‹ Traité des maladies infectieusesChapitre 50 sur 70 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ÉTIOLOGTE.

ARTICLE 1".— HISTOIRE ET É PID É M I OLOGI E.

§ 372. Origpine da choléra dans les Cirandes-Indes. — Chacun sait que les Indes orientales ont éié le point de départ de la propagation épidémique du choléra; dans ces pays on comprenait sous ce nom, paraît-il, deux processus morbides endémiques, l'un se caractérisait par une diarrhée bilieuse intense, l'autre revêtait une forme plus grave, il correspondait à notre choléra asiatique, et les Français du pays l'avaient appelé Mort de chien par corruption du mot sanscrit iMortdixim. Ces deux formes pouvaient se développer d'une maniôre sporadique, elles semblaient être devenues plus fréquentes à certaines époques, comme cela a eu lieu pour le choléra nostras chez nous; la dernière forme se serait manifestée par quelques épidémies considérables au siècle dernier, et uUérieureuient; la maladie ne sévissait qu'à l'automne et parmi les classes inférieures, les épidémies cessaient bientôt et attiraient peu l'attention.

§ 373. Uarclie des premières épidémies dans les Indes. — Pour la première f is en l'année 1817 (et môme dans la |)remière moitié de- 1816 (1) d'après quelques renseignecnents isolés), la maladie quitta l'Iode, sa propagation épidémique devint considérable et elle commença à prendre le caractère voyageur; déjà en mai, à l'époque des pluies de l'aimée 1817, nous trouvons des épidémies à deux endroits diftérents, situés à 40 milles géographiques l'un de l'autre, à Burrumputer et à un bras au delta du Gange; en juillet elle s'étendait très-loin et régnait par exemple à Patna bien au delà sur le Gange, au mois d'auût elle exerçait ses ravages dans la partie nord du golfe du Bengale, à Calcutta, à Jessore, etc., et vers la fia de septembre elle avait occupé tout un rayon de dix degrés de longitude ; de là elle se propagea dans l'Iode selon toutes lesdirections; certaines parties furent d'abord épargnées, mais à la fin de l'année 1818, toute la Péninsule avait été parcourue et ravagée par le fléau.

II y a un grand intérêt à utiliser les recueils scientifiques et à mettre

(1) Journal a-iiatique, décembre 1831.

396 CIIOLÉKA ASIATIQUE.

en relief quelques parliculariiés importantes dans celle première propagation du choléra.

On ne connaît rien sur le point de départ véritable de la maladie, aussi bien que sur les causes qui lui donnèrent naissance; il y eut bien auparavant, en l'année 1816, de grandes pluies suivies d'inondations et de mauvaises récolles, mais on ne saurait établir aucun rapport entre ces accidents et les épidémies.

La nature de la maladie était complètement la même que celle que nous avons connue plus tard en Europe; les épidémies débutaient presque partout avec une malignité extraordinaire, elles diminuaient ensuite d'intensité, leur durée était indéterminée, parfois de quelques jours, le plus souvent de quinze jours à trois semaines et dans quelques contrées (Calcutta) d'une année entière; les pays de montagnes, les sols calcaires surtout étaient souvent épargnés d'une manière remarquable, les lieux ^bas, humides, fortement peuplés, éiaient atteints avec une grande intensité, parfois cependant ils échappaient à la maladie tandis que des terrains secs, sains en apparence, subissaient ses ravages ; on avait déjà nolé à ce moment l'influence fâcberse des bourbiers fangeux et des fosses d'aisances infectes. — La maladie continuait à sévir, elle augmentait et diminuait pendant toutes les {)ériodes de l'année, par les températures les plus variées de 4°-40° R., aussi bien au milieu des pluies continuelles que des sécheresses extrêmes ; les autres maladies endémiques, la fièvre intermittente, ladyssenterie, la fièvre bilieuse, régnaient comme autrefois.

Au début la propagation du choléra se faisait surtout le long des grands fleuves qui se trouvaient en même temps les voies principales du commerce, les rives des fleuves étaient plus fortement atteintes que les parties qui en étaient éloignées ; le choléra régnait de préférence le long des routes et dans leur voisinage, et l'on fit celte remarque, que la maladie ne se développa dans aucune localité qui n'eût eu auparavant des rapports avec une^ contrée oij elle régnait; dans une grande partie de son trajet l'é|)idémie marcha, en ayant contre elle la mousson sud-est, vent de mer violent, continu, accompagné de pluies; lorsque la maladie parulà Bombay en 1818, un fait était accepté à cette époque, c'est que le choléra s'étendait souvent dans une localité qui avait reçu un malade du dehors; l'importation du choléra à Bombay lui-même est reconnue (Jameson); d'autre part on avait déjà porté son attention sur certains faits qui plaidaient contre la nature ordinaire des maladies contagieuses, on avait remarqué par exemple que les médecins et leurs aides n'étaient pas atteints dans une proportion plus considérable que les autres, et que le contact le plus intime avec le corps du malade ne communiquait pas la maladie, etc. — L'influence des causes occasionnelles, écarts de régime, refroidissements, avait déjà été appréciée. — Un fait m'a surtout frappé dans les rapports des épidémies des Indts-Orienlales, et il diffère beaucoup de ce qui se passa ultérieurement en Europe, c'est le suivant : à côté d'un grand

