CHAPITRE PREMIER
ÉTIOLOGIE.
§ 332. Définition. — Galien s'exprimait ainsi : Lorsqu'une maladie frappe dans une localité beaucoup d'individus, c'est une épidémie ; lorsqu'elle en tue un grand nombre, c'est une peste (2). Celle définition fut longtemps suffisante dans la médecine, on nommait pesie ou fièvre pestilentielle^ les maladies épidémiques les plus variées, de nature maligne et surtout contagieuse. Il en fut peu à peu de cette expression comme de celle du typhus; aussi à côté de la signification étendue de ce mot prise surtout au point de vue de la palbologie générale, on doit appliquer le nom de pesle à une nature de maladie spéciale et déterminée que nous appelons encore ainsi aujourd'hui. Le double sens de cette expression qui s'est conservé dans la médecine jusqu'à la fin du dernier siècle a donné lieu à de nombreux malentendus qui ont eu les conséquences pratiques les plus mauvaises ; pendant que les écoles discutaient sur le nom, les épidémies continuaient à sévir avec intensité et d'une manière meurtrière. Aujourd'hui on comprend naturellement sous le nom de peste une maladie aiguë, spéciale, caractérisée par des localisations multiples et surtout par des lésions graves de quelques parties du système lymphatique (bubons de la pestj), par le développement d'anthrax ou de charbons.
§ 333. lia peste est une maladie typhoïde. — On peut discuter pour savoir si la peste doit être ou non rangée dans les maladies typhoïdes; Hildenbrand, un des observateurs de la peste, la faisait rentrer dans cette classe en raison de la typhomanie qu'on y rencontre (2); il y a d'autres raisons encore, et plus importantes, je crois, qui nous autorisent à considérer la peste comme une forme de typhus. D'abord, la peste doit être placée à côté de l'iléo -typhus et de la typhoïde bilieuse en raison de ses
(1) Galien, Commentaires du troisième livre des Épidémies d'Hippocniie.
(2) Hildenbrand, Ansteckender Typhus, 1810, p. 17.
localisations intenses et de beaucoup prédominantes dans le système lymphatique^ certains groupes de ganglions, à l'intérieur et à l'extérieur, sont infiltrés d'une manière correspondante dans chacune de ces maladies; comme toutes les maladies typhoïdes, la peste comprend un trouble général du système nerveux, primitif, évidemment toxique et d'un caractère éminemment dépressif, la rate s'hypertrophie, et un exanthème roséolique, comme nous le verrons plus tard, s'y développe quelquefois. D'autre part, les autres maladies typhoïdes se rapprochent à leur tour de la peste dans quelques cas et même dans quelques épidémies limitées, mais toujours très-malignes (1) ; c'est ainsi que dans la fièvre pétéehiale ou dans l'iléo-typhus les mêmes glandes inguinales, lombaires, axillaires peuvent être exceptionnellement le siège d'une même infiltration, que quelquefois des charbons se développent, et que par suite la maladie revêt au plus haut degré les caractères de la peste en raison de symptômes généraux graves et putrides. Cependant ce serait une grande erreur de considérer pour cela la peste comme un degré très-élevé, comme une forme essentiellement maligne et quelque peu septique d'une autre maladie typhoïde; il y a des cas légers de peste, avec des symptômes tout à fait caractéristiques sans aucun caractère septique, il y a même quoique rarement des épidémies entières de caractère peu grave, il y a un véritable diminutif pour la peste comme pour toutes les autres maladies typhoïdes. La peste est une maladie tout à fait spécifique et les causes doivent être aussi spécifiques ; les processus qui la constituent bien que souvent semblables aux autres processus d'intoxication que l'on a appelés typhus, ont sous beaucoup de rapports des analogies avec la pustule maligne, en raison surtout de la fréquence du charbon, de la possibilité de son développement d'une manière primitive ou secondaire à la suite de la maladie générale, en raison de la propriété contagieuse du sang; mais il y a aussi peu d'identité entre ces processus qu'il en existe entre les autres processus typhoïdes.
§ 334. Oonnées historiques et g^éo^^rapbiques. — Un fait tOUt a fait
certain, c'est que la peste est une maladie ancienne, apparue déjà avant l'époque de l'ère chrétienne ; dans un passage de Rufus qui se trouve dans Oribase (2) les bubons de la peste sont décrits d'une manière non douteuse; à côté des autres symptômes de la maladie, on fait mention de son développement épidémique et de sa fréquence en Syrie et en Egypte ; cette notice n'a pas seulement un intérêt scientifique ; elle contredit celte opinion que la peste soit apparue pour la première fois au cinquième siècle de l'ère chrétienne, à l'époque oii l'embaumement de cadavres cessa en Egypte (Pariset), et elle détruit ainsi beaucoup de conclusions basées sur cette étiologie. — La peste du sixième siècle dite peste de Justiuien qui se propagea dans presque toute l'Europe a été connue d'une manière plus
(1) Voyez Pringle, Maladies des armées. — Gaultier de Claubry, loc. cit.
