XLIX
Ci que je vais exposer dans ce chapitre, sur le régime et les remèdes préservatifs de la Goutte , seroit presque superflu , si l’on pouvoit croire avec le docteur Cadogan , que pour garantir de la Goutte, ilsuffit de bien régler l'exercice , la nourriture , et les affeclions morales.
Cadogan. n’admet que trois "causes de la Goutte ( auxquelles il rappelle même toutes les maladies chroniques), qui sont l'inaction, l’intempérance, et le chagrin. D'après ce systême il nie, contre l'évidence , que k Goutte puisse être héréditaire ( quoiqu'il convienne que d'autres maladies peuvent être héréditaires comme l'épilepsie et les écrouelles ).
Mais on ne peut attribuer à aucune de ces çauses , la Goutte dont quelques hommes
‘sont pris dès l'enfance. D'ailleurs elles existent chez un très-grand nombre d'hommes , qui cependant ne sont pas sujets à la Goutte : d'autant que l'inaction est souvent forcée, l’intempérance est relative suivant les forces de la constitution , et consiste dans de légères erreurs de régime chez ceux qui sont nés foibles ; et le chagrin est inévitable pour tous les hommes , du plus au moins.
Il est évident qu'il convient d’ordonner ‘un régime et des remèdes particuliers, pour l'état habituel des diverses personnes qui sont sujettes à la Goutte , quoique d’ailleurs par ces moyens on ne puisse s'assurer d'ob- . tenir une cure radicale de la disposition à la Goutte. FAUND À
On ne doit point compter au nombre des méthodes de préservation des attaques de Goutte , les tentatives de ces moyens hasardés et communément dangereux, par les- :
quels on à réussi quelquefois à dissiper les attaques de Goutte dans le temps même de leur formation.
Ainsi George Horstius cite un médecin qui se garantissoit pour fort long-temps des douleurs de la podagre , en mettant les pieds, Jorsque le paroxysme étoit instant , dans
186 TRAUTÉ
une lessive fortement chargée de sel com mun.
Musgrave rapporte qu'un goutteux , en buvant du vin outre mesure , éloignoit son attaque de Goutte lorsqu'il la sentoit trèsprochaine. | |
Small assure qu’un apothicaire de Londres interceptoit absolument l'attaque de Goutte, lorsqu'il en étoit prochainement menacé, en prenant beaucoup de quinquina, auquel il ajoutoit quelquefois de l'opium.
Salmuth (1) dit qu'il prévenoit chez luimême la fixation de la Goutte , en marchant beaucoup lorsqu'il en souffroit ies premières atteintes; et il cite un autre homme qui s’étoit garanti de la Goutte depuis longtemps , en marchant ayec beaucoup d'effort, appuyé sur un bâton, lorsqu'il en sentoit Les avant-coureurs.
Je ne m'arrêterai point à recueillir plusicurs autres cas, où de semblables pratitiques, quelquefois périlleuses et toujours incertaines , ont paru avoir du succès.
: Il sera facile de déduire de ce que je dirai dans ce chapitre, sur les moyens de régime
(:) Obs. 46, cent. nr
DÉS MALADIES GOUTTEUSES. 187 ét lés remèdes préservatifs des. retours des attaques de Goutte le traitement qui peut être le plus approprié pour la Goutte vague emparfaîte.
Liger a désigné sous le nom commun de Goutte indéterminée, cette Goutte vague qui s'annonce dans diverses articulations , aussi bien chez ceux qui n'ont point encore eu d'attaques formelles de Goutte , que dans ceux qui en ont essuyé beaucoup. Il conseille pareïllement dans l’un et l’autre cas, de rendre cette Goutte régulière : il y recommande surtout l'usage. d'un bon vin pris sans excès, ec. .