nombre d'épidémies intenses et meurtrières, il y en avait d'autres plus légères et avec une mortalité si faible qu'on n'en vit jamais dans la suite sous une forme aussi bénigne. D'après Jameson, dans les faubourgs de Calcutta, sur 21,876 malades traités médicalement, il y eut 1,378 décès (6 p. 100) et la proportion était la même dans la ville ; à Bombay la mortalité fut de 7,5 p. -100 sur 14,000 malades; bien plus, tout un corps de cavalerie du colonel Skinner fut atteint et aucun bomme ne mourut après avoir subi un traitement par l'eau salée; la thérapeutique du choléra^dans l'Inde contenait du reste tous les germes qui devaient se développer ultérieurement en Europe et produire cette riche et abondante collection de médicaments tels que la saignée, le calomel, l'opium, les révulsifs irritants, l'eau salée, etc.

A partir de 1817 jusqu'à ce jour, la maladie ne s'éteignit jamais complètement, et des épidémies intenses survinrent çà et là; de 1823 à 1844. le choléra était signalé au nombre des causes de la mortalité dans la proportion d'un huitième pour les troupes européennes et presque d'un cinquième parmi les troupes indigènes (1),

§ 374. Propagation du choléra en dehors des Indes, de 1819 à

1846. — Nous ne pouvons indiquer ici qu'à grands traits la propagation épidémique du choléra; il marcha d'abord à l'est, au sud, au nord-est et au sud-est; en 1819, il régnait dans les Indes inférieures, à Sumatra, à l'île de France ; en 1820-21, il occupait toute la Cliine, l'Archipel des Philippines, Java; en 1823, Amboine, etc. — Pour la première fois en 1821 il se dirigeait à l'ouest et au nord, vers Mascat, Bagdad, en Perse et en Arabie; en 1828, il s'était étendu d'une part sur les rives de la mer Caspienne, et de l'autre il atteignait les déserts de la Syrie et les porls de la Méditerranée tels que Alexandrie, Antioche. L'arrêt qui se fit alors fut très-remarqr.able; les contrées d'Europe menacées de son invasion prochaine se trouvaient épargnées tandis qu'en Asie le fléau continuait ses ravages dans les pays déjà frappés ou dans de nouvelles régions. En 1829, le choléra abordait encore une fois les frontières de l'Europe, à Orcnbourg, et, en 1830 de nouveau, à Astrakan, il avait été importé de la Tartarie, paraît-il, dans la première localité, de la Perse, dans la seconde; dans beaucoup de contrées nous trouvons une mortalité très-considérable,^ très-faible dans d'autres et on ne saurait faire dépendre ces résultats d'erreurs de statistique (2).

La propagation du choléra en Europe se fit par Astrakan ; il marcha d'abord le long de la vallée du Volga, atteignit Moscou, en 1830, les 330 lieues de chemin d'Astrakan à Moscou (3) furent parcourues dans

(1) Report of the gênerai board of health, eic, I8àO.

(2) Dans la ville d'Oreubourg 1,100 individus furent malades, 900 guérirent ; à Iletzk sur 113 malades, 106 guérirent; dans tout le gouvernement dOrenbourg, sur 3,590 cas, il y eut 2,725 guérisons. Lici)tensiâdt, loc. cit.

(3) Les premières autopsies faites en Europe furent pratiquées à Moscou par Jâhnichea

l'espace de deux mois, si l'on compte à partir du début de l'épidémie dans les deux localités ^ la Russie fut complètement ravagée dans le cours d'une année; la guerre de Pologne de 1831 paraît avoir beaucoup contribué à la propagation de la maladie à l'ouest (en Pologne). Il y eut plusieurs épidémies en Allemagne, à Berlin, à Vienne, etc.; la propagation épidémique était en outre considérable, elle s'étendait au nord jusqu'à Arcbangel, au sud jus(ju'en Egypte, sur toute la Turquie, sur une partie de la Grèce, etc.

En Allemagne, aune époque où la médecine y était aussi pauvre en données positives que plongée dans une obscurité coupable, quelques voix orgueilleuses s'étaient empressées de dire que le masque du fantôme serait enfin déchiré; l'apparition du choléra exerça alors une influence décourageante éminemment utile, et sur la science et sur la pratique médicale. Les épidémiographes de ce temps le comparaient déjà à un ennemi réveillant avec force le monde médical de son état léthargique, ébranlant les systèmes et les théories que la généralité considérait comme inébranlables, etc. — Cette influence favorable s'est continuée jusqu'à ce jour, le choléra avec les grands problèmes pratiques qu'il soulève, mettait une fin aux théories hypothétiques sur les miasmes et les contagiums, il conduisait à abandonner ces aperçus approximatifs, et peu à peu forçait à la recherche isolée des conditions concrètes et véritables de son développement.