(2) Oribase, Classicorum auctorum e Vaticanis codicihus editio, t. IV, curante A. Maio. Romœ, 1831, p. 11.
ETIOLOGIE. - 36o
complète ; dans le cours du moyen âge les épidémies étaient fréquentes ; les ravages que fît la mort noire, au quatorzième siècle, étaient assurément dus à la peste avec gangrène pulmonaire plus fréquente.
Dans le seizième, dans le dix-septième siècle, et même au début du siècle précédent, la peste était une maladie assez fréquente en Europe; elle se comporta alors en Allemagne, en Hollande, en Italie, etc., comme plus tard, et comme elle le fit à notre époque en Orient ; elle apparaissait tantôt ici, tantôt là, sous forme d'épidémies locales considérables, souvent petites, puis disparaissait complètement pour un long espace de temps; rien n'est connu quant à son développement sporadique dans ces circonstances. La série des épidémies de peste fut terminée en Angleterre par la violente épidémie de Londres de 1688, en France et surtout dans la partie occidentale de l'Europe, par l'épidémie qui régna à Marseille et en Provence en 1720; elle apparut souvent dans l'est de l'Europe, dans l'Ukraine, en 1738; à Moscou en 1770, en Hongrie, en Galicie, etc., et s'y continua jusqu'en 1797. Dans ce siècle, les véritables contrées de l'Orient et leurs pays limitrophes ont été le siège d'épidémies considérables; des cas isolés et limités, de petites épidémies ont été observés dans les îles et les ports de mer de la Méditerranée et de la mer Noire, à Malte, à Corfou, à Noja, à Odessa; dans la Grèce, en 1827-1828, et dans les principautés du Danube (1827-1829), elle se développa sous forme d'épidémies très-fortes pendant les guerres qui y régnèrent ; des épidémies considérables et meurtrières ont apparu à une époque ultérieure en Turquie, en Syrie et en Egypte.
§ 335. Oernières épidémies. — Depuis 18-20 ans, la peste est complètement éteinte en Orient, dans le sens propre du mot, aucun cas n'a été constaté depuis 1841, à Gonslantinople, depuis 1843, dans la Turquie d'Asie (1), depuis 1844 en Egypte. Cette disparition remarquable et complète de la peste dans ces pays a coïncidé avec l'introduction en Turquie de mesures sanitaires dirigées surtout au point de vue de la peste ; ces mesures furent prises à Gonslantinople en 1840, en Egypte en 1842, et dans ce dernier pays, on introduisit quelques modifications importantes au sujet de la santé publique, et surtout une meilleure hygiène dans les inhumations. ; en raison de l'imperfection considérable des mesures sanitaires dans toute la Turquie d'Europe et d'Asie, et des grands bouleversements que ces pays ont eu à subir pendant la guerre d'Orient, il est impossible d'y voir la véritable cause de la disparition de la peste, si l'on admet surtout le développement spontané de la maladie en E;irope et en Asie. Gonsidère-t-on au contraire l'Egypte comme la patrie véritable de la peste, il sera possible sinon tout à fait vraisemblable d'attribuer la cessation de la maladie aux mesures sanitaires qui y ont été beaucoup plus complètes et qui de plus, y sont restées parfaitement exécutées. On aurait
(1) Gobbi, loc. cit., p. 38.
pu croire à la disparition complète de la peste, lorsqu'il y a quelques années une petite épidémie se déclara d'une manière inattendue dans le nord de l'Afrique, elle était indubitablement le résultat d'un développement local. En avril 1858, la maladie se développa au milieu d'Arabes nomades vivant dans la plus grande misère et les privations, près de Benghasi,dans la principauté de Tripoli, elle se propagea bientôt dans cette ville et jusqu'en janvier 1859, elle fut sans aucun doute importée dans les lieux voisins, à Merdje, à Derna, etc.; elle s'éteignit ensuite complètement. La nature de cette maladie, en tant que peste, a été fortement mise en doute par quelques écrivains; mais les descriptions que les observateurs ont données me paraissent se rapporter d'une manière évidente à la peste; en effet, au 2-3" jour, au milieu d'une fièvre violente, des bubons survenaient dans l'aine et à l'aisselle, des parotides se développaient et. à une période ultérieure de l'épidémie, les charbons étaient très-fréquents. La mortalité était de 60p. 100, beaucoup de malades mouraient dans l'espacede 24-48 heures, le nombre des morts fut d'environ 3,000 ; la maladie était très-contagieuse.