Mais l'indication de De régulière cette Goutte indéterminée , ne peut convenir que dans des cas où elle a été précédée d’autres attaques formelles de Goutte. On ne doit même alors suivre cette indication, que lorsque les circonstances du malade font connoître l'utilité de procurer une attaque régulière de Goutte , qui d’ailleurs soit jugée imminente ; ce qu'on peut obtenir par les moyens qui ont été exposés au commencement du troisième chapitre.
Dans les autres cas de Goutte vague qui na été précédée d'aucune attaque formelle
de Goutte , il est en général imprudent de faire usage de moyens excitans pour déterminer une attaque régulière de Goutte. On doit alors s'attacher à combattre l’habitude de la Goutte vague imparfaite, et non vouloir introduire une attaque formelle de Goutte , dont les retours et les suites sont le plus souvent nuisibles à la constitution.
Stoll appelle èmparfaite la Goutte dans . laquelle on observe divers symptômes quil décrit, et qui sont des ayant-coureurs de l'attaque de Goutte ( analogues à ceux que causent des affections hypocondriaques , et des lésions des fonctions des organes digestifs ) ; lorsque ces symptômes ne sont pas suivis d’une attaque de Goutte formelle (1).
Stoll prétend que dans ces cas, après avoir fait précéder des émétiques et des purgatifs s'ils sont indiqués , il convient d’employer des fondans , des apéritifs , et surtout divers remèdes qu'il met au rang des
(1) Stoll, Dissertationes ad Morbos Chronices perivnentes ; vol. 1, p. 101-2.
anti-goutteux. Il dif que ces remèdes changent rarement cette Goutte imparfaite en régulière , mais qu'ils peuvent insensiblement dissiper la matière goutteuse par les urines , par les selles , et surtout par la transpiration.
J'observe que la plupart de ces remèdes anüi-goutteux qu'il conseille, étant beau»
coup trop actifs , ils peuvent , ou exciter sans nécessité une attaque de Goutte , à laquelle la nature n'est pas prochainement disposée ; ou par leur opération trop forte, troubler la formation instante d’une attaque de Goutte qui pourroit être salutaire.
Dans cette Goutte imparfaite , il faut aider la formation de. l'attaque de Goutte, si elle est jugée instante et présumée devoir être salutaire , par les moyens qui ont été indiqués ci-dessus ( n.° xxiv) ; ou bien éloigner la formation de cette attaque, si elle n'est ni instante ni nécessaire , par le régime et les remèdes préservatifs qui sont proposés dans ce chapitre. |
Il est une autre espèce de Goutte imparfaite que Paulmier a appélée Goutte vagabonde vaporeuse , dans laquelle on observe des afloiblissemens considérables , quoique
passagers , du genre nerveux ; de l'anéantissement , des défaillances, des palpitations de cœur , etc.
Outre les remèdes nervins qui conviennent à ces accidens (comme la teinture de castor , et l'huile de succin), Paulmier recommande par rapport à l’état habituel de cette Goutte, l'application des cautères aux jambes , et des évacuations générales préservatives.
Mais il est bien d’autres remèdeS résolutifs , nervins et fortifians , qui peuvent être indiqués dans le traitement de plusieurs cas de cette Goutte nerveuse, et qu'il ne faut pas négliger pour en prévenir les progrès.
Jé vais traiter séparément du régime et des remèdes préservatifs des retours des at-
taques de Gouite.
ARTICLE PREMIER
Du régime préservatif des retours des attaques de Gouite.
Ceux qui sont sujets à la Goutte doivent
se tenir toujours bien vêtus, et porter des
habits qui soient justes au corps. Les bas et
les gants de laine dont s’enveloppent les vieux goutteux , attirent la Gouite aux extrémités loin de les en garantir ; mais ils la détournent de se porter sur les viscères.
. Cependant il est dangereux que les goutteux soient trop couverts des extrémités inférieures , surtout lorsqu'ils sont exposés à l'échauffement et à la constipation, par l'effet de la température de l'air ou par d’autres circonstances.
