CHAPITRE II
ÉÏIOLOGIE
§ 2. Conditions de développement, distribution g^éograpliique. —
Les fièvres des marais existent sous forme d'épidémies ou de cas sporadiques et isolés, mais de préférence sous forme d'endémies. Les conditions de leur développement endémique résident essentiellement dans le sol, c'est dii sol que se fait la propagation du miasme. Ces conditions se rencontrent fréquemment au milieu des contrées presque toujours humides des zones tropicales, aussi y constituent-elles tout le caractère pathologique de ces pays, et c'est à peine si l'on peut y trouver quelque lieu élevé ou quelque formation géologique particulière qui en soit complètement à l'abri ; dans les zones modérées, l'action du miasme semble se limiter à certaines contrées, mais souvent dans une grande étendue ; dans l'Amérique du Nord la fièvre des marais ne règne que du 44^ au Al" degré de latitude, dans les contrées plus tempérées de l'Europe, en Suède par exemple, d'après Huss, elle s'étend jusqu'au 62^ En Amérique, l'immense territoire qui comprend les Etats-Unis, est presque complètement une contrée à fièvres, il en est de môme des Pays-Bas, de la Hongrie, de la Pologne, des pays situés au sud du Danube, de beaucoup de parties de la Russie, mais surtout de la Grèce et de l'Italie. Presque partout, dans le cours des temps, le défrichement du sol et les progrès de la culture ont fait diminuer le nombre de ces maladies; dans nos villes d'Allemagne, elles étaient jadis incomparablement plus fréquentes qu'aujourd'hui, et pour n'en citer qu'un exemple, si nous nous en rapportons aux descriptions que nous a laissées Medicus, ne voyons-nous pas que, même encore dans le milieu du siècle dernier, la fièvre intermittente régnait à Mannheim avec une fréquence et une intensité extraordinaires, tandis qu'aujourd'hui c'est à peine si l'on y constate quelques cas de la maladie, encore sont-ils peu nombreux et tout à fait légers. Il en est de même pour beaucoup d'autres localités et les mêmes changements se voient aujourd'hui en Amérique et en Afrique; sous l'influence des progrès de la culture de ce dernier siècle, les fièvres ont tout à fait disparu dajis toute la partie nordouest des États-Unis, et, en Algérie, le territoire de Bouff"arik a été presque complètement soustrait aux épidémies palustres.
§ 3. l^es contrées marécageuses leur donnent essentiellement naissance. — Si nous voulons considérer de plus près les circonstances qui donnent lieu au développement endémique des maladies des marais, il nous faut remonter à leurs causes véritables; elles se développent essentiellement au milieu des contrées marécageuses ; de nouveaux marécages
se forment-ils en certains endroits, ces maladies y deviennent fréquentes alors qu'elles y étaient inconnues auparavant ; les marécages disparaissent-ils, les maladies disparaissent de même, pour revenir encore une fois si elles trouvent les conditions de leur développement dans un sol humide où l'eau stagne de nouveau et se trouve en contact avec beaucoup de substances organiques. Il y a cependant beaucoup de contrées marécageuses qui sont exemptes de fièvres, même de ces contrées qui, par leur température élevée, semblent particulièrement prédisposées au développement de l'influence palustre; la distribution géographique des maladies nous fournit à ce sujet un certain nombre de données ; c'est ainsi que la terre de Yan- Diémen et la terre de la Nouvelle-Zélande (1) sont exemptes des fièvres, malgré les eaux stagnantes, malgré les débordements des fleuves, l'humidité de leurs rives et les fortes variations de température. Il en est encore de même d'ungrand nombre d'îles de l'océan Pacifique etraêmedequelques contrées marécageuses de ces fameuses côtes de l'Afrique occidentale ; nous ne connaissons point d'une manière générale les causes de cette immunité, mais si on porte son analyse sur certains faits en particulier, on reconnaît que les conditions suivantes jouent un rôle dans le développement du miasme infectieux.
§ 4. Conditions dans lesquelles les marais déTcloppent snrtont la
fièvre. — 1° Le développement du miasme est en rapport avec la. quantité d'eau. Des fosses profondes avec une eau stagnante, où la putréfaction ne s'exerce pas avec intensité, développent moins de fièvres que des couches d'eau peu épaisses, reposant sur un sol presque à fleur de terre, exposées aux rayons du soleil et prédisposées par suite à la putréfaction. Plus le dessèchement du limon bourbeux des marais a été complet, plus l'action infectieuse du miasme s'exerce avec force, aussi les fièvres les plus fréquentes et les plus pernicieuses surviendraient-elles à ce moment ; cet eff"et se produit surtout lorsque ces matières putrides sont tour à tour soumises à l'action d'une courte pluie ou d'une forte rosée et à un nouveau dessèchement par les rayons solaires ; il arrive souvent que des formes graves de fièvre intermittente disparaissent complètement lorsqu'un sol marécageux, après avoir été desséché, est de nouveau baigné par l'eau.
2° Les différentes proportions dans lesquelles le sol et l'eau se trouvent mélangés paraissent jouir d'une certaine influence : un sol riche en argile exerce une action mécanique et empêche l'eau de pénétrer profondément; un sol au contraire où les sels calcaires et l'eau dominent, contribue au développement du miasme ; cette donnée ne s'appliquerait pas à certaines contrées s'il fallait en croire plusieurs observateurs, mais elle est essentiellement vraie pour d'autres contrées où la fièvre se développe avec force sous l'influence d'effluves dégagées d'un limon imprégné d'eau douce et salée (2), dans des marais par exemple, occupés autrefois par la mer et où
(1) Hirsch, Handbuch der Histonsch-geographischen Pathologie, t. I, p. 32.