. En 1832 le choléra apparaissait pour la première fois à Londres, et arrivait à Paris en passant par Calais; sa première apparition en Amérique eut lieu à Québec, la maladie s'y développa à l'époque principale de l'arrivée des voyageurs d'Angleterre où elle régnait, le fléau sévit d'abord •dans les parties de la ville habitées par les passagers et les matelots, sans que cependant l'on pût constater le débarquement d'un cholérique. — Les épidémies se continuèrent en Europe, tantôt plus disséminées, tantôt plus compactes, elles régnèrent en partie dans des contrées qui en'avaient été exemptes jusqu'alors (en Espagne, 1833-1834, en Suède, 1834, dans le nord de l'Italie, à Munich, 1836, etc.), en partie dans des contrées qu'elles avaient déjà traversées, telles que Berlin en 1832 et 1837; à partir de 1838 LEurope fut presque pendant dix années à l'abri du choléra.

§ 375. l^ouvelle propag^ation épidémique en 1846. — En 1846, une nouvelle série d'épidémies se propagea des Indes; leur propagation fut très-inégale, le choléra se dirigea vers l'ouest et avec rapidité, la même année il traversa la Perse, une partie de la Turquie asiatique jusqu'en Syrie, et il marcha en même temps dans la direction nord-ouest vers le Caucase. Il s'étendit avec une grande rapidité vers le sud (il était déjà à la Mecque en janvier 1847) et vers le nord-ouest; la chaîne du Gau-

€t Mardis; ou peut-être auparavant en 1830 à Charkow. De nombreuses autopsies avaient déjà été faites dans les Indes.

ÉTIOLOGIE. 399

case fut non-seulement contournée, mais diro"tement parcourue le long de ses routes principales (Pirogoti), Moscou lut de nouveau atteint en septembre iSAl, cette fois quatre ans après le départ de l'épidémie de l'Inde, tandis qu'en 1832 l'intervalle avait été de douze ans. En 1848, il y eut de nouveau une propagation extraordinaire comparable à celle de 1831, mais plus rapide, plus générale, procédant souvent par bonds considérables, et se traduisant avec une intensité bien plus forte dans l'est, le nord et le centre de l'Europe, Pélersbourg éiait atteint, en juin, Berlin en juillet, Hambourg et Londres, en septembre, la Norwége, en décembre, etc.; il en fut de même de l'Orient et de la Turquie, de l'Egypte, etc. — Vers la fin de 1848 la maladie parut de nouveau dans les grands ports des États-Unis, à New- York, à la Nouvelle-Orléans; dans le printemps de 1849 une nouvelle épidémie règne à Paris, sa durée ne fut que de quatre mois, tandis que celle de 1832 avait été de dix mois, et de là elle se répand sur toute la France, sur la Belgique, etc. — Une propagation épidémique et plus forte qu'autrefois avait aussi lieu en Allemagne. L'année 18oI dans ce pays fut exempte du choléra, en 1852 la maladie se propagea de la Pologne à l'Est, mais du côté He l'Ouest elle ne dépassa point Berlin; des épidémies régnèrent aussi en 1848-1830, en 1852- 1853 (1). Au milieu de «ette propagation irrégulière dans les contrées européennes et extra-européennes, les années 1834 et 1855 furent surioul caractérisées par des épidémies considérables; ainsi à Munich et à Vienne en 1834, en Italie, en Espagne, en Orient, en Autriche en 1855; pour la première fois des épidémies apparaissaient en Suisse en 1855, à Aarau, à Zurich, à Bâle; pendant dix années le choléra se continuait avec une intensité décroissante; en 1856, des épidémies régnent à Ltibeck et h Kônigsberg, en Suède, en Espagne et en Portugal, à Madère, dans l'intérieur de l'Afrique ; en 1857, épidémies intenses en Suède, très-limitées dans le nord de l'Allemagne; en 1850, nouvelles épidémies considérables en Russie, dans le Mecklembourg, à Hambourg, à Lûbeck, en Hollande, en Espagne et au Maroc. La maladie disparut ensuite peu à peu de l'Europe; en Espagne, il y eut de fortes épidémies en 1860 à Malaga, à Grenade; à Saini-Pétersbourg, et dans ses environs, la maladie régna en 1860 et dans le printemps de 1861; en 1862 et 1863, des épidémies meurtrières régnaient en Chine.

Les épidémies dont la marche à travers l'Europe commença en 1848 ne furent pas aussi rapides que les premières de 1832, la maladie s'est déplacée plus qu'autrefois de son point de départ, les grandes Indes ; elle s'est installée çà et là, le contagium s'y est de nouveau développé et a donné lieu à une nouvelle production d'épidémies.

Les épidémies de choléra ont disparu, du moins en Europe, et même ces contrées du Nord où la maladie s'était fixée de préférence comme à Saint-

(1) La partie Estde la monarcliie prussienne perdit dans les années 1831-1855 à peu près 218,000 personnes du choléra, envi''on 200 sur 10,000 habitants. (Neiinuuin.;

Pétersbourg, enontété tout à fait exemptes. Combien de temps durera cette immunité, c'est ce que l'on ne saurait dire. Sera-ce pour toujours? C'est là chose difficile; nous devons continuellement nous tenir prêts à combattre la maladie (1).

Page 1