§ 336. iséveloppement primitif de la peste. — Les épidémies de peste du siècle précédent se sont-elles développées en partie en Europe, ou ontelles été toujours importées de l'Orient? C'est là une question qu'on ne saurait résoudre aujourd'hui ; la première manière de voir peut cependant être considérée comme la plus vraisemblable ; mais, depuis plus de cent ans, l'importation a pu être reconnue dans tous les véritables cas de peste développés dans les pays du centre de l'Europe.
Quel est dans les contrées de l'Orient le point de départ et le foyer primitif de la maladie, c'est là une question controversée. Tout le monde est d'accord au sujet de l'Egypte ; le développement spontané de la peste est admis d'une manière générale en Syrie et en Asie Mineure ; le centre de la Turquie d'Europe a-t-il toujours été le siège de la maladie en raison d'une importation, ou la peste s'y est-elle développée originairement comme on l'a prétendu dans ces derniers temps, c'est une question trèsdifïicile à résoudre ; il en est de même au sujet de la Perse et de l'Arménie. Le développement primitif de la peste dans les contrées inférieures du Danube est surtout très-douteux ; les anciennes épidémies de la Valachie, de la Bulgarie, etc., paraissent d'après ce que nous savons avoir eu une origine étrangère, il y aurait cependant dans ces contrées une fièvre endémique, qui s'accompagnerait souvent de bubons, de pétéchies, et qui cependant serait toute autre chose que la peste.
§ 337. Causes g^énérales de la peste. — Les contrées de l'Orient, malgré des différences climatériques et topographiques considérables; ontentre elles certaines conditions communes que l'expérience a montré être très-favorables au développement et à la propagation des maladies épidémiques graves; ce sont surtout la misère générale de la population en ce qui concerne les habitations, la nourriture et les vêtements, l'absence complète jusque dans ces derniers temps de toute mesure sanitaire. Ta-
bandon de la culture du sol, l'accumulation de matières putrides organiques, la présence de marais dans beaucoup de localités, des causes multiples, l'humidité de l'air et du sol, enfin une haute température. Dans la basse Egypte en particulier, le pays qui a toujours été de préférence le foyer originaire de la peste se caractérise par la misère, la malpropreté et la barbarie du degré le plus incroyable, son sol d'alluvion est fortement humecté par les débordements du Nil, et donne lieu à la formation de nombreux marais. Le développement d'une maladie spéciale se laisse donc naturellement expliquer par la réunion de ces conditions antihygiéniques; un fait bien remarquable encore, c'est que, dans les autres maladies typhoïdes, les cas participant du caractère de la peste se rencontrent surtout lorsque la population ou les malades ont été exposés à des privations générales et à des émanations putrides intenses. Les causes de la peste n'ont rien à faire avec celles de l'impaludisme ; les contrées fortement marécageuses se trouvant dans des conditions climatériques semblables, l'Afrique française du Nord par exemple..., ne produisent aucun cas de peste; d'après Gosse, la peste se développe souvent en Grèce avec peu d'intensité dans les pays à fièvre, et en Egypte certaines parties des côtes seulement appartiennent aux véritables contrées marécageuses.
§ 338. De la peste dans les grandes Endes. — Tandis que la peste est actuellement éteinte en Orient, il semble d'après quelques rapports qu'elle se développe toujours d'une manière épidémique et par places dans des localités où on ne la supposait pas autrefois, principalement dans les Indes orientales. La peste dite de Pâli, observée autrefois en 1813-]821^ en d836, doit être considérée en raison de son appareil symptomatologique, et de ses lésions nécroscopiques (1), comme la même maladie que la peste d'Orient, on y a rencontré souvent ces hémorrhagies du poumon qui ont caractérisé les épidémies de peste de la mort noire. Cette maladie a quitté la contrée oii ont régné ces épidémies, mais dans d'autres parties des grandes Indes, la maladie aurait apparu tous les ans jusqu'en 1833, au milieu d'une population vivant dans le degré le plus marqué de misère, de malpropreté joint à un encombrement extrême dans les habitations (2); à partir de l'année 18o3-18oi, époque à laquelle l'on rencontre des mesures sanitaires, la maladie parait avoir beaucoup diminué ou avoir tout à fait disparu. Ces pestes de l'Inde ont un intérêt au point de vue nosographique aussi bien qu'au point de vue historique, puisque l'opinion qui fait venir la mort noire du quatorzième siècle des Indes vers l'Occident, a beaucoup de faits en sa faveur.