(2) Dans nos colonies des pays chauds, le mélange de l'eau de mer et de l'eau douce à
l'on retrouve des eaux minérales composées de sulfates et de chlorures (Savi). Peut-on attribuer l'action nuisible de ce limon fangeux à la putréfaction des êtres organiques de l'eau douce, putréfaction qui a lieu lorsque cette eau subit le mélange d'une eau salée qui provient du sol lui-même riche en sels? Le miasme infectieux se développe d'autant plus facilement que le limon des marais est riche en matières organiques, et surtout en matières organiques végétales; là oii elles sont en petite quantité, l'action paraît toujours modérée. On ne saurait dire exactement quel est le rôle joué par les matières organiques de provenance animale dans la production du miasme , mais on peut faire remarquer que les maladies développées sous l'influence de la putréfaction des matières organiques uniquement animales n'offrent pas la plus légère ressemblance avec les maladies des marais. On a dit que quelques matières putrides développaient beaucoup d'ozone et que ces matières précisément ne donnaient point lieu au développement de la fièvre [Clémens] ; si le fait était exact, on pourrait dans l'état actuel de nos connaissances expliquer la destruction des émanations putrides au moyen de l'ozone, se rendre ainsi compte de l'innocuité de certaines effluves et en tirer peut-être des conséquences pratiques.
3° Le développement du miasme dépend aussi en grande partie de la température. Les matières putrides soumises à une basse température ne développent jamais la fièvre, la chaleur produit un effet tout à fait contraire, en aidant sans doute la fermentation, en favorisant l'évaporation. Les influences des climats, des saisons, des variations de température [§ 13], doivent être en grande partie rapportées à cette cause.
■4° C'est dans les environs des lieux où le miasme palustre s'est développé que son influence s'exerce avec le phis d'intensité, et elle diminue, en s'éloignant, non-seulement dans une direction horizontale, mais surtout dans une direction verticale. Cependant on remarque souvent que, sur certaines hauteurs d'une élévation moyenne, la fièvre règne avec plus d'intensité que dans la plaine, et que le miasme exerce même son action sur le versant opposé ; il faut dans ces circonstances faire jouer un grand rôle
la surface comme à l'intérieur du sol a été considéré comme la cause principale du développement du miasme spécifique :
« Toutes les fois, dit Dutroulau, que, dans les marais salés, on est arrivé à dédoubler les eaux en détournant les cours d'eau douce, ou en opposant une barrière à l'envahissement de l'eau salée, on a vu les fièvres s'arrêter ; on les a fait renaître à volonté en opérant de nouveau le mélange. Quand l'eau de mer domine beaucoup dans les eaux ainsi mélangées, les fièvres ne sévissent pas, mais, dès que la proportion des eaux se balance, elles prennent une grande violence et ne diminuent que quand on ne constate plus d'eau salée. Le mélange d'eau salée et d'eau douce peut donc être considéré comme la cause de l'intensité des fojers palustres dans nos colonies insalubres des tropiques, car partout il se fait à découvert ou s'opère profondément par la présence des alluvions marines, partout aussi où il existe en suffisante proportion, le palétuvier végète et devient caractéristique de la salure et de l'insalubrité du sol. Sur les terrains élevés des îles volcaniques, c'est encore l'alluvion marine qui couimunique probablement aux eaux pluviales la propriété de faire naître des miasmes fébrigènes. » G. L.
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non-seulement aux courants d'air qui entraînent les émanations, mais encore à la composition du sol et à son état hygrométrique. Les vents violents détruisent les miasmes ; là au contraire oîi l'air est dans un repos complet, dans les contrées marécageuses d'une température élevée, le miasme se développe dans les circonstances les plus nuisibles et localise son action à certains points isolés, à un côté d'une rue, à une série de vaisseaux dans un port; des murailles, des groupes d'arbres, des forêts, etc., peuvent arrêter la propagation du miasme ou du moins le fixer à quelque endroit limité, le miasme peut se concentrer pour ainsi dire et s'amasser dans quelques coins, dans quelques gorges isolées.
§ o. DéTeloppement «les maladies paludéennes dans des contrées
non marécag^euses. — Les fièvres des marais se développent quelquefois dans des localités qui ne sont pas marécageuses. Le fait de leur apparition est dû en partie à certaines qualités des terrains, à la stagnation de matières putrides et humides, toutes causes que, dans un sens plus large, on peut ranger au nombre des influences palustres ; c'est dans ces circonstances que se développent des cas endémiques plus ou moins limités, et cela de préférence dans les bas-fonds, dans les terraips d'alhivion baignés sans cesse par l'eau, dans les deltas des fleuves, dans les terrains argileux souvent submergés; la même influence s'exerce encore au milieu des flaques d'eau riches en matières putrescibles, dans les habitations souterraines, dans les casemates, dans les contrées humides avec une végétation riche et sauvage, mais inculte; le même fait se reproduit aussi sur les vaisseaux lorsqu'un miasme se développe à fond de cale du sein de matières putrides imprégnées d'eau de mer. Beaucoup de pays à fièvres paraissent au premier abord secs et nullement marécageux, mais sous leur écorce desséchée, on trouve bientôt des terrains humides qui donnent lieu au développement d'effluves souterraines [Bas-Rhin, Brabant, Algérie, Oasis du désert] ; l'air s'infiltre avec les rayons solaires à travers les p(jres de sa surface et son contact avec les matières putrides y développe des vapeurs miasmatiques ; c'est par un processus analogue qu'une épidémie de fièvres se développa à Paris en 1840, alors qu'on élevait les fortifications de la ville, et dernièrement encore à l'occasion des constructions des quartiers excentriques de Paris et à la suite d'établissements de canaux souterrains destinés à conduire le gaz dans beaucoup de nouvelles rues, on eut à observer [Trousseau] l'apparition de la fièvre intermiltente et même de la fièvre pernicieuse (I).
Dans d'autres circonstances, les conditions quiprésident à sondéveloppe-
(I) Des idées analogues ont été émises par le docteur Armieux. M. le professeur J. CIoquet, en présentant à l'Académie des sciences l'ouvrage de cet auteur sur les marais souterrains, s'exprimait ainsi {Comptes rendus de l'Académie des sciences , séance du 6 mars 1865) :
« Le docteur Armieux prouve que, dans certaines conditions géologiques, lorsque des nappes d'eau gisent près de la surface du sol, étendues sous un sol imperméable, il se
ment sont encore plus obscures ; nous rapporterons cependant à la même cause cette fièvre dite des montagnes, que l'on observe dans les contrées élevées de l'Espagne (1), sur quelques sommets incultes du Pérou [Tschu'li], ainsi que dans les Indes occidentales; on peut supposer que ces "lieux, qui reposent sur des hauteurs assez élevées et abruptes, ont un fond essentiellement poreux et humide et tant que l'on n'a point fait de recherches particulières au sujet d'une quelconque de ces localités, on n'est pas en droit de conclure à l'absence des conditions ordinaires qui engendrent le miasme de la fièvre : il semble résulter que dans ces circonstances la maladie se développe en grande partie sous l'influence de l'humidité du sol, des pluies antérieures, d'une abondante rosée, aprèsles fortes chaleurs,^
développe sous l'influence de la chaleur des miasmes qui ont une origine semblable à ceux des marais découverts, et qui produisent les mômes maladies.
