait défaut. L'usage même de la viande fraîche ne, peu t .pas rempla-^ cer celui des légumes frais et des fruits, et c'est pour avoir confondu ces deux ordres d'aliments qu'on a pu prétendre que les vivres frais n'empêchaient pas toujours l'éclosion de la maladie. Après la campagne de 1848-1 849, qui se termina par l'annexion du Pendjab, les troupes anglaises des Indes manquèrent de végétaux frais, les travaux d'agriculture ayant été interrompus, et bien qu'elle fussent pour- , vues en abondance de viande fraîche et de pain d'excellente qualité, le scorbut se montra dans plusieurs régiments, on fut obligé d'envoyer chercher à une très-grande distance et à très-grands frais des provi- ] sions de pommes de terre. — Pendant quelques années après Pétablissement des différentes stations pour les troupes des Indes dans les montagnes de l'Himalaya, on ne pouvait pas, à cause de la posilion de ces stations, se procurer des légumes frais en quantité suffisante; plus tard les approvisionnements furent interrompus parla guerre des Sutlej, or, quoique le soldat fût pourvu de bonne viande fraîche et

(1) J. Périer, mém. cité (Rec. mém. méd. militaire).

(2) A. Le Roy de Méricourt, loc. cil.

(3) Bulletin de l'Acacl. de méd., 2c série, t. III, p. 680.

SCORBUT. m de bon pain, le scorbut, qui s'unissait à la dysenterie, fit un grand nombre de victimes. — Un détachement d'Européens stationné à Meamlay fut nourri pendant plusieurs mois de bœuf frais à discrétion et de biscuit, on donna en outre aux bommes du rhum et du riz, mais ils n'avaient pas de végétaux frais ni rien qui les remplaçât; au bout de trois mois de ce régime, le scorbut fit son apparition : on se procura du jus de citron dont on usa largement, et le scorbut céda rapidement. — DansJ^xpédi]^ 11 Y eut

presque autant de cas de scorbut qu'en Crimée; aucun soldat ne consommait de viande salée, mais l'alimentation végétale n'était représentée que par du riz (1).

Lind a fort bien apprécié l'influence des viandes salées sur le développement du scorbut, ces viandes sont difficiles à digérer, moins nutritives que les viandes fraîches, et leur usage prolongé, en affaiblissant l'organisme, le prédispose à contracter le scorbut comme font toutes les causes déprimantes. Dans une réunion d'hommes soumis aux mêmes conditions, privés plus ou moins complètement de végétaux frais, on peut être sûr que le scorbut se montrera d'abord chez les individus faibles, chez les convalescents, chez les malades; les phthisiques sont partout et toujours les premières victimes du scorbut; pendant l'expédition autrichienne au pôle nord (1872), un seul homme succomba au scorbut, c'était un mécanicien atteint de phthisie pulmonaire (2); en 1855, en Crimée, la plupart des scorbutiques étaient des hommes qui avaient passé l'hiver de 1854-1855 devant Sébastopol et qui avaient beaucoup souffert; les nouveaux venus étaient épargnés, le contraire avait lieu pour le choléra ; c'est là un des nombreux faits qui démontrent qu'on ne saurait assimiler le scorbut aux maladies miasmatiques et contagieuses.

Avant Lind, le scorbut, confondu souvent avec le typhus pétéchial, était regardé par un grand nombre de médecins comme une maladie, contagieuse; c'était l'opinion d'Echtins, de Wiérus, de Ronsseus, de Boerhaave; depuis 1753, cette théorie avait été abandonnée, tous les observateurs s'accordaient à voir dans le scorbut une maladie d'alimentation, quand M. le professeur Villemin remit en question, à l'Académie de médecine, l'étiologie du scorbut; il était facile de prouver, comme l'a fait M. le professeur Villemin, que le scorbut n'est produit ni par la tristesse, ni par le tabac (qui n'était pas en usage au temps des croisades), ni par l'oisiveté, ni par la fatigue, ni

[i) Médical and turgicaX llistory of llie Brilith Armyi which served in Turkeij and in Crimv.a.

(5 Journal officiel de la République française, 1!) octohre 1874.

m MALADIES j£T ÉPIDÉMIES DES ARMÉES.

par le froid, ni par l'humidité, ni par les salaisons, ni par les aliments avariés; mais il était plus difficile de démontrer que l'absence de végétaux frais n'exerce aucune action sur le développement du scorbut : aussi est-ce là le point faible de l'argumentation - la plupart des faits cités sont discutables. M. A. Le Roy de Méricourt a très bœn montré que dans les épidémies de la mer Noire et de la Bal tique le scorbut s'était montré alors que les végétaux frais faisaient défaut, qu'il avait disparu dès qu'on avait pu remédier à ce vice de 1 alimentation; en 1847, à Paris, on avait remplacé les pommes de terre par les légumes secs dans la ration des soldats (voy. Historique) et mon père n'hésite pas à faire jouer à celte modification du régime un grand rôle dans l'apparition du scorbut qu'il observait au Val-de- Grace. Pour d'autres épidémies, M. le professeur Villemin dit que le scorbut s'est développé malgré les vivres frais, les viandes fraîchesnous avons vu qu'il ne faut pas confondre l'action des végétaux frais avec celle de la viande fraîche, dont l'emploi peut retarder mais non empêcher l'éclosion du scorbut, nous en avons rapporté plus haut quelques exemples.

Sans doute on peut citer quelques petites épidémies scorbutiques développées sur des hommes qui n'avaient pas été soumis à une privation absolue de végétaux frais, celles du camp de Boulogne, celles de Battra (1), de Cherchell (2) ; mais toujours, dans ces cas, le scorbut règne avec très-peu d'intensité ; au camp de Boulogne, 1854-1855 sur un effectif de 31 000 hommes, il y a 159 cas de scorbut, les scorbutiques sont atteints à un très-faible degré, et aucun ne succombe; le plus souvent, les détails que nous avons sur l'alimentation ne suffisent pas pour affirmer que les légumes frais n'ont pas fait plus ou moins défaut dans la période qui a précédé l'apparition de la maladie. Il ne faut pas se contenter, dans ces cas, de dire quelle est la composition réglementaire de la ration, il faut voir ce qui se fait, et il faut se renseigner exactement sur ce qui s'est fait pendant les mois précédents, car le scorbut se prépare lentement, de longue main, et les causes qui l'ont provoqué peuvent avoir en partie disparu au moment de l'observation. M. le docteur Hattute,qui a traité à l'hôpital deCherchell les scorbutiques provenant de l'atelier des travaux publics n°l, dont il est question dans le travail de M. Benech, insiste sur la viciation de l'air des cellules dans lesquelles ces hommes avaient été enfermés, les uns pendant six mois, les autres pendant une période variable de un à trois mois, puis il ajoute : « Quant à l'alimentation des

(1) Maupin, Bec. mém. méd. militaire, 3° série, t. III.

(2) Benech, Gazette hebdom., 27 novembre 1874 .

détenus cellulaires, elle esl aussi mauvaise que possible : ces hommes ne reçoivent pour ordinaire que du pain et de l'eau; deux fois par semaine seulement on leur donne la soupe et uncrationde 100 grammes de viande (l). » Il n'est donc pas possible de soutenir que l'alimentation n'a été pour rien dans l'apparition du scorbut à Cherchcll.

Ajoutons enfin qu'on a décrit parfois des épidémies de stomatite ulcéreuse sous le nom de scorbut, et qu'on en a conclu, bien à tort, que le scorbut pouvait se montrer chez des hommes faisant usage d'une alimentation végétale.