§ 339. £.a peste est contag^îeuse. — La peste, telle qu'elle a régné en Orient et en Europe, est une maladie contagieuse ; ce fait, admis il y a vingt ans sans conteste, à part un petit nombre d'anciennes exceptions, a
(1) Webb, Pathologia indica, 2» éd., p. 212.
(2) Nederl Weeckbl. Jan. 1S55, et Schmidt's Jahrbûchery\iï)Q,Y>vtx\.ÏQÏ . — Hirsch, Hist, georjr. Pathologie^ tome I, p. 209.
été récemment discuté par quelques médecins français, et, en particulier, par Clôt; il devint l'objet d'un doute sans fondement, et là où les preuves devenaient trop évidentes, il fut du moins obscurci par une querelle de mots sur les expressions infection et contagion. Je ne suivrai pas dans tous les points cet esprit de contradiction et de sophisme, je ferai seulement une remarque contre une de ces raisons apparentes. Il y a quelques faits de contagion bien observés et prouvés, et nécessairement ils ne sont pas très-nombreux en raison de l'exactitude que l'on doit mettre à les constater d'une manière précise; on a voulu leur opposer la masse des faits négatifs dans lesquels le transport de pestiférés n'eut aucune conséquence, et l'on a dit alors que la majorité des cas était décisive, que les autres n'étaient que des exceptions, et devaient à peine être pris en considération pour juger la question. En raisonnant de cette manière, on pourrait nier la propriété contagieuse de toutes les maladies qui le sont réellement ; pour que la contagion existe, il n'est point nécessaire que la maladie soit chaque fois et invariablement communiquée par un malade, mais il suffit que cela puisse arriver. La propriété contagieuse de la peste ressort indubitablement des faits suivants :
§ 340. Preuves de la contag^iou dans la peste. — a. Dans un certain nombre d'épidémies bien connues, en tenant un compte exact de toutes les circonstances signalées par des observateurs désintéressés et amis de la vérité, on ne peut faire d'autre hypothèse que celle de l'introduction de la peste, dans une population saine jusqu'alors, par quelques malades introduits du dehors; il en est ainsi de la peste de Syrie, décrite par Schraud, de la peste de Moscou de 1770, oià, après 150 ans d'intervalle, l'importation se fit d'une manière évidente par des soldats (Samoilowitz, IMertens) ; à Marseille, en 1720, après 50 années d'immunité, l'importation eut lieu par le vaisseau du capitaine Ghataud ; à Malte, en 1813, ce fut après 130 ans, par le vaisseau Saint-Nicolo, venant d'Alexandrie (Faulkner, etc.); en Morée, en 1827, par les troupes égyptiennes (Gosse); de même à Odessa, en 1837 (Heine); au Caire, en 1835, etc. — En poursuivant attentivement l'étude de ces faits, on ne tarde pas à remarquer qu'aussitôt l'arrivée évidente de pestiférés dans ces localités, ceux-là sont les premiers atteints qui ont d'abord affaire avec eux ; la propagation se fait lentement, souvent d'homme à homme, de famille à famille ; la maladie se déclare après une longue immunité, qui précède souvent les épidémies; en présence d'un tel ensemble de faits, on ne saurait révoquer en doute la contagion, et on expliquera par elle toute la marche des événements. Les adversaires de la contagion font provenir les épidémies de l'air, d'un génie épidémique, de conditions inconnues.
b. Des cas particuliers, nombreux et inattaquables en tout point, se sont développés dans les stations des quarantaines en Europe, à la suite de rapports avec des pestiférés venus d'Orient. Ces cas ne se produisirent jamais sans que des malades, atteints de peste, y eussent été introduits,
ÉTIOLOGIE. 369
et, dès qu'ils arrivaient, une épidémie de peste régnait toujours dans l'endroit où abordait le vaisseau qui les amenait. Ces importations ont eu lieu, d'après le consciencieux Ségur-Dupeyron, 33 fois de 1721-1830, dans les quarantaines d'Europe, à Venise, à Livourne, etc. ; dans les quarantaines de Marseille de 1720, 8 cas seulement ont été constatés dans le personnel des lazarets, dont 5 avec une terminaison funeste ; les cas de Malte (1813-18U), de Zante, en 1829, d'Alexandrie, en 1832, de Coustantinople, offrent le même degré de certitude.