« Ces marais souterrains dont il décrit la formation, les conditions d'existence de nocuité, les moyens de les détruire, de les atténuer, ont été constatés en Algérie, en Italie ^ eu France, dans les Landes et la Sologne, etc.
« Leur introduction dans la science permet de ramener l'invasion des fièvres intermittentes à une cause unique, le miasme palustre; elle explique l'insalubrité du pays où on ne voit pas de marais à la surface du sol; elle ruine les théories qui nient le miasme et ne font dépendre les pyrexies périodiques que des seules influences météoriques ou climatériques. » G. L.
(1) Dans l'intéressant compte rendu qu'il nous a laissé de son voyage au Guadarrama^ le docteur Valéry Meunier a parfaitement étudié les conditions au milieu desquelles se développaient ces fièvres des montagnes , conditions qu'il a très-bien ramenées aux causes particulières qui donnent naissance au miasme paludéen :
« On serait tenté, dit-il, de croire que des terrains composés essentiellement de roches dures, imperméables, ne pourraient donner lieu à des évaporations ou à des exhalaisons considérables ; mais c'est précisément le contraire, et il n'y en a peat-ôtre pas où tous ces phénomènes se produisent avec plus d'intensité. D'abord, la plus grande partie de ces masses granitiques n'est pas homogène ; des feldspaths décomposés, des schistes micacés et argileux, alternent souvent avec les noyaux les plus durs; puis leur surface tourmentée et anfractueuse est ordinairement recouverte d'une couche terreuse, d'épaisseur variable, provenant de la décomposition du granit lui-même ou des schistes altérés et friables. Il en résulte que les eaux qui tombent pendant la saison des pluies sont absorbées en grande quantité; rencontrant une couche dure et imperméable, elles sont retenues stagnantes dans les anfractuosités, et constituent pour la saison des chaleurs une rése/ve presque inépuisable d'évaporations. »
Cette influence d'un sol granitique et schisteux fut surtout appréciable dans les circonstances suivantes :
« De Madrid à l'Escurial il y avait une section exploitée de 50 kilomètres ; elle avait son personnel d'agents : sur la première moitié de la section, il n'y eut que peu ou point de malades; dans la seconde, au contraire, depuis Torrelodones jusqu'à l'Escurial, la fièvre frappa tout le personnel, à peu d'exceptions près. Toutes les conditions tenant au personnel et au service étaient analogues; les phénomènes météorologiques l'étaient aussi : même exposition, môme température; ce qui différait, c'était la constitution du sol, diluvien et sablonneux jusqu'à Torrelodones, mais qui, à partir de là, devient granitique et schisteux; la ligne de démarcation a été aussi nette au point de vue sanitaire^ qu'elle l'est au point de vue géologique. Il n'est pas possible d'imaginer une disposition expérimentale plus probante que celle-là. » Valéry Meunier, Compte rendu d'une mission médicale au Guadarrama, Paris, 1863. G. L.
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OU des vents de mer humides. Dans beaucoup de pays secs de l'Italie et de la Grèce, au milieu de ces amas de ruines et de décombres où l'on retrouve encore des traces d'une ancienne culture, mais qui sont aujourd'hui complètement incultes, on voit la fièvre se développer de préférence à la suite des alternatives de sécheresse et d'humidité du sol, alors que les fortes chaleurs font suite à des pluies abondantes. Boussingault a démontré (1) que l'eau de pluie contient plus d'ammoniaque, lorsqu'elle a été desséchée, à peine la pluie a-t-elle cessé que l'ammoniaque se volatilise avec d'autant plus de rapidité que l'air est plus chaud et que l'état du sol favorise révaporisation. C'est là une donnée première que nous devons prendre pour point de départ au sujet du mode d'action d'autres matières fluides encore inconnues, et peut-être l'ammoniaque joue-i-elle un rôle dans la production du miasme toxique.
§ 6. Caractère endémique des maladies paludéennes. — On ne saurait expliquer l'endémicité de la fièvre sans admettre l'existence d'un poison miasmatique, matériel, spécifique; les influences que l'on invoquait si souvent autrefois, telles que le climat, l'humidité, les varialions de température qui amènent à leur suite des refroidissements, ont bien peu d'importance pour celui qui a observé une seule fois une épidémie de fièvre intermittente dans une contrée limitée. Les conditions climatériques en général ne constituent pas la fièvre, car elle règne dans les climats extrêmes les plus diff"érents, et dans le même climat on voit la fièvre épargner certaines contrées, en atteindre d'autres situées à côté, et cela parce que le miasme putride n'a pas infecté tout un climat, mais seulement une petite contrée tout à fait limitée. Dans un grand nombre de pays, dans les montagnes surtout, la fièvre intermittente ne se développe jamais, malgré les refroidissements si fréquents, malgré la différence de température si considérable que présentent les jours et les nuits; beaucoup de contrées à fièvres, , au contraire, ont une température élevée et régulière; dans les marennes de Toscane, les mois les plus insalubres sont justement ceux qui présentent chaque jour les oscillations de température les plus faibles. Si un marais contient de l'eau claire ou fangeuse, les conditions climatériques, telles que l'humidité ou la fréquence
(1) Boussingault s'exprime ainsi :
« Le carbonate d'ammoniaque est volatil et soluble; par suite de la première de ces propriétés, l'air le contient à l'état de vapeurs que le sol émet continuellement quand il est convenablement humide. On comprend dès lors qu'en raison de sa solubilité, ce sel fasse partie des eaux météoriques et que la pluie qui commence en contienne plus que celle qui finit. Aussitôt que la pluie a cessé, le sel volatil tend à passer dans l'air, en raison de la tension qui lui est propre, et ce passage est d'autant plus rapide que la température est plus élevée, les conditions physiques et la constitution chimique de la terre plus favorables à l'émission. Un temps très-court, pendant lequel il ne pleut pas, suffit pour reporter dans les couclies de l'atmosphère les plus rapprochées du soi, du carbonate d'ammoniaque dont la prochaine pluie s'emparera pour le ramener sur la terre; c'est un jeu permanent d'émissions à l'état de vapeurs et de retour à Tétat de dissolution. »
des refroidissements ne sont pas modifiées, et cependant une eau stagnante qui est encore un peu chargée de limon, développe en automne une forte endémie de fièvres qui cesse de nouveau après un curage complet. Le refroidissement ne saurait nous expliquer comme quoi la fièvre intermittente se développe chez un individu qui n'a fait que séjourner un instant auprès d'une émanation miasmatique et qui ressent bientôt un malaise général [Lind, Pringle, Nepple, etc.]; ce fait enfin que la fièvre intermiltenle présente un temps d'incubation souvent assez long, nous fera rejeter l'idée d'une maladie par refroidissement, d'autant plus que le processus de la fièvre intermittente est complexe, qu'il comprend une maladie de la rate, une consomption rapide du sang, une cachexie propre et une température spécifique.