L'existence du scorbut végétal qui se développerait à la suite d'une alimentation exclusivement végétale n'est rien moins que démontrée, il nous suffira de dire que le scorbut est inconnu à la Trappe (Fonssagrives, A. Le Roy de Méricourt).

Après avoir montré que le scorbut est une maladie d'alimentation, une dyscrasie qui relève surtout de la privation de végétaux frais, estil encore nécessaire de dire ce qu'il n'est pas? de prouver qu'il ne s'agit pas d'une maladie miasmatique et contagieuse? II a fallu tout le talent et tout l'esprit de M., le professeur Villemin, pour rendre une apparence de vie à une doctrine qui depuis longtemps était tombée dans l'oubli ; j'avoue que les savantes considérations de mon excellent maître n'ont pas réussi à me convaincre.

On a insisté souvent sur les différences qui existent entre le scorbut et les maladies miasmatiques et contagieuses. « Ce qu'il importe d'établir, dit M. le docteur M. Perrin (loc. cit.), c'est la différence radicale qui existe au point de vue pathogénique entre le scorbut et les véritables épidémies. Celles-ci naissent et se développent sous l'influence d'un agent spécial aussi constant dans ses effets que mystérieux dans son essence. Celui-là n'est qu'une sorte d'état organopathique résultant de l'action prolongée de certaines causes nuisibles à la réparation organique. Celles-ci naissent sans raison connue, nous étonnent par leur marche capricieuse et s'éteignent rapidement. Celui-là est prévu jusqu'à un certain point, il est circonscrit dans son foyer comme l'effet l'est par la cause, il a une durée indéfinie. Nous subissons les épidémies sans les comprendre, nous pouvons créer en quelque sorte le scorbut comme certaines autres endémies;... si une épidémie vient à cclater,lous les sujets qui séjournent rnèrne temporairement dans sa sphère d'activité subissent son influence délétère comme on subit l'influence d'un poison; un homme, au contraire, placé dans un milieu scorbutique, ne deviendra scorbu-

(\) NoÛ sur le ncorbut, par M. tialtute (Ikc. mém. méd. militaire, 1875, 3° série, t. xmï, p.

tique qu'après un temps assez long pendant lequel l'organisme passera progressivement de l'état sain à l'état malade. »

Est-il besoin de démontrer que le scorbut n'est pas contagieux? Où donc a-t-on vu un médecin prendre le scorbut au contact de malades qui en sont affectés? En Crimée, les médecins militaires ont été décimés par le typhus, aucun n'est mort du scorbut; à bord des navires les officiers, mieux nourris que les soldais, sont épargnés parle scorbut; clans les épidémies des prisons, les gardiens n'ont rien à redouter de leurs rapports continuels avec les scorbutiques; si autrefois on a pu soutenir la contagion, c'est que le scorbut était confondu avec le typhus pétéchial.

A quelle maladie, sinon au scorbut, appliquera-t-on la maxime : Naturam morbormn ostendunt curaliones? Toutes les épidémies de scorbut prennent fin dès qu'on peut se procurer des végétaux frais; à moins d'être arrivés cà la dernière période de la maladie, tous les scorbutiques guérissent quand on leur donne des fruits et des végétaux. Il n'est pas nécessaire de changer les malades de milieu ; Lind l'a fait remarquer tout le premier, le scorbut, dit-il (op. cit., p. 255), peut être guéri sur les vaisseaux, soit dans le port, soit en pleine mer, par l'usage des végétaux récents, des oranges et des limons. Nous avons vu qu'en Égypte (1801), les scorbutiques non transportables laissés à Alexanderie avaient gué ri tout aussi bien que les malades moins gravement atteints embarqués pour la France. Les faits suivants, empruntés à M. A. Le Roy de Méricourt (discours cité), ne sont pas moins probants :

L'Iphigénie part de Toulon pour la Nouvelle-Calédonie; 26 jours après le départ, le scorbut éclate parmi les transportés; au mouillage de Saint-Denis, on embarque une grande quantité de fruits et de végétaux frais, les scorbutiques guérissent sans avoir débarqué, et le scorbut ne reparaît pas. — Le transport Y Orne quitte Brest le 15 janvier 1873, avec 954 hommes à bord, dont 540 déportés; le 2 mars, le scorbut éclate parmi ces derniers ; le 21 avril, le chiffre des scorbutiques est de 321, deux malades, dont un phthisique, succombent, on relâche à Melbourne; la population ayant appris que le scorbut régnait, à bord, apporte des végétaux frais en abondance; les déportés avaient dû, en raison de .quelques tentatives d'évasion, être maintenus dans leurs cages, on avait supprimé les promenades sur le pont du navire, cependant tous les malades guérissent, le scorbut disparaît.

Si nous avons insisté longuement sur les causes du scorbut, c'est qu'il ne s'agit pas d'une question de théorie, mais d'une question de pratique qui intéresse au plus, haut point l'hygiène militaire. Si l'on adopte l'idée du miasme scorbutique et de la contagion, que reste-

scoriut. m

t-il à faire en temps d'épidémie? Isoler les malades, les enfermer

dans dès lazarets et puis attendre que l'influence épidémique se

soit dissipée; quant à prévenir le scorbut, il ne peut pas en être question, car le miasme scorbutique est insaisissable. Les faits sont là pour démontrer que ce fatalisme pourrait avoir les plus désastreuses conséquences, et M. le professeur Villemin reculerait certainement lui-même devant l'application des mesures qui découlent de sa doctrine. Le scorbut est heureusement une des maladies qui relèvent le plus directement de l'hygiène; nous pouvons non-seulement le guérir, mais le prévenir; « il n'y a pas de lazaret à ouvrir, dit M. A. Le Roy de Méricourt, pas de service d'hôpital à constituer; le scorbutique, pour nous, n'est pas un pestiféré, c'est un étiolé. Donnez-lui un gîte, une bonne table, il revient à la santé comme la plante flétrie quand on lui rend la lumière et la rosée ».

Pouvons-nous aller plus loin dans la connaissance des causes et de la nature du scorbut? Les végétaux frais, les fruits préviennent le scorbut et le guérissent, quel est donc dans ces aliments la partie antiscorbutique? Garrotl a attribué le scorbut à l'insuffisance des sels à base de potasse, et Chalvet a été amené par ses.^ analyses du sang scorbutique à reprendre celte théorie qu'il a du reste très-bien développée : pour que les principes minéraux nécessaires à la constitution de nos tissus soient assimilés, il faut, dit-il, qu'ils soient, ingérés sous une forme déterminée. Le phosphate, le nitrate de potasse, le chlorure de potassium traversent l'économie sans être décomposés; au contraire, les sels de potasse formés avec un acide organique (l'acide oxalique excepté), les citrates, les malates, sont d'une facile absorption, parce que l'acide organique se dédouble; les légumes verts et les fruits contenant des sels de potasse à acides organiques sont donc fort utiles et ne peuvent pas être remplacés dans l'alimentation par des légumes secs ou des viandes fraîches (1). — Mais pourquoi ces sels de potasse à acides organiques perdent-ils leur efficacité quand ils ne sont plus contenus dans des fruits, dans des légumes frais? pourquoi le citrate de potasse est-il sans efficacité alors que les citrons, les oranges et le lime juice sont d'excellents antiscorbutiques? Cette théorie chimique est évidemment insuffisante. M. A. Le Roy de Méricourt attribue une grande importance à l'eau de végétation; par eau de végétation il ne faut pas entendre la combinaison d'oxygène et d'hydrogène qui se trouve dans les plantes, mais le suc des plantes fraîches avec tout ce qu'il contient; est-ce l'albumine végétale qui est nécessaire à la nutrition de nos tissus, ou bien quelque autre corps

