SYMPTOMATOLOGIE. — APERÇU DU COURS DE LA MALADIE
§ 350. Idée générale du sujet. — Tous les observateurs sont d'accord sur ce fait que l'appareil symptomatologique de la peste est essentiellement multiple, que par suite son diagnostic est souvent difficile, surtout au début des épidémies, et qu'Userait téméraire de chercher à épuiser une description complète des symptômes; mais tous ont trouvé nécessaire de décrire une série de formes variées que j'aborderai plus tard. Au contraire, un accord général règne dans la description symptomatologique des cas bien confirmés tels qu'ils se produisent le plus souvent au milieu des épidémies ; on doit les compter à la vérité au nombre des cas graves, mais ils peuvent guérir, sous tous les rapports on doit les considérer comme le type de la maladie complète et bien développée.
La peste apparaît donc ici comme une maladie fébrile aiguë avec état typhoïde bien accusé, et dans son cours des bubons et souvent des charbons se développent.
§ 351. Siyinptômesdn début. — Rarement il y a des prodromes, de la perte de Tappétit, des douleurs lombaires, de la fatigue et de la courbature ; ordinairement le début se fait brusquement, il commence avec un stade de dépression ou de coUapsus plus ou moins marqué, qui semble être le premier résultat de l'absorption du poison. Les malades tombent dans l'épuisement le plus considérable, ils éprouvent une céphalée intense et ressentent une pesanteur de tête qui a été souvent comparée à celle que produit la vapeur épaisse d'un fourneau ; le visage est bientôt pâle et abattu, les yeux sont mats et excavés, le regard est vide et fixe, la parole est difficile et tremblante, la démarche est chancelante et mal assurée, les sens et l'intellect sont émoussés ; tous ces symptômes d'invasion se développant avec intensité semblent dès le début plonger le malade dans une ivresse profonde. Des nausées et souvent des vomissements s'établissent, le malade
ressent des frissons passagers avec un sentiment de chaleur intérieure ou des frissons véritables ; le pouls est encore peu accéléré et mou, fréquemment petit et irrégulier. Souvent de l'injection delà conjonctive se produit alors à l'angle interne de l'œil, les pupilles se dilatent, et il y a une déformation complète des traits du visage. Ce premier groupe de symptômes est parfois à peine marqué et ne dure que quelques heures, souvent il est fortement développé et se continue pendant tout un jour et même jusqu'au troisième jour.
§ 352. Stymptômes confirmés. — Le début de la chaleur fébrile caractérise le développement consécutif de la maladie ; les malades s'agitent, la peau est bientôt d'une chaleur brûlante, la vue est un peu obscurcie, l'œil est injecté, brillant, mais hagard, les pupilles sentie plus souvent dilatées, l'ouïe est affaiblie ; les lèvres et la langue chargées d'enduits blanchâtres, comme crayeux, se gonflent et se dessèchent bientôt; des sensations douloureuses de chaleur existent dans l'estomac et l'abdomen et ne sont point calmées par l'ingestion abondante de boissons fraîches; les malades sont si déprimés et abattus qu'ils'peuvent à peine répondre, touten ayant leur pleine connaissance. Beaucoup de malades considèrent la tète et l'estomac comme le siège de la douleur, puisils sont vaincus par la fatigue ; la céphaléeintense se transforme peu à peu en délire et en stupeur, et dans les cas graves un état typhoïde bien marqué avec la prostration la plus complète existe déjà du deuxième au troisième jour de la maladie. A cette période de l'intensité delà fièvre, les hypochondres se tuméfient (foie ? rate? méléorisme ?), le vomissement continue souvent avec force, l'urine est très-rare, fréquemment sanguinolente ou tout à fait supprimée ; souvent l'on voit survenir un peu de catarrhe bronchique, souvent aussi des épistaxis. Du 2'' au 4® jour de la maladie un bubon se développe avec douleur dans l'aine, dans Taisselle, dans le cou ou à l'angle de la mâchoire ; il peut y en avoir plusieurs ou un seul, ils peuvent être dès le début petits ou volumineux ; les charbons sont plus rares, ils surviennent le plus souvent après les bubons, parfois aussi dans eux ; ils se développent de préférence aux jambes, au cou et au dos. Avec la formation et le développement consécutif de ces localisations, une rémission fébrile survient au milieu de sueurs abondantes lors du cours heureux de la maladie, le malade devient plus calme, l'expression du visage est plus naturelle, la langue s'humecte, l'injection de l'œil et la dilatation des pupilles diminuent. Les bubons continuent à se développer, ils suppurent ou passent à la résolution, les charbons se limitent , la partie gangrenée se détache et tandis que l'amélioration se continue dans les cas favorables au milieu d'une sudation abondante et d'une sécrétion rénale copieuse, la convalescence s'établit du 6*^-8'^ jour de la maladie.