§ 7, IJxistence d'un miasme infectieux. — Nous trouvons une preuve
de l'existence matérielle d'un miasme infectieux dans le fait suivant; l'eau d'un marais a été bue et a reproduit la maladie des marais ; dans l'observation si connue de Boudin (1), cent soldats d'un vaisseau furent atteints des formes graves de la fièvre intermittente, après avoir bu pendant plusieurs jours une eau qui provenait d'un marais, tandis que le reste des hommes de l'équipage buvant une eau puisée à une autre source restèrent bien portants (2). Des exemples de même nature existent aujourd'hui et en
(1) Boudin, Traité des fièvres intermittentes, rémittentes et continues des pays chauds et des contrées marécageuses, Vsxis, 1843, in-S", p. 66.
(2) L'origine miasmatique des fièvres intermittentes, indépendante d'une manière essentielle des conditions météorologiques, a été défendue en France avec un rare talent, par le docteur Jacquot; les conclusions de son travail {Annales d'hygiène, 1854-1856), généralement adoptées aujourd'hui, présentent un tel caractère de netteté que nous croyons utile de les reproduire ici.
« On ne peut se rendre compte, dit le docteur Jacquot, d'une foule de faits qu'en admettant l'existence d'un miasme; les plus caractéristiques de ces faits se rangent sous les sept chefs suivants :
« 1° Fièvres simples et même pernicieuses, se déclarant immédiatement après le passage dans un endroit marécageux, le lendemain ou même après quelques heures, tandis que, dans une localité non palustre, l'impression d'aucune vicissitude météorologique n'amène un pareil résultat.
« 2° Fièvres qui se développent quelquefois, même hors des foyers générateurs, après l'ingestion de l'eau marécageuse; ici les vicissitudes de l'atmosphère ne sont pas, certes» intervenues.
V 3° Périodes plus ou moins prolongées d'incubation et de latescence du miasme palustre, qui fout nécessairement supposer un germe, une imprégnation, une intoxication.
« 4° Périodicité régulière, si fréquente dans les rechutes. Si ces rechutes étaient produites par quelques vicissitudes atmosphériques, elles seraient irrégulières, fortuites comme ces vicissitudes. En acceptant comme un fait la prolongation d'une Intoxication permanente, mais le plus souvent silencieuse, on n'est pas obligé d'invoquer l'influence d'une nouvelle cause déterminante.
« 5° Assainissement relatif par la simple séparation des eaux douces et des eaux salées, sans destruction des marécages, et conséquemment sans changement notable dans les conditions atmosphériques auxquelles on voudrait attribuer les fièvres.
« 6° Cas isolés de fièvre pernicieuse mortelle, de fièvre grave, de fièvre bénigne de
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assez grand nombre (1); si dans d'autres circonstances, cette eau n'a point développé de maladies de même espèce ou en a produit d'autre?, telles que la dyssenterie, on peut admettre que tantôt l'eau contenait certains principes qui faisaient germer la fièvre, que tantôt elle n'en renfermait point : quelques observations donnent à croire que cette matière toxique se manifeste et agit sous la forme d'un gaz ou d'un fluide ; Hudson (2) rapporte le fait suivant qui arriva à G. Bird : ce chimiste était à expérimenter sur les gaz des marais, quand tout à coup il se fit un développement de gaz infects, il éprouva aussitôt des nausées, et le jour suivant fut atteint de fièvre intermittente. Evans rapporterait, au dire d'Hadson, des faits analogues dans ses écrits qui ont trait aux fièvres des Indes occidentales.
§ 8. TVatupe du miasme. — Nous ne connaissons pas encore la nature propre du miasme; les recherches faites autrefois pour isoler l'élément actif des émanations paludéennes [Moscati 1795, Vauquelin 1810, Julia Fontenelle 1823], ont seulement démontré la présence d'une matière organique putrescible, odorante ; les nouvelles recherches de Bechi (3) lui ont fait reconnaître dans l'air des maremmes de Toscane un peu d'ammoniaque, dans la rosée une matière organique, mais ces résultats nous éclairent fort peu sur la nature même du miasme infectieux. Quant à l'hypothèse que l'on a faite d'un miasme animé, consistant dans des infusoires végétaux microscopiques, nous pensons avec Muhry qu'on ne doit point l'abandonner, en raison des résultats négatifs obtenus, parce que la recherche n'en a pas été assez sérieuse; on peut ajouter que beaucoup défaits de développement de la fièvre trouvent une explication acceptable dans cette hypothèse, et cependant les raisons ne sont pas encore suffisantes pour nous la faire adopter et nous en faire reconnaître la vérité.
première invasion, observés à Rome pendant l'hiver; rien de pareil dans l'été des régions tempérées non palustres, quoique la température soit plus élevée et les oscillations plus amples,
« 1" Production de fièvres palustres lors du remuement des terres vierges; immunité relative lors du remuement des terres déjà mises en culture précédemment. Les circonstances hygiéniques et météorologiques peuvent d'ailleurs être les mômes de part et d'autre. Lors des grands travaux de terrassement, non-seulement les ouvriers exposés aux intempéries, mais aussi les habitants des villes dans leur commode demeure, sont sujets aux fièvres palustres; ce n'est donc point aux fatigues ni aux vices de l'hygiène des travailleurs qu'il faut attribuer la génération des pyrexies. La topographie et la météorologie comparées des contrées très-diverses , la géographie médicale, une foule de faits exigent en vérité l'origine miasmatique des affections dites fièvres à quinquina, palustres intermittentes. » G. L.