c. En isolant sévèrement les individus atteints de la peste, la maladie importée ne se propage pas plus loin ; c'est là ce que nous apprennent les faits nombreux des quarantaines d'Europe ; en permettant au contraire le rapport des individus sains avec ceux qui sont atteints, la maladie prend une plus grande extension. L'isolement complet des individus sains ne donne pas, à la vérité, dans les épidémies de peste de l'Orient, une immunité absolue; mais il y a cependant un nombre de cas bien constatés où l'isolement pratiqué tout de suite a préservé un assez grand nombre de personnes au milieu d'une population décimée par la peste. Ainsi, dans l'orphelinat de Moscou, en 1770, 1,400 personnes restèrent exemples de la maladie; le môme fait se reproduisit à l'école de cavalerie de Ghizeh, à l'école polytechnique de Boulak, dans l'épidémie du Caire de 1835, et dans d'autres circonstances nombreuses. Si des cas de peste se développent assez souvent dans des maisons isolées au plus fort de l'épidémie, il faut penser que l'isolement a lieu uniquement contre le contact direct d'hommes ou de vêtements, mais qu'il ne protège point contre les émanations ; il faut se dire eu outre que ces isolements ne sont pas souvent complets là où la surveillance n'est pas très-sévère, et que parfois, du reste, au plus fort des épidémies, il semble se constituer une atmosphère générale d'émanations pestilentielles, contre laquelle aucune précaution ne met à l'abri.
d. yinoculalion directe a donné, dans une série de cas, des résultats positifs, et nous a fourni ainsi la preuve d'une transmissibilité que nous ne possédons jusqu'à ce jour pour aucune autre maladie typhoïde. Abstraction faite de quelques faits anciens, remarquables, mais non constatés publiquement (Dussap, Valli, Ceruti), nous possédons sur ce point le cas du médecin anglais Whyte (1812) ; de fortes frictions furent faites avec le pus d'un bubon dans la région de l'aine ; le jour suivant* le même pus fut inoculé au poignet, la peste se déclara vers le 3*^-4^ jour ; un anthrax se développa au point frictionné ; la mort eut lieu du T au 8° jour ; dans les expériences faites au Caire, en 1833, sur des condamnés à mort, l'inoculation d'un sang de pestiférés récents eut lieu sur deux individus sains ; la peste se déclara au 3'^ jour, ils guérirent.
§ 341. Modes di-ïersde la coiitag:ion. — De même que dans les autres maladies typhoïdes et dans toutes les maladies contagieuses aiguës, de même aussi dans la peste, la contagion pourra être temporairement, et
QRIESINGER MAL. INFECT. 24
dans quelques cas éminemment intense; dans d'autres, elle sera trèsfaible, ou elle fera tout à fait défaut. Il est certain que le contact direct du malade n^est point nécessaire pour la contagion comme on le croit actuellement en Orient, et, comme du reste c'était autrefois l'opinion d'Hildebrand, opinion adoptée à celte époque par la généralité des médecins. Le contagium 'peut être évidemment transmis par l'air à une petite distance, et c'est là certainement le mode le plus fréquent de contagion, à en juger du moins par les faits que nous avons aujourd'hui. Cette communication à distance paraît très-fa vorisée par certaines circonstances, telles que le confinement de l'air, la malpropreté, l'encombrement et l'humidité; au contraire, la contagion est moins forte lors de la dissémination des malades, lors d'une ventilation à l'air libre. Une atmosphère pestilentielle générale paraît surtout se constituer au milieu de ces conditions anti-hygiéniques.
Les effets du malade, ses draps, son linge, etc., peuvent recevoir le contagium et le transporter dans des lieux indemnes jusque-là (1). Au contraire, il n'y a aucun cas bien constaté d'importation de la peste en Europe uniquement par des marchandises commerciales (coton, etc.), et c'est avec raison que, dans les questions récentes au sujet de la peste, on a pu déclarer vieillie et dénuée de fondement la distinction faite jusqu'à ce jour en marchandises qui transportaient ou ne transportaient point le contagium.
§ S^S. Temps de l'incubation. — Le temps de l'incubation a, au point de vue des mesures sanitaires, une importance plus grande que dans aucune autre maladie; car la durée des quarantaines dépend nécessairement de cette solution : au bout de combien de temps l'apparition possible de la peste est-elle à craindre chez un individu qui n'en présente aucun symptôme? Dans beaucoup de cas, l'incubation ne dure que deux à trois jours; le temps de la plus longue incubation a été différent pour différents observateurs; cependant, dans l'immense majorité des cas, et surtout dans les observations importantes des quarantaines, la peste s'est toujours déclarée dans l'espace de sept jours après la réception possible du contagium ; les cas d'incubaiion de quinze jours (Heine, Bulard , Robertson, Gosse, etc.) sont tout à fait isolés et exceptionnels; ils sont comparables à ces cas rares où la pustule de vaccine se développe plus tard qu'à l'ordinairC;, vers le 10® jour.