J'ai fait des observations analogues à celle de Small, qui dit qu'étant à la Jamaïque , ül a trouvé utile de tenir les membres goutteux aussi peu chauds qu'il étoit possible ; de n’y point porter des bas de laine, etc. Dans les temps et les pays chauds , il. peut être de quelque utilité pour se préserver de la Goutte , de porter ( comme Musgrave le conseifle } des chaussons faits avéc ‘urié toile cirée fine.
Grant conseille très-bien aux goutteux, de quitter les plaines chaque été, pour habiter des licux élevés où l'air soit pur, et d’ailleurs, en général, de vivre dans des pays chauds. L'efficacité d’un tel changement de climat , est particulièrement indiquée par un fait que rapporte Van-Swieten ; qu'un
192 FRAUTÉ homme qui étoit perclus de la Goutte aux mains et aux pieds , fut bien guéri par trois ans de séjour aux Indes.
Le sommeil doit être pris dans un dit dur , en se couchant et se levant de bonne heure.
Le sommeil qu'on prend dans le jour , est en général contraire.
Il faut s'abstenir des plaisirs vifs dont l'excès afloiblit et épuise, et fuir les occasions de se livrer à des passions violentes , et à de grands travaux d'esprit (1).
Les goutteux doivent faire journellement
(1) L'usage des plaisirs vénériens ne doit être permis aux goutteux que rarement. Le moindre excès en ce genre ne peut être justifié par l’opinion de quelques auteurs ( cités par Lignac, de l’homme et de la femme dans le mariage ) , qui ont prétendu que les plaisirs: vénériens pouvoient être utiles aux goutteux. Cette opinion trop vague de ces auteurs, se lie avec celle de Pietsch , que j'ai rapportée ci-dessus à la fin de l’article x.
De méme ce seroit vainement qu'on allégueroit pour prouver que les goutteux peuvent se livrer im punément à de grandes contentions d’esprit , des: exemples singuliers, comme celui de Cardan , qui se défendoit de sentir les fortes douleurs de là podagre en faisant de grands efforts d’imagination (Pechlin }-
DES MALADIES GOUTTEUSES. 193 un exercice , qui soit augmenté de plus en plus, mais toujours borné en decà de la fatigue. Il doit être pris, autant qu'il est possible , à des heures réglées, et en plein air. Entre les divers genres d'exercices , il faut préférer ceux où toutes les parties du corps sont mises en assez grand mouvement , comme dans l'exercice à cheval, du billard , etc.
Cullen dit qu'on ne prévient point la Goutte, si on ne fait point d'autre exercice que celui de la gestation , quoiqu'on en use beaucoup et constamment. Cette remarque est très-vraie., et m'a été confirmée par l'exemple de quelques célèbres Médecins de Paris , que jai vus sujets à la Goutte, quoiqu'ils fissent chaque jour beaucoup d'exercice en voiture.
Au défaut d'un exercice convenable, l’u-.
sage journalier des frictions sur toute l’habitude du corps, est un des moyens de régime , qui préserve le plus puissamment de la Goutte.
Philagrius (1) disoit que les frictions seules préservent de nouvelles attaques, les
(1) dpud Aëtium, 1. 19
goutteux même qui commettent le plus d'erreurs dans le régime. Cela est remarquable pour faire voir à quel point l'excitation générale de la transpiration , et des mouvemens toniques , peut prévenir la génération de l'état goutteux dans les humeurs et dans les solides.
Bocrhaave a vu chez plusieurs podagres, que lorsqu'on les frottoit matin et soir avee des flanelles sèches et chauffées , surtout à l’endroit des articulations affectées , on leur procuroit un grand soulagement , et on les garantissoit même des retours de la maladie. Cela se rapporte à ce que Bocrhaave a aussi observé , que la podagre n’attaque point ceux qui sont sujets à la sueur des pieds.