(1) Heusinger, Recherches de pathologie comparée, Cassel, 1853, vol. I, p. 414. — Report of the gênerai Board of Health on the épidémie Cholei^a, Londoa, 1850, p. 63.— Jacquot, De l'origine miasmatique des fièvres intermittentes palustres ou à quinquina, Paris, 1855-1853.
(2) Hudson, An inquiry info the Poison o/" Fei'er, Westminster, ISI!, p. 2i. 11 ne nous a pas été donné de vérifier ces deux faits dans le texte original.
(3) Bechi, Comptes rendus de l'Acad. des sciences, t. LI[, p. 853.
Mais que ce miasme soit gazeux, d'uue nature organique ou inorganique, il n'est pas vraisemblable qu'il offre toujours la même composition chimique et se trouve dans le même état de pouvoir actif. Les fièvres de différentes contrées et même les fièvres d'une même contrée présentent souvent des différences très-importantes dans l'ensemble général de leurs manifestations morbides et dans chaque symptôme en particulier ; certaines émanations semblent développer constamment dans les mêmes lieux une certaine forme de fièvre [fièvre intermittente ou fièvre continue] [Tschudi]. Dans ces derniers cas, on ne saurait attribuer les différences d'action à des dispositions individuelles variables ou à l'influence concomitante d'autres causes de maladies, mais on doit y voir une raison pour admettre l'existence de plusieurs espèces de matières miasmatiques ayant au point de vue chimique une composition analogue.
§ 9. Développement épidéiuique. — Dans le développement épidémique de la fièvre intermittente, on doit distinguer des conditions de deux ordres :
Dans les contrées à fièvres, en Hollande, par exemple, on constate souvent une diminution bien évidente de la maladie pendant une longue série d'années, puis tout d'un coup la fièvre se rallume avec force et procède par épidémies. Cette augmentation se produit souvent dans des circonstances accidentelles, et il est facile de saisir le lien qui relie l'effet à la cause. Ce seront par exemple des débordements de la mer suivis de chaleurs excessives [Hollande d826J, ou une forte élévation de température qui dessèche au loin le sol (l) ; dans les Tropiques ce seront des pluies violentes et inaccoutumées ou un repos prolongé de l'atmosphère [Annesley], etc.; dans d'autres circonsiances, on ne pourra invoquer aucune de ces causes; ce sont là des endémo-épidémies.
Mais la fièvre se développe quelquefois épidémiquement et prend rapidement une extension considérable dans des contrées où elle ne se montre d'ordinaire qu'avec une fréquence modérée, ou qui même en sont complètement exemptes. Lorsque les maladies des m.arais s'étendent ainsi d'une manière subite ou graduelle sur presque toute une moitié de l'Europe, les contrées qui sont favorables à son développement endémique sont frap- . pées avec le plus de force; c^est ainsi qu'en Allemagne les fièvres se propagent surtout dans le nord. Cependant les fièvres peuvent quelquefois occuper de vastes étendues de terrains où semblent manquer presque toutes les conditions nécessaires à son développement (2).
(1) C'est ainsi qu'en 1855, la fièvre se propagea en Sufede au delà de ses limites ordinaires, alors que la température était élevée et desséchante ; ce résultat était dû trèsvraisemblablement à la dénudation et à l'évaporatibn d'un sol marécageux autrefois recouvert: la fièvre cessait à l'apparition de fortes pluies.
(2) Consultez les remarques faites par Panum sur une épidémie de fièvre intermittente du Danemark, Wurzbûrçjer med. phys. Verhaiidhingen, 1852, p. 17, et Hirscli^ loc, cit., t. I, p. 33.
On peut admettre, ou que les variations de température qui se sont produites pendant de nombreuses années, ont constitué des foyers d'émanations oij le miasme se reproduisait souvent, ou bien que les agents infectieux étaient transportés par l'air et répandus loin des lieux qui leur avaient donné naissance. La cause en est peut-être plus éloignée et réside dans des changements qui ont eu lieu dans le sol ; Pettenkofer a démontré que les cours d'eau souterrains pouvaient varier de hauteur, et cela indépendamment de la quantité des pluies et de la crue plus ou moins forte des fleuves voisins, probablement sous l'influence de causes inconnues qui s'exercent dans le sein du sol ; il regarde comme vraisemblable que ces eaux présentent un accroissement considérable à certaines époques, se rapprochent de la surface du sol et dégagent certaines vapeurs miasmatiques [§ A\, causes de la fièvre intermittente épidémique. Je considère cette hypothèse comme très-vraisemblable et je suis disposé à croire que la propagation rapide des fièvres que l'on a observée si souvent à la suite des tremblements de terre (1), dans les contrées du monde les plus variées, est due en grande partie à l'accroissement rapide des cours d'eau souterrains.
§ 10. ]\ature particulière de quelques épidémies. — On a observé
que souvent dans ce siècle la fièvre intermittente avait présenté en Allemagne des rémissions et des exacerbations considérables ; la première épidémie importante qui se répandit sur la plus grande partie de l'Europe, éclata en l'année 1808-1811 (2), il y eut une disparition presque complète de la maladie pendant les années 1811-1816; en 1824, de nouvelles épidémies se déclarent et coïncident avec des inondations presque générales, l'épidémie qui régna cette année le long des fleuves doit être rapportée à cette cause ; il y eut une rémission, mais elle fut de courte durée et en même temps que la première épidémie de choléra se manifeste la fièvre intermittente prend une extension très-considérable (3); il y eut augmentation en 1835, puis diminution importante de 1S36-1846, nouvel accroissement jusqu'en 1849 et dans les années 1852-1855. La maladie subit une extension considérable dans le nord de l'Allemagne (4), dans ces dernières années elle off"rit une fréquence moyenne.
§ 11. Du déTeloppement de l'endémie ou de Pépidémie dans ses rapports arec les autres maladies. — Si nous envisageons les conditions
qui président au développement des endémies ou des épidémies de fièvres intermittentes dans leurs rapports avec l'apparition des autres maladies,
(1) Voyez Epp, Schilderungen ans Hollandisch-, Indien, Heidelberg, 1852. Tsclnidi au Pérou, et Trapani à Reggio, ont fait des remarques analogues.