M) Société méd. de» hôpitaux, Il mnr* 1871 {Gazette hebilom., 1871, n» 13).

qui s'altère par la dessiccation des plantes? nous le saurons sans doute un jour; pour l'instant, il nous suffit d'avoir montré que l'abstinence de végétaux et de fruits frais est la cause efficiente du scorbut, cause d'autant plus efficace qu'elle agit sur des organismes prédisposés d'ailleurs; tandis qu'il faudra trois mois au scorbut pour se développer chez des personnes placées dans de bonnes conditions hygiéniques, mais privées de végétaux frais, il lui en faudra moitié moins chez des individus affaiblis par les maladies antérieures ou par de grandes fatigues, logés dans des réduits froids et humides, soustraits à l'influence vivifiante de la lumière et du soleil, soumis à une alimentation grossière et uniforme, en proie enfin à l'abattement, à l'anxiété, à la nostalgie. Il n'y a pas ici une période d'incubation fixe et régulière, comme pour les maladies miasmatiques et virulentes, mais une période de préparation dont la durée varie en raison du milieu, en raison des circonstances individuelles; impossible de donner des chiffres précis, on ne peut dire' qu'une chose : le scorbut se prépare toujours lentement.

Description générale. — Larrey distingue trois degrés dans le scorbut : « Dans le premier, dit-il, le soldat est abattu et porté à la mélancolie; il préfère la position assise ou couchée; les choses qui excitent d'ordinaire son esprit ne l'émeuvent plus ; l'approche de l'ennemi, les incidents variés du camp ne font aucune impression sur lui; il perd l'appétit; le sommeil est pénible et interrompu par des rêves désagréables; le visage pâlit, les yeux prennent une expression triste et s'entourent d'un cercle bleuâtre ; les gencives sont douloureuses, pâles et saignent aisément à la plus légère pression ; de fortes douleurs se font sentir dans la région lombaire et dans les membres, sm^out dans les jambes; la respiration est pénible, le pouls lent et irrégulier, la tr'ah^pTnûïoh cutanée est arrêtée et la peau devient sèche et rude comme celle d'un oiseau plumé; il y a constipation; l'urine est sécrétée en petite quantité et chargée de matières terreuses; les veines cutanées sont gonflées, celles de la face surtout; le malade éprouve un sentiment de lassitude dans tous les membres et marche avec beaucoup de difficulté...

» Dans la seconde période, les symptômes deviennent plus intenses, le sentiment de prostration augmente, les douleurs deviennent plus violentes et ontsurtout pour siège la tête et les reins; le malade.tombe dans un état de stupeur; il reste presque immobile dans son ht; ses membres sont fléchis et tout son corps ployé; son visage et ses lèvres sont livides; le blanc des yeux prend une couleur plombée; l'haleine devient fétide, les gencives s'ulcèrent et les dents se recouvrent d'un tartre noir. La respiration est alors difficile et accompagnée d'oppres-

SCORBUT. 199 sionet de constriction de la poitrine; le tissu cellulaire des jambes s'engorge, surtout ce]jLiiupH-esf4<itejp^4jiQy^e tendon d'Achille et le tibia, èt l'enflure s'étend bientôt au reste des membres. Cet engorgement a plus de dureté que le simple œdème, l'impression du doigt n'y reste pas aussi longtemps que dans le dernier cas. La pression cause de la douleur; des tacbes noires se montrent au-dessus des malléoles et le long du tibia; elles paraissent aussi vers la même époque sur la face et les épaules. La constipation augmente, l'abdomen se tuméfie; le malade éprouve une très-forte sensation de chaleur à la région précordiale et une douleur sourde vers l'hypochondre. Le pouls est accéléré; un accès de fièvre survient vers le soir; l'insomnie, pendant laquelle les douleurs s'aggravent, est très-pénible pour le malade...

t La dernière période du scorbut présente un aspect plus affligeant : aux accès fébriles et aux autres symptômes que j'ai décrits succède un abattement général. L'enflure des pieds et des jambes augmente sensiblement et ils se couvrent de taches noires qui s'étendant rapidement de l'une à l'autre, donnent à tout le membre un caractère de sphacèle...

» La langue est couverte d'un enduit visqueux et brunâtre; l'ulcération des gencives s'étend profondément vers les alvéoles et l'intérieur de la bouche, attaquant le voile du palais et même l'arche palatine Les dents deviennent branlantes et leur perte est souvent accompagnée d'une hémorrhagie difficile à arrêter. Les yeux ont une expression triste, les paupières sont enflées et bouffies; une sueur froide nauséabonde paraît sur tout le corps, mais surtout sur l'abdomen et les extrémités. C'est elle qui donne a la peau un aspect si brillant. Les sphincters de l'anus se relâchent et la diarrhée, qui souvent dégénère en un flux colliquatif et dysentérique, s'établit. L'urine ne passe qu'avec difficulté à cause de la paralysie consécutive de la ■ essie. Il faut alors introduire fréquemment le cathéter ou même le laisser en permanence dans la vessie. La difficulté de respirer et l'oppression deviennent extrêmes, et de forts accès de toux font souvent que le mucus expectoré se teint de sang d'une couleur noire et d'une odeur fétide. Le pouls devient plus faible, filiforme, et disparaît insensiblement. Les forces de l'individu sont entièrement éteintes et il a de fréquentes attaques de syncope. Les taches noires, qui n'étaient d'abord que de simples ecchymoses, prennent le caractère d'une véritable gangrène qui détruit l'organe qu'elle atteint. L'hydropisie se montre, les fonctions vitales cessent, et le patient expire lentement mais sûrement. » (Larrey, Mèm. de chir. militaire, t. II p. 273 t suivantes.) '

A ce tableau d'après nature nous n'ajouterons que quelques remarques sur les principaux symptômes du scorbut.

Les pétéchies folliculaires et les douleurs sont souvent les seuls signes du scorbut au premier degré, en l'absence d'ecebymoses véritables et de tuméfaction des gencives. Larrey compare très-justement la peau du scorbutique à celle d'un oiseau plumé; d'autres l'ont comparée à la peau d'un individu qui frissonne (chair de poule); les pôléchies folliculaires se présentent sous forme de petites élevures d'un bleu lilas, très-facilement appréciables à la vue et surtout au toucher, on les observe surtout à la face externe et antérieure de la jambe et de la cuisse, quelquefois aussi à la face postérieure du coude et de l' avant-bras. Ces petites taches, dues à des hémorrhagïes sous-épidermiques, sont traversées par un poil ou bien elles présentent à leur centre un point grisâtre formé par une accumulation de cellules épidermiques sèches; en écartant ces cellules avec une épingle on trouve facilement le poil qui est replié, caché au milieu d'elles (1).

Les scorbutiques accusent de bonne heure des douleurs, soit dans les membres, surtout dans les jointures, soit dans les lombes et la poitrine; ils ont une véritable horreur pour le mouvement, qui exagère ces douleurs. Plus d'une fois ces douleurs initiales ont été confondues avec le rhumatisme; en Crimée, elles prirent, sous l'influence d'un froid très-vif, une intensité toute particulière, et pendant quelque temps on put croire qu'il s'agissait de la maladie décrite sous le nom d'acrodynie.