§ 343. lia contag'ion peut être locale. — Une particularité tout à fait spéciale à la peste, c'est que la contagion peut être locale sur la peau ; à la suite d'un contact direct avec le malade ou ses effets, un charbon peut se développer au point touché, et peut-être même un bubon se produire dans les ganglions voisins sans lésion locale. Gosse surtout a observé pendant longtemps ce mode d'action du poison de la peste et cette nature de propagation de la maladie dans l'épidémie de Grèce qu'il a décrite; dans
(1) 11 faut surtout prendre en considération le témoignage d'iiomnies honorables et dignes de foi, tels que Pugnet et Desgenettes.
ETIOLOGIE. 371
d'autres auteurs on trouve des faits qui ne se laissent interpréter qu'en admettant que le poison de la peste agit souvent d'une manière directe sur la peau, qu'il peut y exercer une action seplique directe menant à la gangrène et y développer une inflammation se propageant aux ganglions voisins. La peste se comporte donc comme le charbon; elle amène des gangrènes de la peau aux points de contact, ou lorsque l'affection se développe intérieurement, comme à la suite de l'usage de la viande d'animaux malades, elle produit à des endroits déterminés la gangrène de la peau. Dans la peste, ces cas d'infection locale doivent être considérés jusqu'à ce jour comme exceptionnels; ou a lieu d'admettre que la contagion, dans la grande majorité des cas, amène une maladie générale; aussi faut-il s'étonner que cette forme de la peste avec contagion locale, décrite par Gosse, si fréquente, d'après lui, en Egypte, et appelée la Peste des pauvres gens, n'ait été mentionnée nulle part par les observateurs d'Egypte. Cependant, cette question importante de reproduction de la peste mérite de nouvelles recherches aussitôt que l'occasion s'en présentera: car, d'autre part, quelques faits semblent prouver que l'infection locale de la peau et restant telle, est beaucoup plus fréquente, mais qu'elle procède d'une manière très-cachée, peu observée jusqu'à ce jour et difficilement reconnaissable.
§ 344. I^ature du poison de la peste. — Une connaissance exacte de la nature du poison de la peste nous fait naturellement défaut; il présente avec le poison des cadavres de nombreuses analogies dans son mode d'action et peut-être aussi dans son développement. Les blessures faites dans les autopsies s'accompagnent quelquefois d'inflammations locales passant rapidement à la gangrène, quelquefois la détermination locale fait défaut et quelques jours après la blessure une inflammation très-aiguê, accompagnée de symptômes généraux violents, se produit dans les ganglions voisins. Il semble aussi que des émanations putrides intenses peuvent donner lieu à une modification générale de l'organisme et développer par suite une maladie semblable à la peste: c'est ainsi que l'on a vu la véritable peste se développer en Egypte, dans le voisinage d^un cimetière dont la terre avait été récemment remuée. Un fait bien remarquable encore c'est que, jusqu'à l'établissement des nouvelles mesures sanitaires, les cadavres n'étaient point enterrés dans la Basse-Egypte, le pays originaire de la peste ; on se contentait de les déposer sur le sol et de les couvrir de détritus ; la putréfaction s'exerçait alors au contact de l'air ; bien plus, dans les quartiers populeux du Caire qui furent toujours décimés à un si haut degré, on voyait des cas de peste se développer après la démolition d'une maison, alors que les morts étaient en grande partie enterrés dans les maisons elles-mêmes, en partie dans l'épaisseur de leurs murailles ou dans le sous-sol. A la suite des nouvelles mesures sanitaires, cet état déplorable a presque complètement cessé, et depuis cette époque la peste ne s'est pas montrée. On ne saurait prouver et on est encore moins en droit de dire
que la pesle, maladie spéciliqiie et contagieuse, n'est qu'un empoisonnement putride; mais une certaine vraisemblance nous porte à admettre que la cause spécifique de la peste est analogue dans sa nature au poison des cadavres et qu'elle trouve dans la décomposition putride des corps des circonstances qui favorisent son développement ou lui permettent de subsister et de se prolonger.
§ 345. Développemeut miasmatique, déyeloppement par eoutag^ion.