(2) Horn, Horn's Arckiv, 1808.
(3) Dans l'année 1830, il y eut seulement 6,000 cas de fièvre intermittente dans toute l'armée autrichienne; il y en eut au delà de 80,000 en l'année 1831, année où régna le choléra, Hufeland''s Journal^ 1834, p. 49.
(4) Hirsch, C//«'.yc/(e Fra^rmenie. Kônigsberg, 1857, p. 61.
nous verrons, par exemple, que ces mêmes conditions concourent d'une manière particulière au développement du choléra qui procéda aussi par épidémies et avec plus de force dans les premières que dans les dernières. Dans les contrées les plus variées du monde^ les épidémies de fièvres intermittentes ont précédé le choléra, elles cessaient presque subitement lors de son apparition, reparaissaient quelquefois pour un temps après qu'il avait disparu, ou bien s'éloignaient pour de longues années, généralement pour plusieurs années, des lieux qui leur avaient donné naissance. Dans beaucoup de contrées marécageuses de l'Inde, le choléra et la fièvre intermittente sont des maladies qui régnent parallèlement l'une à côté de l'autre, et quelquefois dans nos pays à fièvres, de grandes épidémies de fièvre intermittente commencent avec des cas isolés de choléra nostras (1). De tels faits nous permettent d'établir qu'il y a certains rapports entre le développement du choléra et de la fièvre intermittente, mais non de conclure que les causes de ces maladies sont uniquement semblables (2) ou diffèrent de manière à s'exclure ; comme nous le verrons plus tard lorsque nous étudierons la propagation du choléra, nous regardons comme vraisemblable que ces rapports n'ont pas trait aux causes spécifiques des deux maladies.
Il n'y a point de rapport aussi accusé à établir entre la fièvre intermittente et le typhus; des épidémies de typhus exanthématique dans ses formes légères ou dans ses formes confirmées régnent souvent à côté de la fièvre intermittente ; la fièvre typhoïde (3) est plus rare dans ces circonstances, cependant une foule de faits plaident contre son exclusion locale et temporaire.
La dyssenterie et la fièvre intermittente régnent souvent ensemble, aussi
(1) Épidémie de Hollande, de 1826 (Thyssen); épidémie de 18i6, à Amsterdam (Sybrandi).
(2) Dans l'observation souvent citée de Cassan (Bonnet, Traité des fièvres intermittentes, 2= édit., Paris, 1853), sur 28 soldats qui avaient travaillé dans un pays tropical au défrichement d'un marais, 16 furent atteints de fièvre pernicieuse, 3 de choléra, 5 de dyssenterie, 4 de fièvre adynamique avec ictère.
(3) Indépendamment des travaux du docteur Boudin, consignés dans son Traité de géographie médicale^ Paris, 1857, t. II, p. 614, nous mentionnerons ici la discussion qui eut lieu à la Société médicale des hôpitaux, dans les séances des 8 et 23 décembre 1852 {Union médicale, 1852) ; les faits observés par le docteur Barthez, à l'hôpital Sair.t-Éloi de Montpellier, et rapportés par lui, offrent un tel caractère de netteté qu'ils peuvent contribuer à éclairer la question de l'antagonisme des fièvres intermittentes et de la fièvre typhoïde, nous les reproduirons ici en empruntant cette citation au docteur Constantin Paul : De l'antagonisme en pathologie et en thérapeutique {thè?,& d'agrégation), Paris, 1866.
« A l'hôpital Saint-Éloi, on observe les fièvres typhoïdes et intermittentes sous toutes leurs fornies; mais ces maladies s'y distribuent suivant l'espèce de population qui habite l'hôpital. En effet, les malades doivent être divisés en trois catégories distinctes :
« 1° Les habitants des environs de Montpellier vivant presque tous au milieu des marais et sous l'influence des miasmes paludéens. Leurs maladies habituelles sont les fièvres intermittentes. L'atmosphère au milieu de laquelle ils vivent a imprimé sur eux son cachet irrécusable et indélébile. Qu'ils aient ou non la fièvre intermittente, ils sont pâles.
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bien à l'état épidémique qu'à l'état endémique, souvent on trouve un mélange de ces deux maladies chez un même malade. Les pays à fièvres 011 la température est élevée oifrent surtout cette complication pernicieuse, et plutôt au milieu de la saison fraîche que de la saison chaude. L'apparition simultanée de ces deux processus morbides dans les pays chauds, semblerait devoir nous faire admettre une identité de nature entre le miasme de la fièvre intermittente et celui de la dyssenterie ; mais d'autres faits parlent d'une manière opposée, nous avons chez nous quelques contrées où la fièvre intermittente règne avec une fréquence extraordinaire, et 011 l'on n'observe presque jamais la dyssenterie (par exemple, Germersheimsur le Rhin).
Les grandes épidémies de grippe présentent avec la fièvre intermittente un antagonisme qui n'est pas toujours constant, mais qui est quelquefois très-évident ; non-seulement pendant la durée de l'épidémie, mais parfois bien longtemps après, on a observé que le miasme infectieux avait complètement disparu dans les contrées marécageuses parcourues par la grippe.
Tous ces faits qui sont encore très-difficiles à constater d'une manière générale, en raison de l'opposition fréquente qu'ils présentent dans les récits des auteurs, n'ont naturellement donné lieu jusqu'ici à aucune explication importante ; mais ils nous font supposer que les causes qui donnent lieu au développement et à la propagation de la fièvre intermittente relèvent de processus encore inconnus, mais qui ont un mode d'action général : aussi ces faits doivent-ils tenir notre attention en éveil contre toutes les théories trop exclusives des miasmes infectieux.
jaunes, étiolés, cachectiques. Je ne me rappelle pas avoir vu une seule fièvre typhoïde chez les gens qui portent ce cachet.
« 2° Les soldats de la ligne. Ces hommes jeunes, bien portants, habitent Montpellier depuis peu de temps, et sont casernes dans un endroit sec et sain. Chez eux, la fièvre typhoïde est fréquente et revôt toutes les formes que nous sommes habitués à lui voir à Paris. Au contraire, la fièvre intermittente les épargne, et si j'ai quelque souvenir de l'avoir vue, elle était au moins très-rare, simple et aualogue aux fièvres passagères que nous observons à Paris.