Après ces signes qu'on pourrait appeler prémonitoires et qui doivent donner l'éveil, apparaissent les symptômes vraiment caractéristiques : les gencives se tuméfient et deviennent d'un rouge foncé presque ecchymotique, parfois la tuméfaction est telle que les dents sont complètement cachées par le boursouflement de la muqueuse; ces fongosités saignent au moindre contact et rendent la mastication impossible ou du moins très-pénible ; assez souvent on observe sur la muqueuse de la voûte et du voile du palais des pétéchies ou de larges suffirions sanguines. L'haleine des malades est fétide; le sang extravasé et fluide soulève l'épithélium en forme de bulles, le rompt, cl des hémorrhagies se produisent.

Ce qui se passe du côté des muqueuses se passe aussi du côté de la peau des ecchymoses se produisent d'abord aux membres inférieurs, plus tard elles envahissent le tronc et les membres supérieurs; au début elles sont généralement peu étendues; elles ont le volume d'une lentille, de pièces de 20 ou 50 centimes, mais elles ne tar-

(1) Lasùguc et Legfoux, mira, cité (Ardu gén. de méd., 1871, t. II, p. 24).

SCOIIUUT. 501

dent pas à s'accroître, et on en voit qui ont la largeur de la main ou même davantage (Lind). La peau, qui au niveau de ces ecchymoses a d'abord une couleur d'un bleu foncé, noirâtre, prend successivement des teintes verdàtres, jaunâtres, comme dans les ecchymoses qui succèdent à des traumatismes. La moindre contusion donne lieu chez ces malades à des ecchymoses, et c'est probablement parce que les membres inférieurs sont très-exposés aux contusions, aux chocs de toute sorte, que les ecchymoses y sont plus fréquentes que partout ailleurs. Dans les points occupés par les ecchymoses il se forme par soulèvement de l'épiderme des espèces de furoncles qui, cns'ulcerant, donnent naissance aux ulcères scorbutiques (Marmy). Ces ulcères ne fournissent, au lieu de pus, qu'une matière sanieuse, fétide, mêlée de sang; leurs bords sont tuméfiés, des chairs baveuses s'élèvent au-dessu's de la surface de la peau. « Ce fongus devient quelquefois, dans l'espace d'une nuit, d'une grosseur monstrueuse : on a beau le détruire par le moyen du cautère actuel ou potentiel, ou l'emporter avec le bistouri, on le trouve au pansement suivant aussi gros qu'auparavant. » (Lind, op. cil., p. 247.)

Outre ces hémorrhagies cutanées superficielles, il s'en produit de profondes, soit dans le lissu cellulaire, soit dans l'intérieur des muscles; les épanchements profonds se font surtout au creux poplité et au pli de l'aine (au-dessus ou au-dessous du ligament de Pouparl), ou bien encore à la cuisse et au mollet; les hémorrhagies interstitielles des muscles fléchisseurs de la jambe sur la cuisse amènent des rétractions excessivement douloureuses; les muscles des mollets, infiltrés de sang, ont la consistance du bois. La peau des membres inférieurs est le plus souvent le siège d'un œdème dur; celle de la face a une pâleur verdàtre.

Outre les douleurs des membres inférieurs qui tiennent aux hémorrhagies intramusculaires et aux rétractions, les malades accusent souvent au niveau de la poitrine des douleurs extrêmement vives qui s'accompagnent d'accès intenses de dyspnée : « A la gène respiratoire habituelle, dit M. Perrin, succèdent, et généralement dans Je cours d'une nuit, l'anxiété la plus vive et une impossibilité presque absolue de respirer; le thorax semble comprimé dans un cercle d'acier, les douleurs les plus aiguës sillonnent dans tous les sens la base de la poitrine et vous font rechercher une immobilité qui ne cède qu'à l'imminence de l'asphyxie. Rien ne peut rendre l'angoisse du malheureux surpris ainsi à l'improviste, condamné subitement, au milieu d'une bonne santé relative, sans fièvre, sans aucun retentissement cérébral, condamné, dis-je, à l'immobilité dans la station verticale ou assise, ne pouvant articuler un mot sans en émictler

péniblement les syllabes, et n'obtenant un peu d'air qu'au prix dèsplus violents efforts musculaires (1). » La percussion, l'auscullalion de la poitrine ne révèlent pas le plus souvent la cause de celle dyspnée que M. Perrin attribue à une contracture du diaphragmé analogue à celles qu'on observe dans les muscles des membres inférieurs.

L'intelligence est intacte pendant toute la durée de la maladie, mais dès le début il y a de l'abattement qui augmente à mesuse que la maladie, fait des progrès, la faiblesse générale s'accroît aussi et devient extrême à la dernière période, les malades sont pris sanscesse de lipothymies, et ils meurent souvent de syncope en essayant de se lever ou de changer de position.

11 s'en faut que le scorbut se présente toujours sous une forme aussi nettement caractérisée, avec tout le cortège dé symptômes énumérés plus haut ; il y a des formes frustes et des formes compliquées en très-grand nombre.

Le scorbut peut se traduire seulement par des troubles fonctionnels : affaiblissement général, douleurs musculaires, héméralopie, etc. En Crimée, la tuméfaction des gencives manquait chez la plupart des scorbutiques, et tous les médecins militaires anglais et français sont d'accord pour faire une très-large part au scorbut dans la mortalité des deux armées, bien qu'il ne se soit que rarement présenté sous une forme bien définie et comme affection indépendante. Comme le dit Lind : « Les constitutions scorbutiques sont très-sujettes à être attaquées de toutes les maladies qui régnent en même temps que le. scorbut et même des sporadiques prédominantes. » {Op-. cit.r p. 248.) Parmi les complications les plus terribles du scorbut, Lind cite la fièvre pétéchiale ou maladie des hôpitaux et des prisons, c'està-dire le typhus.

M. Tholozan a insisté sur les types complexes qui résultaient eu Crimée de la réunion chez les mêmes malades du scorbut, de la dysenterie et du typhus : « La dysenterie, dit-il, présente les signes caractéristiques du scorbut; le scorbut est accompagné de délire comme le typhus, ou plutôt les flux dysentériques emportent le malade, et ceux affectés de typhus prennent la dysenterie et deviennent scorbutiques. Les exemples de ces mélanges ne sont pas rares, car presque tous les cas sérieux sont ainsi compliqués (2). »

Baudens, Scrive, Mac-Leod disent aussi que le scorbut de Crimée se montrait rarement sans complication de diarrhée, de dysenterie, de typhus, de bronchite, de pneumonie, de congélations; ce furent

(1) M. Perrin, op. cit.

(2) Mémoire lu à l'Acad. de méd., loc. cit.

SCORUUT. M*

là les causes les plus directes de la mortalité; le scorbut livrait les hommes sans défense, sans réaction possible, à ces complications;, l'organisme débilité renonçait à la lutte.

Au Nouveau-Mexique et au Kansas, Hamraond (1) a souvent vu ladiarrhée et la dysenterie, les douleurs musculaires et l'béméralopie masquer le scorbut; malgré l'absence des signes ordinaires de la maladie, on ne pouvait mettre en doute le caractère scorbutique de ces accidents qui cédaient toujours promptement au traitement antiscorbutique et résistaient obstinément à celui qui était dirigé contre les symptômes prédominants.

La dysenterie est une complication si fréquente du scorbut dans quelques épidémies, que plusieurs auteurs ont décrit une dysenterie scorbutique; il est possible qu'il se produise des ulcérations clans le gros intestin comme sur la muqueuse buccale.