— Dans les pays oti elle est endémique, la peste sévit généralement sous forme d'épidémies plus ou moins considérables et parfois d'une intensité terrible. Il semble y avoir des épidémies qui donnent lieu à une production abondante du poison spécifique, dans beaucoup de localités et dans quelques années, sous l'influence de circonstances inconnues. La tradition populaire en Egypte veut que les années de peste coïncident avec une crue considérable des eaux du Nil ; le fait, d'une manière générale, n'est pas exact ; cependant on ne saurait entièrement nier Tinfluence d'une humidité considérable jointe à d'autres causes. A côté de ces épidémies, que l'on peut caractériser du nom de miasmatiques d'origine, il y en a d'autres beaucoup plus fréquentes, aussi bien en Orient qu'ailleurs; elles reconnaissent pour origine un cas contagieux importé dans la contrée, la propagation a lieu peu à peu et elle continue parce qu'on ne peut l'arrêter. Les malades sont d'abord groupés autour du premier cas importé; pendant trois à quatre semaines l'isolement reste assez complet, puis le conlagium se dissémine, se répand partout, et, lorsque des centaines et des milliers d'individus sont atteints en même temps, ils développent dans l'air un miasme pestilentiel, et l'influence épidémique générale se traduit par un malaise chez la plupart de ceux qui restent dans un état de santé relatif. Les épidémies purement contagieuses peuvent naturellement épargner souvent les contrées les plus insalubres^ les plus salubres peuvent être décimées ; la peste peut de cette manière régner dans une localité avec une intensité considérable, tandis qu'à côté on n'observera aucun cas de peste. Ces épidémies peuvent être arrêtées dès le début par des mesures coercitives; ce résultat souvent obtenu contredit donc l'opinion qui veut que les épidémies de peste régnent sur une contrée suivant une loi de la nature en vertu de laquelle elles ne seraient que des comètes médicales poursuivant leur cours. La malpropreté, l'humidité, la misère, les conditions anti-hygiéniques surtout pourront propager activement ces épidémies purement contagieuses d'origine ; c'est là ce que l'analogie avec les autres maladies contagieuses nous rend très-vraisemblable, c'est là ce que l'expérience nous confirme.
§ 346. Marche des épidémies. — La marche des épidémies est trèsvariable; elles peuvent durer quelques semaines, quelques mois ou se pro» longer pendant plusieurs années. Dans un grand nombre d'épidémies, non dans toutes, surtout dans celles qui ont une courte durée, on peut dire que l'intensité de la maladie est très-violente au début, qu'elle est
ÉTIOLOGIE, 373
moins forte au milieu de son cours et qu'elle est tout à fait légère et bénigne vers la fin; dans d'autres épidémies la mortalité est proportionnellement au nombre des malades la même depuis le début jusqu'à la fin. La rémission de la propagation des épidémies se fait en général rapidement; des cas nombreux, mais très-isolés, se disséminent encore au delà de l'année, du moins dans beaucoup de localités. Quant à cette opinion que les antres maladies cessaient complètement pendant le développement de l'épidémiC;, elle est en partie tout à fait inexacte, en partie tout à fait exagérée; on doit de plus remarquer que dans les épidémies d'Orient oii l'art du diagnostic était à son état primitif, l'on appelait peste toutes les maladies, même les plus légères.
§ 3A1, Inflnence des saisons snr le cours des épidémies. — Les épidémies de peste sont dans beaucoup de localités et d'une manière assez marquée sous l'influence des saisons et de la température. Dans les contrées tempérées de l'Orient, en Syrie, à Constantinople, en Grèce et môme autrefois en Europe, la maladie était aussi marquée au plus fort des chaleurs de l'été que des neiges de l'hiver (même à Moscou) ; les froids intenses cependant la rendaient plus rare et moins meurtrière, la chaleur humide favorisait son développement et les épidémies de Turquie survenaient le plus souvent au printemps ou au début de l'été. Au contraire un fait bien remarquable, c'est que dans l'Egypte moyenne et surtout au Caire, les épidémies de peste cessaient toujours au j)lus fort de l'été, du milieu de juin à l'époque des chaleurs tropicales, et on n'observait alors que quelques cas sporadiques; la maladie avaft-elle pris en ce moment une grande extension, elle disparaissait assez vite, et cependant les cimetières étaient encombrés de cadavres, les effets des malades étaient vendus et manipulés partout sans précaution, etc. ; il n'est jamais arrivé qu'une épidémie ait débuté au Caire au plus fort de l'été; les autres circonstances restant les mêmes, cette immunité doit être attribuée à la grande chaleur et à la sécheresse de cette saison, le poison de la peste semble être alors anéanti. Avec cettemanière de voir concorde ce fait que la peste n'a jamais été observée dans les contrées des Tropiques, que la haute Egypte n'a jamais éprouvé d'épidémies graves en raison de la chaleur et de la sécheresse qui y régnent, que l'Egypte moyenne a été souvent épargnée et que la maladie n'est jamais allée au delà de Wadi-Halfa dans la Nubie inférieure où il ne saurait être question d'un développement spontané. La peste est donc, comme les autres formes de typhus, bien plus une maladie des climats tempérés que des climats chauds et elle s'accommode moins facilement, paraît-il, d'une température très-élevée. On a utilisé ces faits pour la destruction artificielle de la matière contagieuse et, comme il semble, avec succès.