« 3° Les soldats du génie. Ces militaires (qui, je crois, font à Montpellier un séjour plus long que les soldats de ligne) habitent la forteresse située sur les bords du Lez. Cette petite rivière exhale, à certaines époques de l'année, des miasmes abondants et cause chez les personnes qui habitent ses bords de nombreuses fièvres intermittentes. Les soldats du génie se trouvent donc placés dans des conditions hygiéniques qui tiennent le milieu entre celles auxquelles sont soumis les individus des deux catégories précédentes. Comme les soldats de la ligne, ils sont jeunes, bien portants, non cachectiques; comme les habitants des marais, ils sont soumis à l'influence des miasmes paludéens.
« Chez eux, les deux maladies se développent indistinctement; ils sont atteints par toutes les formes de la fièvre intermittente. Bien plus, les deux maladies peuvent se réunir sur le même individu. On voit alors une fièvre continue avec tous les caractères de la fièvre typhoïde qui, en outre, est coupée par des accès réguliers, donnant à l'afifection une apparence effrayante de gravité. Quelques doses de sulfate de quinine font disparaître ces accès, et l'affection typhoïde, devenue très-bénigne^ suit son cours ordinaire. » G. L.
§ 12. Influence de Pimpaludisme sur les maladies intercurrentes.
— Lors des épidémies de fièvres intermittentes, l'influence des causes spécifiques se manifeste sur d'autres maladies : c'est ainsi que l'on observe dans le cours des inflammations, des maladies typhoïdes, etc., des exacerbations et des rémissions périodiques qui cèdent au sulfate de quinine ; dans les grandes épidémies, les individus restés bien portants, éprouvent parfois un affaissement général, ils pâlissent, prennent une coloration ardoisée et éprouvent des troubles digestifs assez étendus, etc.
Quelques épidémies se distinguent d'une manière particulière par certains troubles fonctionnels ; on constatera, par exemple, la fréquence des complications dites bilieuses, une absence complète de gastricité, la fréquence de certaines maladies consécutives, l'apparition plus commune de ces formes pernicieuses intermittentes et rémittentes qui se rapprochent de celles des pays chauds, etc.
§ 13. \' a-t-îl autag^onisme entre Fimpaludisme et la tuberculose?
— Quelques auteurs ont prétendu démontrer qu'il y avait exclusion complète entre les maladies des marais et la tuberculose. Mais les recherches statistiques si exactes faites dans ces derniers temps ont tout à fait élucidé la question; on rencontre un très-grand nombre de localités où la tuberculose et la fièvre intermittente régnent à côté l'une de l'autre et dans une grande extension (l).S'il y a, d'un autre côté, un certain nombre de faits contraires, moins nombreux cependant, comme la statistique le prouve, et qui plaident pour l'exclusion, on doit admettre que la fréquence moins grande de la phthisie dans quelques contrées spéciales est le résultat de causes qui n'ont rien à faire avec les maladies des marais ; il n'y a point d'exclusion non plus entre ces deux maladies, quant à l'époque de leur apparition ; lors d'une épidémie de fièvre intermittente qui régna à Berlin pendant trois ans, Wolff constata que la phthisie était plutôt fréquente que rare. Il est au moins très-douteux qu'il y ait une exclusion individuelle ; Finger remarqua que la fièvre intermittente épidémique ne s'établissait point au milieu d'une tuberculose récente, progressive ou avancée; mais les observations recueillies dans les contrées marécageuses sont toutes différentes. Schneevogt a rencontré 99 fois la fièvre intermittente sur un nombre de 381 phthisiques ; la tuberculose se développe souvent au milieu de la cachexie palustre confirmée.
§ 14. Influence des conditions météorologiques. — Les climats, les
(1) Parmi les auteurs récents. Boudin a soutenu l'exclusion et a cherché à la prouver par la statistique ; ses travaux ont conduit à une discussion dont il est ressorti que, dans beaucoup de contrées marécageuses, il y a une très-grande quantité de phthisiques, surtout en Hollande (Guislain, Gouzée, Schedel, Sybrandi), à Strasbourg (Forget, Levy), à Bordeaux (Gintrac), à Rochefort (Lefèvre), à Tours (Gharcellay), en Corse (Abeille), dans les Indes occidentales, au Brésil, etc. — Dans le résumé qu'a fait Genest [Gazette médicale, 1843, p. 573) d'après les rapports officiels sur les stations des troupes anglaises pendant une période de vingt ans, il n'y a aucun fait bien évident en faveur de Tantagonisnie ; il y en a beaucoup, au contraire, dans le sens opposé.
saisons, les variations de température, contribuent au développement des fièvres des marais. Dans le nord, la fièvre cesse lorsque les rayons solaires n'y développent plus le degré de chaleur nécessaire à la putréfaction des matières organiques ; dans les pays chauds, la putréfaction est intense et rapide ; l'évaporation puissante, la grande capacité de l'air pour les émanations, la différence considérable qui existe entre la chaleur du jour et le froid de la nuit, qui retient près du sol les effluves nuisibles ; telles sont les conditions importantes du développement des fièvres ; sous l'influence de la chaleur, l'organisme subit du reste un affaiblissement qui le prédispose à toutes les causes des maladies ; ceux qui sont habitués au climat, sont moins facilement atteints que les individus récemment acclimatés. Dans les contrées marécageuses des climats tempérés, les miasmes se développent de préférence dans les années chaudes ; en Hollande les années de sécheresse étaient essentiellement considérées comme des années de fièvres, lorsque le sol surtout avait été auparavant humecté plus qu'à l'ordinaire ; de grandes épidémies ne se développent guère qu'à ces époques, et prennent facilement le caractère des fièvres continues ou rémittentes des pays chauds ; après des étés frais, humides, la fièvre intermittente se développe, mais généralement sous une forme légère.