Dans quelques épidémies, ce sont les complications thoraciques qui dominent; c'est ce que Lind eut l'occasion d'observer en 1747; mon père notait le même fait au Val-de-Grâce un siècle plus tard, en 18 T.. La pneumonie scorbutique affecte une marche particulière qui la rapproche de la pneumonie dans la cachexie palustre : la maladie débute rarement par un frisson violent comme la pneumonie lobaire franche, la fièvren'est pas vive; à l'auscultation on trouve des râles disséminés, du souffle tubaire, mais pas de râle crépitant, sec et fin; le souffle persiste souvent pendant dix, quinze, vingt jours et plus (2).

La diphthérite, les oreillons, les épanchements sanguins clans les séreuses compliquaient souvent aussi le scorbut de 184-7. En général, les épanchements -sanguins des séreuses existaient chez des phthisiques; ils siégeaient dans les plèvres, le péricarde, le péritoine, se produisaient sans douleur et persistaient jusqu'à la mort des malades, aucun ne se termina par résolution. « On peut je crois, dit mon père (loc. cit.), rapporter à ces épanchements scorbutiques les péricardites hémorrhagiques observées à Rocroy par Trécourt, à la fin du dernier siècle, et bon nombre des pleurites hémorrhagiques observées par Broussais à l'armée de Hollande ». Les oreillons prenaient, sous l'inlluence du scorbut, un caractère exceptionnel de gravité; ils se terminèrent plusieurs fois par la suppuration, et, dans quelques cas, l'autopsie permit de constater qu'il existait dans l'intérieur des parotides des foyers liémorrhagiqucs.

Les manifestations variées du scorbut dépendent évidemment des prédispositions individuelles, des points faibles que présente l'orga-

(1; Evans, op. cit., p. 85.

(1) L. Lavcran, Considérations sur le scorbut, loc. cil.

5°i MALADIES ET ÉPIDÉMIES DES ARMÉES.

nisme humain au moment où se développe le scorbut. Chez les individus qui ont été atteints de contusions, de blessures ou de fractures anciennes, c'est dans les parties qui ont souffert que débute le scorbut. « Ainsi, dit Lind, après une entorse du pied, la jambe devient enflée, douloureuse, œdémateuse, se couvre de taches livides bientôt après et fournit les premiers signes de la maladie. Les vieux ulcères aux jambes sont très-fréquents parmi les mariniers; dans ce cas aussi les jambes sont presque toujours les premières affectées. .» (Op. cit., p. 247.) Les complications thoraciques chez les phthisiques se conçoivent tout aussi bien.

Les blessés n'ont pas moins à souffrir du scorbut que les autres malades. « Les blessures, dit Larrey (loc. cil.), changent promptement de caractère : la suppuration diminue et devient sanguinolente, les lèvres de la blessure sont décolorées; les granulations sont faibles, elles sont bleuâtres, douloureuses et saignent au moindre contact. Les cicatrices prennent un aspect particulier; elles se décolorent, s'ulcèrent et sont sujettes à la mortification... Le cal des fractures s'amollit, les fragments se désunissent et une sorte de carie attaque les extrémités brisées qui se dénudent de périoste et parfois enflent énormément. » Notons à ce propos que chez les enfants et les adolescents, les épiphyses des os longs peuvent se séparer de la diaphyse. Poupart, qui, en 1699, observait le scorbut à l'hôpital Saint-Louis, avait remarqué que chez quelques jeunes gens on entendait, lorsqu'ils respiraient, un bruit sourd qui provenait, dit-il, de ce que les cartilages du sternum étaient séparés de la partie osseuse des côtes (1).

Etat du sang. Pendant longtemps on a répété avec Scudamore et Huxam qu'il y avait dissolution du sang chez les scorbutiques; Magendie, Andral et Gavarret croyaient que la quantité de fibrine était très-notablement diminuée, et ils expliquaient ainsi la tendance aux hémorrhagies.

En 1847, deux analyses du sang, faites chez les scorbutiques du Val-de-Grâce, donnèrent les résultats suivants :

Eau 851.213 841.919

Albumine 48.433 34.854

Fibrine 3.260 3.846

Globules 97.094 119.381

« De sorte, dit mon père, que le scorbut paraîtrait constitué surtout

(1) Poupart, cité par Lind., op. cit., p. 301'.

sconr.n'. 505 par une diminution de l'albumine avec excès ou persistance de la quantité de fibrine, les globules ayant un peu diminué et l'eau augmenté (1). »

De leur côté, MM. A. Becquerel et A. Rbdier arrivaient à peu près au\ mêmes conclusions : jamais ces observateurs ne constatent L'état de dissolution du sang, le caillot se forme comme à l'ordinaire; la fibrine n'est diminuée dans aucun cas, et trois fois son-chiffre est sensiblement augmenté, elle conserve ses propriétés normales; le poids des globules est notablement diminué dans 4 cas (113 en moyenne au lieu de 127); une fois il descend à 79.4; le poids du fer diminue naturellement dans la même proportion. Le poids des matériaux organiques et inorganiques du sérum est au-dessous- de la normale ainsi que la densité (2). Hammond, en Amérique, a été conduit par ses recherches aux mêmes résultats : augmentation du chiffre de la fibrine, diminution de l'albumine, des globules et des principes inorganiques (3).

Enfin, en 1870-1871, Chalvet a fait à Paris de nouvelles analyses de sang scorbutique (4), et il a constaté :

1° Un excès de fibrine : 3.50, — 4 p. 1000 au lieu de 2 et une fraction.

2° Une diminution du chiffre des globules : maximum observé, 100; minimum, 60 p. 1000, au lieu de 127 à 130.

3° Augmentation légère du chiffre de l'albumine.

D'après Chalvet, l'hypoglobulie est due à l'insuffisance des sels à base de potasse dans l'alimentation, ces sels étant fournis à l'état normal par les végétaux; nous avons déjà dit que celte théorie chimique n'était pas complètement satisfaisante. GJ*^>1 ^

Le diagnostic du scorbut est facile quand les malades se présentent avec le piqueté scorbutique ou les ecchymoses des membres inférieurs, avec la tuméfaction hémorrhagique des gencives, etc. Les lésions scorbutiques de la bouche ne ressemblent pas à celles de la stomatite ulcéro-membràneuse, qui cependant a été confondue plus d'une fois avec le scorbut et décrite sous le nom de gangrène scorbutique des gencives; nous donnerons plus loin les caractères de cette stomatite (voy. Petites épidémies). Chez les leucémiques il se produit parfois des lésions gengivales assez semblables à celles du scorbut (5); il suffit de connaître cette cause d'erreur

M) h. Laveran, Considérations sur le scorbut, loc. cit. ii) Gaielte méd. de Paris, 1847, p. 511. (3; Evans, op. cit., p. 80.

\l) Société méd. des hôpitaux, 24 mars 1871 (Cas. hebdom., 1871, n° 13). (5J Société méd. des hôpitaux, 24 mars 1871. Communication de M. Ollivier.

pour l'éviter; les autres symptômes du scorbut et de la leucémie sont du reste trop différents pour que le diagnostic puisse hésiter longtemps.

Comme nous l'avons vu, le scorbut ne va pas toujours avec ce cortège de symptômes classiques au début d'une épidémie, etonpeut parfaitement le méconnaître si on s'attache uniquement aux signes classiques. En Orient, le tiers au moins des scorbutiques ne présentaient aucun accident du côté de la bouche (Marmy), de même au Val-de- Grâce (1847), de même à Paris (1870-1871). Un état de prostration physique et morale sans cause apparente, des douleurs vagues, une teinte plombée particulière des téguments et surtout de la face peuvent être pendant quelque temps les seules manifestations de la maladie.