§ 353. lia rémission peut faire défaut ou être suivie d'accidents g^raTes. — Non-seulement la rémission peut faire défaut parfois à l'époque du développement des localisations, a ors qu'un état typhoïde accompagné de fuliginosités, de délire calme et de diarrhée se continue jusqu'au
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i^" OU au 20^ jour de la maladie (époque correspondant au deuxième stade des autres maladies typhoïdes), mais une rémission peut s'établir et un deuxième stade se constituer avec des paroxysmes fébriles irréguliers, des parotides et des miliaires symptomatiques, sans aucun doute, d'une pyémie. La mort peut survenir à celte époque, tantôt sous la forme d'un coUapsus subit tout à fait inattendu, tantôt au milieu d'un développement rapide de convulsions avec coma, tantôt au milieu d'un épuisement général par l'intensité de la fièvre, tantôt enfin au milieu d'un état de septicémie plus ou moins rapide, caractérisé par des pétéchies, des hémorrhagies et de la gangrène des bubons. La convalescence est quelquefois assez prompte, dans un grand nombre d'autres cas, la maladie laisse à sa suite un épuisement considérable; des troubles locaux, la continuation d'abcès qui ne veulent pas guérir, la suppuralion de ganglions lymphatiques internes, etc., peuvent subsister.
§30-4. Variations dans la marche delà maladie. — Les variations que peut subir celte marche ordinaire de la peste ont trait en partie à Tintensité et à la durée de la maladie, en partie aux différences que présentent dans leur série d'évolution successive quelques symptômes importants. Tous les observateurs ayant vu beaucoup de pestiférés, décrivent des cas très-rapidement mortels alors que les malades ne dépassent pas le premier stade du collapsus ; tous les signes de la dépression la plus profonde des fonctions nerveuses s'établissent rapidement, des frissons irréguliers se développent; les malades deviennent somnolents et muets, ils tombent en défaillance ou dans un coma agité, ils vomissent de nouveau et offrent de légères convulsions ; ils se refroidissent, le visage est complètement défait, il est d'une couleur de plomb et cadavérique, des pétéchies se développent de nouveau, et la mort survient à partir des douze premières heures jusque dans les quarante-huit heures, sans qu'il y ait eu à l'extérieur de localisation appréciable, ou rien autre chose qu'une réaction fébrile intense ; sur le cadavre on trouve déjà de la tuméfaction dans certains groupes de ganglions internes (pestis sidérons). — Presque aussi dangereux sont les cas où un mouvement fébrile d'une intensité exceptionnelle se développe tout d'un coup, une rémission temporaire lui succède avec des exacerbations irrégulières, les douleurs épigastriques sont violentes et les vomissements continuent, la sécrétion urinaire s'arrête presque tout à fait, les bubons commencent à se développer, mais plus souvent subissent un processus régressif, les charbons, les pustules et les pétéchies apparaissent; à cette période de la rémission, l'épuisement est complet et le malade meurt ordinairement du 3'' au A^ jour.
§ 3oo. Formes légères. — A côté de cette marche essentiellement maligne, on observera beaucoup de formes légères de la maladie, elles seront surtout plus fréquentes vers la fin des grandes épidémies et elles constitueront alors de très-petites épidémies auxquelles seront rarement mêlés des cas graves. C'est à cette catégorie qu'appartiennent ces cas présentant
à un degré modéré les symptômes décrits dans le paragraphe 321 ; la peau de ces malades a une tendance marquée à la transpiration, il n'y a point de trouble de la sécrétion urinaire et vers le ^''-S'^jour les symptômes ont une intensité moyenne, les bubons et les charbons siiperliciels apparaissent de bonne heure, et sans aucun autre trouble, ils parcourent leurs périodes de résolution ou de suppuration et d'élimination. Il y a aussi des cas apyrétiques, tout à fait ambulatoires, dont le cours est assez lent, ils s'accompagnent d'anorexie, d'enduits de la langue, de délire passager; on voit alors survenir dans la région de l'aine ou dans le fond de l'aisselle un petit bubon ou il y a douleur sans tumeur appréciable ; cependant une terminaison funeste peut avoir lieu subitement et d'une manière tout à fait inattendue.
§ 356. Formes légères. — D'une manière générale les formes bénignes paraissentcomprendre encore ces cas souvent mentionnés où des charbons se développent comme troubles primitifs avec ou sans bubons, les bubons que l'on peut observer semblent être alors le résultat d'une résorption des parties mortifiées de la peau ; dans beaucoup de ces cas l'infection paraît même rester hmitée, locale, aussi n'otfrent-ils qu'un mouvement fébrile très-léger sans s'accompagner des autres phénomènes généraux de la peste, la guérison survient directement avec la guérison de la lésion locale; mais dans d'autres cas le processus local donne lieu à une infection générale, l'on voit bientôt se développer un état typhoïde avec tous les symptômes décrits et une terminaison souvent funeste.
§ 357. Complications î ictère, épîstaxis, liématémèse, etc. — On doit
attacher un grand intérêt aux cas de peste souvent observés pendant les épidémies et qui s'accompagnent d'ictère, d'épistaxis, parfois d'hématémèse et de rétention d'urine, ils ont souvent été comparés à ceux de la fièvre jaune (1), les preuves anatomiques nous font ici tout à fait défaut, mais je pense qu'il s'agit d'une pyémie survenue dans la peste, ou de la typhoïde bilieuse, à en juger par les descriptions données; il est possible aussi que dans quelques cas un ictère de cause mécanique se développe à la suite d'une tuméfaction considérable des ganglions lymphatiques de la veine porte.