Desault (1) cite un exemple connu à Bordeaux, d'un vieillard centenaire , qui trente ans avant sa mort, Sétoit garanti et guéri de la Goutte à laquelle il étoit fort sujet auparavant, en se faisant brosser et frotter chaque jour soiret matin , avec une main garnie d’une mitaine de laine.
Sans doute c'est d'après des faits sembla-
(1) Dissertation sur la Goutte , p. 149.
bles, que Cadogan conseille aux malades les plus affectés de la Goutte, de se faire frotter dans leur lit, par tout le corps ( pendant huit à dix minutes chaque soir et chaque matin; et plus souvent s'ils sont perclus) avec des gants de flanelle qui auront été fumés avec des gommes et des aromates. Il remarque à ce sujet, que ce sont les frictions qui entretiennent en bon état les chevaux qui font peu d'exercice.
Le bain tiède pourroit dans certaines circonstances , concourir pour la préservation de la Goutte, en excitant. la circulation du sang, et procurant la dissipation des humeurs excrémentitielies stagnantes.
Quoiqu'il y ait des Autéurs ( tels que Desault et Lobb) favorables à cet usage du bain tiède, on l'a rejeté généralement, à cause qu'en afloiblissant le corps, il aide à la régénération de l'humeur goutteuse.
Cependant je crois qu'on pourroit prévenir cette débilitation que causeroient les bains tièdes , en leur faisant toujours succéder des onctions d'huile sur tout le corps.
On a particulièrement recommandé aux goutteux de prendre chaque matin un bain de jambes dans l'eau tiède. J'ai vu pendant
quelques années, cette pratique de pédiluves tièdes pris Journellement , assez en usage pour préserver de la Goutte. Mais il m’a paru qu'elle a été abandonnée faute de succès bien marqué.
Je pense même que cette pratique est nuisible dans certains cas, à raison de ce que l'humeur goutteuse est ainsi constamment empêchée de se fixer sur les pieds , en même temps que par l'impression du bain chaud des jambes elle est déterminée à se porter vers les parties supérieures.
L'application de l’eau froide et les bains froids peuvent être d'une utilité plus commune sans comparaison que ne seroient les bains chauds, pour la préservation des retours des attaques de Goutte.
Ainsi Stoll conseille de faire tous les matins des frictions sur le corps, qui ne soit pas chaud , ou en moiteur , avec une éponge imbibée d’eau froide, après quoi le malade étant bien ressuyé et bien couvert , doit faire de l'exercice.
Grant dit que le marcher à gué, dans une eau claire ( comme pour la péche }, est le:
plus avantageux des exercices , et le seul spécifique qu'il connoïisse pour prévenir le retour des accès de Goutte, et pour rétablir. les goutteux (1). Il pense que dans tous les maux atrabilaires, ce moyen produit sur la constitution un effet qui est plus salutaire qu'il ne peut l'expliquer.
Wiiliams conseille pour la cure radicale de la Goutte , les bains froids pris chaque jour par immersion ( la tête la première, où l’on ne reste qu’une demi-minute ou un quart de minute après avoir plongé. Il veut que lorsque le malade sort de ce bain, il soit bien frotté avec des linges chauds et rudes, qu'il marche autant qu'il pourra sans être fatigué, ou jusqu'à ce qu'il commence
(1) Cela me rappelle ce que dit Strabon ( Geogr. 4. xiv, p. m. 465 ) du fleuve Cydnus ( qui traverse la ville de Tarse }) : que l’eau en est froïde , et le courant rapide ; et par cette raison , il est utile de s’y mouiller, tant aux bestiaux qui ont les ligamens des articulations épaissis ( pachunevrousi ), qu'aux hommes qui sont attaqués de la podagre (c’est ainsi que je crois qu’il faut lire et entendre ce passage ). Pline ( Æost. Nat. 1. xxxr, Sect. 8) a cité aussi une lettre de Cassius de Parme à Marc Antoine, qui atteste cette utilité des eaux du Cydnus dans la Goutte.