Les douleurs scorbutiques siègent en général aux jambes, soit dans les mollets, soit au niveau des tendons d'Achille, ou bien le long du tibia et du péroné; elles s'exaspèrent pendant la nuit, ce qui peut les faire confondre avec des douleurs ostéocopes (1); ces douleurs peuvent être pulsatives ou lancinantes, les malades éprouvent une sensation de chaleur brûlante, des fourmillements, de l'engourdissement, parfois même il existe de l'anesthésie des membres inférieurs ; en Crimée, au début de l'épidémie de scorbut (décembre 1 854), ces derniers symptômes étaient très-communs, ils furent confondus par un grand nombre de médecins avec l'acrodynie, mais des cas de scorbut confirmévinrent bientôt lever tous les doutes (Voy. Acrodyme). La faiblesse, l'état de prostration des malades, le piqueté scorbutique des membres inférieurs, l'existence du scorbut à l'état épidémique permettront en général de différencier les douleurs scorbutiques des douleurs rhumatismales, qui du reste n'ont pas en général les mêmes localisations. Avec le scorbut on ne confondra pas le purpura, maladie fébrile qui se développe dans d'autres circonstances et qui ne s'accompagne pas de tuméfaction des gencives.

Le pronostic est très- favorable lorsqu'on peut soustraire les malades aux causes qui ont fait naître le scorbut : sublata causa tollitur effectus. Le scorbut règne dans une ville ou sur un vaisseau, la ville capitule et reçoit des vivres frais, le vaisseau atterrit et renouvelle ses approvisionnements, aussitôt l'épidémie entre en voie de décroissance, il ne se produit plus de cas nouveaux et presque tous les scorbutiques guérissent. Il n'est pas nécessaire de choisir des exemples pour montrer que les choses se passent ainsi, on peut prendre au hasard n'importe quelle épidémie de scorbut.

(1) Tholozan, Gazette médicale de Paris, 1855.

SCOKBUT. W

Au coulruire, si les scorbutiques sont condamnés à la même alimentation, s'ils continuent à rester privés de végétaux frais, leur état va s'aggravant de jour en jour. Dans ces dernières conditions, le pronostic est d'autant plus grave que le scorbut ne s'épuise pas comme d'autres maladies épidémiquès après avoir frappé un certain nombre d'hommes, chaque jour accroît sa gravité et son extension, on l'a vu détruire ainsi des équipages presque tout entiers; beureusement la maladie se prépare lentement, évolue lentement, et il est bien rare que la thérapeutique soit entièrement désarmée, aujourd'hui que nous connaissons bien la cause du scorbut.

Les végétaux frais améliorent rapidement l'état des scorbutiques, ils arrêtent l'épidémie dans sa marche, mais il ne faudrait pas croire qu'il suffit de modifier ainsi l'alimentation d'un malade atteint d'un scorbut grave pour le voir se rétablir en quelques jours; il y a des lésions profondes qui sont parfois longues h se dissiper. Pendant plus d'un an après la rentrée de Crimée M. le docteur Rizet (1) a observé chez les anciens criméens, soit en Algérie, soit en France, des accidents variés : héméralopie, douleurs névralgiques, anestbésie plantaire ou palmaire, faiblesse, atrophie de quelques muscles, induration de la région poplitée ou des muscles du mollet, douleurs musculaires et articulaires, gengivites, furoncles, panaris.

Le scorbut récidive très-facilement; une première atteinte, loin de donner l'immunité, prédispose à une deuxième qui est en général plus sévère que la première.

L'influence du scorbut est surtout désastreuse lorsqu'en même temps que lui régnent d'autres maladies épidémiquès, la dysenterie, le typhus par exemple; nous avons déjà appelé l'attention sur la gravité extrême des types complexes qui résultaient en Crimée de la combinaison de ces maladies, le froid produit des congélations avec une facilité surprenante chez les scorbutiques, enfin le chirurgien n'a pas moins à redouter l'état scorbutique pour ses blessés et ses opérés que le médecin pour ses malades.

Anatomie pathologique. — Dans la peau, le sang est infiltré au pourtour des follicules pileux; dans le tissu cellulaire, au niveau des larges ecchymoses on ne trouve pas de collections sanguines, l'hérnorrhagic est interstitielle, et l'on peut couper en tous sens les foyers hérnorrhagiques sans qu'il s'écoule sur la section une seule goutte de sang. Certains muscles, surtout aux membres inférieurs, sont durs, infiltrés de sang, les fibres musculaires présentent partout un certain degré d'altération graisseuse, indice d'un trouble profond de la nu-

(1; Des suites éloignée* du scorbut (Ree. mém. méd. militaire, 18511).

Irition (1); on peut produire des dégénérescences analogues en soumettant des animaux à des pertes de sang extrêmement abondantes et répétées.

Les centres cérébro-spinaux sont le plus souvent à l'état sain. Dans la poitrine on trouve souvent des épanchements sanguins ou sérosanguinolents, soit dans les plèvres, soit dans le péricarde (Poupart, Larrey, L. Laveran, Lasègue et Legroux). Au Val-de-Grâcc, en 184-7, sept t'ois sur quatorze on trouva à l'autopsie des épanchements sanguins; dans quatre cas, il esL vrai, le scorbut était venu compliquer la tuberculose et lui avait imprimé une marche extrêmement rapide; dans un cas, l'épanchement pleurétique est évalué à 5 litres, clans un autre le péricarde renfermait 500 grammes environ de sang noir et en partie coagulé; les séreuses qui renferment ces épanebements sont recouvertes de caillots rougeâlres non adhérents.

Les poumons sont noirâtres, engoués, œdémateux; en 4847, nous avons dit que les pneumonies venaient compliquer souvent le scorbut; dans ces cas, on rencontrait rarement à l'autopsie une hépatisation lobaire franche, le tissu pulmonaire était marbré de tacbes noires, de nodosités résistantes ou molles formées par une infiltration sanguine autant que par la pneumonie lobulaire. En 1871, malgré un froid excessif, MM. Lasègue et Legroux n'ont trouvé de pneumonie sur aucun cadavre de scorbutique.

Les muqueuses stomacale et intestinale sont souvent injectées, gorgées de sang, ramollies.

La rate est molle et volumineuse, le foie et les reins sont pâles et plus ou moins graisseux (Lasègue et Legroux); les ganglions mésentériques assez souvent abeédés ainsi que les ganglions superficiels de l'aine ou de l'aisselle; Poupart note même des abcès du foie et des reins. S'agit-il de collections purulentes de nature inflammatoire, ou bien d'accumulations de leucocytes, comme il s'en fait dans la leucémie? De nouvelles recherches sont nécessaires à ce sujet.

Tous les jeunes gens au-dessous de dix-huit ans, dit Poupart, [avaient en partie leurs épiphyses séparées du corps de l'os; quand on pressait entre les doigts l'extrémité des côtes, qui commençait à se séparer des cartilages, on en faisait sortir une grande quantité de matière corrompue; cette matière était la partie^ spongieuse de l'os, de sorte qu'après l'avoir exprimée il ne restait plus que les deux lames osseuses de la côte (2).

Aux xviie et xviii0 siècles, on avait souvent l'occasion de faire des

(1) Lasègue et Legroux, mémoire cité.