§348. uéTeloppement spopadique. — Tandis que l'on peut donner' sur beaucoup de points des renseignements positifs sur la propagation épidémique de la peste, une obscurité complète règne au sujet de l'appa-
rition et du mode de développement des cas sporadiques. L'opinion générale, celle qui a servi à établir les bases des mesures sanitaires d'Europe, était il y a peu de temps que la peste continuait à exister en Orient, et surtout en Egypte, sous forme de cas isoles, beaucoup des derniers écrivains qui observèrent sur place, regardaient cette donnée comme tout à fait positive. Gaëtani par exemple déclarait que ces cas étaient exlraordinairement fréquents dans la basse Egypte, et beaucoup d'autres parlaient de son apparition chaque année et de sa terminaison souvent funeste (1). Bulard fut le premier à dire que ces faits devaient être, en tout cas, trèsrares, toujours très-légers, et que surtout ils n'avaient pas été bien constatés. Les récents observateurs ont confirmé avec raison cette opinion ; on entend souvent parler de ces cas en Egypte, mais demandez-vous à les voir, votre désir n'est jamais rempli, ou l'on vous montre un bubon syphilitique ; c'est ce qui m'arriva, et de la part d'un médecin qui avait beaucoup écrit sur la peste. Aucun des médecins sanitaires français qui stationnent en Egypte depuis 1843, ni moi-môme malgré tous mes efforts, n'avons été assez heureux pour voir un seul de ces cas ; de toute manière ils ne sont donc pas fréquents, ils n'existent point ou ce ne sont que des cas isolés faisant suite à une épidémie. Il est donc suffisamment prouvé que la peste n'est point une maladie permanente en Orient et surtout en Egypte, qu'elle n'est pas endémique dans le sens d'un développement continu, mais que c'est un^ maladie ne procédant vraisemblablement que par épidémies ; aussi ce fait doit-il servir de base aux nouvelles réformes à établir au sujet des quarantaines dans beaucoup de contrées d'Europe. Y aurait-il des cas de peste réellement isolés? La question étiologique devra être l'objet d'une étude attentive, et c'est là un point à éclaircir dans l'histoire de la peste lorsque l'occasion s'en présentera.
§ 349. Influence «les conditions în<iîTiduelles. — Quant aux Circonstances individuelles qui exercent une influence sur le développement de la maladie, il y a peu de chose à dire de bien constaté. Les deux sexes paraissent également prédisposés ; la grossesse et lapuerpéralilé ne donnent aucune immunité ; la maladie serait plus rare après 50 ans, les enfants de tout âge sont souvent atteints ; des charbons et des bubons (Russel, Aubert Roche) ont été constatés sur des enfants nés avant terme de mères atteintes de la peste. Les nègres sont atteints en Egypte dans une proportion considérable et très-gravement, les Européens contractent la peste, tantôt plus, tantôt moins facilement que les indigènes, d'une manière générale la maladie est mortelle chez eux. Une immunité remarquable a été constatée de plusieurs côtés pour certaines professions ; les individus qui sont souvent au milieu de Teau, les porteurs d'eau, les garçons de bain, mais surtout ceux qui portent de l'huile, les marchands d'huiles et de graisse sont, de même que dans la fièvre exanthématique,
(1) Gaetani, Edinburgh Journal., vol, LXVIII, p. 382.
très-rarement atteints. Un individu peut avoir plusieurs attaques, mais cela est rare, et souvent alors elles ne se produisent que sous une forme incomplète, elles consistent dans du malaise, de la douleur aux glandes inguinales, dans quelques charbons, etc. L'existence antérieure du typhus ne donne point d'immunité contre la peste, et réciproquement. Dans les temps de peste, on doit beaucoup attribuer aux causes occasionnelles ordinaires, telles que refroidissement, fatigues, écarts de régime, frayeur, etc., tout ce qui affaiblit auparavant la constitution semble du reste augmenter la susceptibilité morbide.