(2) Poupart, cité par Lind, op. cit., p. 29 ô

autopsies de scorbutiques, mais on n'en profitait guère, Lincl lui-même, à son chapitre dissections, se contente de reproduire les observations de Poupart; aujourd'hui l'anatomic pathologique a fait de grands procrès, mais le scorbut est rare dans nos hôpitaux, plus rare dans nos amphithéâtres ; il faut se réjouir de ce changement qui fait honneur à la prophvlaxie et à la thérapeutique, mais ne pas s'étonner si l'analomie pathologique du scorbut présente encore quelques obscurités.

Prophylaxie. Traitement. — « Le scorbut, dit Hammond, est par excellence une maladie que l'on peut prévenir. Un cas de scorbut dans un camp ou dans une garnison est un reproche pour quelqu'un. Que les membres de notre profession chargés du soin médical de nos soldats malades veillent donc à ce que l'odieux n'en retombe pas sur eux (1). » Nous nous associons pleinement à ce sage conseil du médecin en chef de l'armée américaine ; du reste, les médecins militaire? français n'ont aucun reproche à se faire à ce sujet; en Crimée, par exemple, Scrive, médecin en chef de l'armée, signala à plusieurs reprises, dans ses rapports officiels, les causes du mal en même temps qu'il donnait les moyens d'y remédier (2).

Il n'est pas nécessaire de donner des végétaux frais en grande abondance pour prévenir le scorbut; au bagne de Brest, il a suffi d'un repas de viande et de légumes frais par semaine pour faire disparaître le scorbut qui auparavant y était endémique; une fois la maladie développée, il faut user plus largement des fruits et des végétaux pour la guérir': aussi tel moyen, prophylactique excellent du scorbut, est-il un moven curalif très-médiocre.

Tous les fruits, tous les végétaux frais sont d'excellents antiscorbutiques; le pmut capital, c^es^gûe la' desskcatmn^u J'ébullijion n^ajejU^pas-ffiodi^ conserves de lé-

gumes ne peuvent pas prévenir le scorbut, elles n'ont d'autre avantage, dit M. A. Le Roy de Méricourt, que de rompre la monotonie de

la ration (3). . -

La pomme de terre est sans contredit un des meilleurs antiscorbutiques, parce que c'est un de ceux qu'on se procure le plus facilement, qui se' conservent le mieux et qui sont le plus transportables; c'est grâce à la pomme de terre que le scorbut, si fréquent autrefois dans les pavs froids, dans les bagnes et dans les prisons, y est devenu si rare: quand ies pommes de terre viennent à manquer et qu'on les remplace par des légumes secs, le scorbut ne tarde pas à se développer comme en 1817.

(I; Evans, op. cil., 109,

(2J Chenu, Statistique de Crimée, [{apports du médecin en chef. (.{) Art. Amtiscorbi tiqi f.s, Diction, encyclop. des se. méd.

A défaut de pommes de terre et des plantes potagères ordinaires on peut employer des végétaux frais quelconques, pourvu qu'ils n'aient pas de propriétés toxiques; en Crimée, plusieurs régimenls se préservèrent du scorbut en faisant de la salade avec les plantes que les , soldats allaient ramasser dans les champs voisins de Sébastopol : du

MUUvfi* pissenlit, de la chicorée sauvage, de la moutarde, de la patiencej du jfafr 7-*^rai&rt. AuNmr^ dit Hammond, nous obtînmes les meil-

leurs résuTlats deTÛsàge>ii salade des sommités du chenopodium f album (arroche), une des premières plantes du printemps ; à l'analyse S du suc on y trouva de la potasse en abondance. Les oignons frais, unis il est vrai aux pommes de terre, contribuèrent à faire disparaître le scorbut de la flotte française dans la mer Noire.

Bachstrom et Lind (op. cit., p. 257) recommandent de semer des plantes antiscorbutiques sur les remparts des villes, on pourrait même, dit Lind, semer dans les appartements du cresson de jardin qui fournirait dans peu de jours de très-bonnes' salades antiscorbutiques; pendant le siège de Paris (1870-1871), quelques personnes ont suivi ce sage conseil et s'en sont très-bien trouvées. Aujourd'hui que les places fortes, entourées d'ouvrages détachés, occupent un vaste espace de terrain, il serait encore bien plus facile qu'autrefois de semer des légumes autour des villes assiégées.

Nous avons déjà dit les heureux résultats du lime juice dans la marine anglaise. Le lime juice est un liquide complexe ; indépendamment d'une certaine quantité d'alcool destiné à sa conservation, et qui s'élève a 710 environ, il contient de l'albumine végétale, des débris celluleux et l'huile essentielle de l'écorce du fruit; toutes ces matières lui donnent un aspect trouble et peu agréable à l'œil, mais il faut bien se garder de le clarifier par le filtrage, on diminuerait certainement ses propriétés préventives (Gallerand, op. cit.). Les ordonnances de l'amirauté anglaise prescrivent d'embarquer sur tous les navires une quantité suffisante de lime juice pour en faire chaque jour une distribution à l'équipage entier, lorsque les navires sont depuis 14 jours à la mer. C'est en effet à titre de moyen prophylactique qu'il faut employer le lime juice, et c'est à condition de le faire entrer régulièrement clans l'alimentation qu'on en retirera de bons effets. Dans la marine française, on a adopté le lime juice, mais il a donné des résultats beaucoup moins satisfaisants que dans la marine anglaise, précisément parce qu'au lieu de le distribuer régulièrement comme un supplément de la ration, on remployait à titre de médicament lorsque le scorbut s'était déjà produit (1).

(1) A. Le Roy île Méricourt, Discours à l'Acmh de mèâ., loc. cit.

Pour la marine, le lime juive est un excellent moyen prophylactique •du scorbut, niais il n'est évidemment pas applicable aux armées de lerre aujourd'hui si nombreuses; dans les circonstances où l'armée manque de pommes de terre et de végétaux Irais, il serait encore bien plus difficile de faire des distributions de lime juice.

Les acides minéraux ou végétaux n'ont pas d'action antiscorbutique bien appréciable, l'acide citrique ne peut remplacer ni les fruits ni le lime jitice, le bitartrale de potasse et le tartrate ferrico-potassique ont été conseillés par Chalvet et Brouartlel, ainsi que le vin bouilli, qui renferme beaucoup de bitartrate de potasse.

L'usage de la viande fraîche ne peut pas remplacer les légumes frais, mais il est certain que la viande fraîche est préférable aux salaisons. A Alexandrie, en i 801, l'armée française était privée de vivres fraisTTéTTôTûats se nourrissaient de poisson salé et de mauvais pain, le scorbut régnait avec intensité; Larrey proposa de manger les chevaux, l'hippophagie était alors chose nouvelle, et la proposition de Larrey ne fut pas adoptée sans quelque appréhension, les résultats furent très-satisfaisants; néanmoins il est facile de s'assurer, enlisant la description de l'épidémie, que si le scorbut fut ralenti dans sa marche, il ne fut pas arrêté.

Empêcher l'abstinence complète de végétaux frais, telle est la première mesure à prendre pour s'opposer au développement du scorbut, mais il y en a d'autres qu'il ne faut pas négliger, bien qu'elles soient secondaires.

La nourriture sera naturellement aussi bonne et aussi variée que possible, c'est là une mesure d'hygiène générale. *~"

Le froid humide est, comme nous l'avons vu, une cause prédisposante très-puissante du scorbut, il faut donc choisir autant que possible comme casernement ou comme habitation temporaire des troupes, des lieux secs et bien aérés; en temps île guerre, c'est là une indication souvent difficile à remplir. Dans les villes assiégées, les casemates où sont entassés les soldats offrent des conditions très-favorables au développement du scorbut; à Paris, les marins qui ont si vaillamment défendu les forts eurent beaucoup à souffrir du scorbut, notamment au fort de Bicètre. On fera le possible pour que ces réduits ne soient pas des demeures trop humides, on veillera à ce que les soldats soient vêtus chaudement, etc., etc. Pour les camps, on choisira des lieux secs, bien aérés, non boisés, on s'opposera à ce que les hommes creusent le sol des tentes ou des huttes qu'ils se construisent pour se garantir du froid; à chaque pluie le sol ainsi creusé devient une fosse, une mare, et l'air, qui ne se renouvelle pas, est imprégné d'une humidité constante.

Les fatigues excessives favorisent l'invasion du scorbut en épuisant l'orgânïsnie, mais l'inaction n'est pas moins nuisible; des exercices bien réglés sont un excellent moyen prophylactique non-seulement du scorbut, mais d'un grand nombre d'autres maladies; tandis que les hommes sont exposés au grand air, on aère les tentes ou les barraques.

La tristesse, la nostalgie, sont des affections déprimantes qui, enlevant à l'organisme une partie de son ressort, jouent aussi le rôle de causes prédisposantes; il ne faut pas négliger le traitement moral, capable de distraire le soldat des tristes pensées qui l'assiègent souvent en temps de guerre.

« La gaieté dans une armée, dit Hammond, peut faire beaucoup- de bien. On devrait encourager des jeux de divers genres, surtout ceux qui demandent l'exercice au grand air. On dit que sir Édouard Parry prévint le scorbut parmi ses hommes en employant tous les moyens en son pouvoir pour répandre la gaieté parmi eux. Des livres amusants sont d'utiles agents pour atteindre ce but. Les théâtres devraient être aussi encouragés. La musique est le moyen le plus important pour semer la bonne humeur dans les corps. Son utilité à cet égard ne saurait être trop prisée, et il faut espérer qu'on ne l'abolira pas. Nous n'avons jamais vu un soldat intelligent ne pas prendre plaisir à la musique militaire. Bien qu'elle soit souvent mauvaise, elle est préférable à rien, et si elle ne donne pas la plus grande satisfaction possible, du moins elle amuse. » (Evans, op. cit., p. 104.)

Le scorbut n'est pas contagieux, il n'y a pas lieu d'isoler les malades.

Les fruits et les végétaux frais sont les meilleurs médicaments qu'on puisse prescrire aux scorbutiques; aussi le traitement du scorbut estil ou très-simple ou très-difficile, suivant qu'on peut ou non se procurer des vivres frais; un médecin qui est appelé à soigner des scorbutiques dans une ville assiégée, dans un vaisseau en pleine mer, et qui n'a pas la ressource de changer l'alimentation des malades, se trouve à peu près dans la même situation que s'il devait traiter des fièvres palustres graves sans employer de quinquina.

Certaines plantes, cresson, moutarde, raifort, coçhléjiri^ ont reçu plus spécialement le nom d'antiscorbutiques ; elles paraissent jouir en effet d'une efficacité un peu supérieure à celle des autres végétaux. Les oranges, les citrons, et en général tous les fruits acides, sont d'excellents antiscorbutiques; Lind, ayant traité comparativement ses malades avec des oranges et avec les diverses préparations préconisées de son temps, vit que ceux qui avaient fait usage des fruits guérissaient en quelques jours, tandis que l'état des autres était à peine

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amélioré. Le liVM juice réussit moins bien dans le traitement que dans la prophylaxie du scorbut, néanmoins il est encore préférable à tous les moyens autres que les fruits et les végétaux frais.

Le bitartrate et le chlorate de potasse ont été conseillés en l'absence des végétaux frais qui sont les véritables spécifiques du scorbut; llammond attribue au bitartrate une grande valeur, et il fait remarquer que les végétaux qui contiennent le plus de potasse sont les plus estimés dans la prophylaxie et le traitement du scorbut; M. le docteur Brouardel s'est bien trouvé de l'emploi du vin bouilli, qui renferme une grande quantité de bitartrate de potasse. On a cité quelques faits à l'appui de l'efficacité du chlorate de potasse, mais presque toujours, en même temps qu'on donnait ce sel à l'intérieur, on modifiait l'alimentation et les conditions de milieu des malades, de sorte qu'il est difficile d'apprécier la part du chlorate de potasse dans la guérison; elle est, croyons-nous, très-petite. Pour bien juger de la valeur des sels de potasse, il faudrait soumettre des scorbutiques à celle médication, toutes autres conditions restant égales d'ailleurs ; or c'est là une expérience qu'on ne peut pas, qu'on ne doit pas faire.

Les malades seront transportés dans un endroit sec et' bien aéré, on leur donnera une alimentation appropriée à l'état de la muqueuse buccale, dont la tuméfaction empêche la mastication des aliments solides; le vin, le fer, le quinquina, sont d'excellents adjuvants de la médication spécifique.

Les ulcérations des gencives guérissent dès que l'état général se modifie, mais comme il'est important de permettre aux malades de s'alimenler, il est bon d'employer une médication topique, les astringents donnent de bons résultats ; on lavera lesgencives avec une solution de tannin ou de persulfate de fer, avec une décoction de quinquina, ou bien encore on passera sur les gencives tuméfiées et saignantes un pinceau trempé dans l'acide chlorhydrique.

La transfusion du sang a été faite plusieurs fois avec succès chez des scorbutiques (1); bien entendu cette opération ne peut donner de bons résultats définitifs que si les malades sont soustraits aux conditions qui ont provoqué le scorbut, et par suite elle trouvera rarement son indication, car le plus souvent le changement de régime suffit à lui seul à la guérison des scorbutiques. La transfusion du sang me paraîtrait bien mieux indiquée dans la cachexie palustre que dans le .scorbut.

Les bains tièdes, les liniments chloroformés, les frictions, le mas-

(I) La Tramfmion, par le docteur Roussel de Genève (Arch. gén. de médecine, 1875, t. 1, p. 449).

sage, les mouvements passifs diminuent les douleurs; lorsqu'il existe des rétractions douloureuses et une tendance à l'ankjlose, l'immobilité dans un appareil inamovible donne d'excellents résultats (Hammond); contre les douleurs, les paralysies, les atrophies consécutives, on fera usage des révulsifs, de l'électricité, des bains de vapeur ou des bains sulfureux, etc. Ce n'est plus là le traitement du scorbut proprement dit.

En résumé, l'abstinence de végétaux frais est la principale cause du scorbut, et pour prévenir la maladie ou pour la guérir l'indication essentielle est de remédier à ce vice de l'alimentation. D'instinct les scorbutiques désirent des fruits et des vivres frais; au siège de Thorn, dit Bachstrom, les scorbutiques mourants demandaient en grâce qu'on laissât entrer dans la ville quelques fruits, quelques oranges. L'ignorant matelot et l'habile médecin, dit Lind (op. cit., p. 239), désirent avec une égale ardeur les fruits et les herbes récentes de la terre, dont la vertu salutaire peut seule les soulager : « Ces sortes de personnes, dans le fort de leur maladie, pressées par les cris importuns de la nature, s'occupent pendant tout le jour de cette pensée. Souvent leur imagination j échauffée dans la douce illusion d'un songe, les transporte sur la terre et leur fait goûter les plaisirs d'un repas tel qu'ils le? souhaitent. >

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