§ 15. Influence des différents mois et des saisons. — Les fièvres des marais régnent toute l'année dans les contrées où elles sont endémiques, avec des différences très-marquées cependant, suivant les saisons ; partout l'hiver est l'époque de l'année qui en présente le moins, la plupart des cas que l'on observe sont le plus souvent des récidives ou des rechutes, joignons-y, du moins chez nous, quelques cas récents, isolés, qui se produisent le plus souvent au moment du dégel ; les cas se multiplient au printemps, dans quelques années se montrent déjà en février, augmentent jusqu'en mai, atteignent leur maximum d'août en septembre, alors que le sol des marais est tour à tour desséché par les rayons solaires et souvent humecté par de fortes pluies (1). Exceptionnellement, on observe dans quelques années un maximum d'intensité au milieu de l'été ; dans tous les climats tempérés, la fièvre intermittente dans sou développement endémoépidémique présente un type général commun, elle est modérée au printemps, intense en automne ; dans les zones tropicales, le temps des pluies est de préférence le temps des fièvres.
Sur les 409 cas de fièvre intermittente développés aux environs de Tubingue et que j'eus l'occasion de traiter dans mon service de clinique
(1^ L'iufluence des saisons semble s'exercer avec plus de force dans certaines contrées; selon le docteur Valéry Meunier, cette influence fut surtout accusée sur les malades de la section de Las-Navas (1862). Il y eut cette année-là C38 cas de fièvres intermittentes; ils furent ainsi répartis : janvier, G; février, 5; mars, 8; avril, t3; mai, .30; juin, 28 ; juillet, 42; août, 264; septembre^ 135; octobre, 53; novembre, 40; décembre, 14 [Mission médicale au Guadarrama).
GRIESINGEB, MAL. INFECT. 2
(1854-1860) ; j'ai trouvé, en tenant compte du moment d'apparition de la maladie, que son début avait eu lieu en janvier 4 fois, en février 6, en mars 23, en avril 75, en mai 127, en juin 91, en juillet 44, en août 15, en septembre 13, en octobre 4, en novembre 5 ; le mois de mars et les mois suivants jusqu'en juillet comprennent 88 p. 100 du nombre total : c'est là un exemple de ces épidémies dites précoces, qui relèvent évidemment d'une influence palustre.
Les changements rapides de température, la sécheresse et les pluies, telles sont les causes du développement des fièvres , les vents secs modèrent leur développement, les vents humides le favorisent ordinairement : dans quelques localités, on attribue une action importante à certains vents, en Italie au sirocco, en Angleterre au vent d'ouest (Mac Culloch). . ■
§ 22. Influence de l'â^e, du sexe. — Quant aux conditions individuellfes qui favorisent le développement des fièvres, on peut dire que tous les âges y participent ; elles existent même dans la première enfance, et moi-même, au temps des fortes épidémies, j'ai j)u l'observer dans les trois premiers mois de la vie, elle est alors aussi intense que dangereuse ; la plupart des cas se développent chez les adultes et les hommes faits.
D'après mes observations particulières, l'enfance et la jeunesse y sont essentiellement disposées; parmi les cas que j'ai traités à ma clinique de Tubingue pendant un espace de six ans (18o4-1860), j'en compte 95 chez les individus de 1 à 10 ans, 133 chez ceux de 10 à 20 ans, 42 chez ceux de 20 à 30 ans, 41 de 30 à 40 ans, 57 de 40 à 50 ans, 39 de 50 à 60 ans, 13 de 60 à 70 ans, 4 de 70 à 80 ans^, 1 de 80 à 90 ans. Les vingt premières années de la vie y entrent pour 53,6 p. 100, et sur ces 228 cas il y en eut 140 (33 p. 100), qui appartiennent à des enfants de 1 à 12 ans ; mais cette proportion plus considérable qu'offrent les enfants ne se reproduit point partout et dans toutes les épidémies.
Les deux sexes présentent à peu près la même prédisposition, je trouve dans mes observations 218 hommes, 207 femmes ; les femmes enceintes, et en particulier les accouchées, semblent moins prédisposées ; sur un nombre de 8,639 femmes enceintes ou accouchées^ Quadrat n'observa à Prague, que deux cas de fièvre intermittente (1), bien que cette maladie y régnât d'une manière à peu près endémique ; mais suivant d'autres observateurs, et d'après mon expérience personnelle^ la grossesse ne jouirait d'aucune immunité, les accouchées cependant seraient rarement atteintes, chez les femmes enceintes la fièvre détermine souvent l'avortement; les enfants qui viennent de naître, peuvent offrir des lésions, indices certains que le processus de la fièvre intermittente s'est exercé au sein de l'utérus. Playfair (2) rapporte l'observation d'une femme, qui pendant sa première grossesse était atteinte tous les quinze jours d'accès ré-
(1) Quadrat, Oslerreichisdie med. Wochensdvifc^ 31 juli 1841.
(2) Playfair, Edinburgli médical Journal, avril I8u7,p. 901.
ETIOLOGIE. 19
pétés de fièvre intermittente, l'enfant venu au monde présentait une rate tellement hypertrophiée, que son extrémité inférieure atteignait l'ombilic, l'enfant n'eut point de fièvre jusqu'à l'âge de deux ans, mais il était pâle et maladif. Duchek a observé un cas tout à fait semblable ; l'enfant mort irès-peu de temps après la naissance, présentait une tumeur splénique pigmentée et du pigment dans le sang de la veine porte. Les constitutions faibles sont plus facilement atteintes, certaines dispositions individuelles, telles que la pléthore, l'anémie, etc., influent sur le caractère des manifestations morbides, c'est ce qu'on remarque surtout d'ime manière trèsévidente au milieu des agglomérations d'hommes au sein d'une armée en campagne. La race des nègres, présente moins, de susceptibilité morbide, c'est ce qui paraît avoir lieu, du moins, dans le nord de l'Amérique (Lewis, Bartlett), et nous en trouvons un exemple bien probant dans l'histoire de l'expédition anglaise du Niger ; sur 145 blancs 130 tombèrent malades, 40 moururent, sur 18o noirs 41 seulement furent atteints, tous guérirent (M'William). Au Soudan, au Cordofan, au Sénégal, toute la population nègre indigène est soumise aux fièvres à l'époque des pluies, mais elles sont généralement légères, paraît-il, et n'offrent de gravité que par les maladies consécutives auxquelles elles donnent lieu.
Les hommes qui ont été longtemps soumis aux influences palustres sans en avoir éprouvé les atteintes, tombent souvent malades en se transp3rtant dans des contrées complètement exemptes de fièvres, les moindres causes occasionnelles incapables d'agir sur ceux qui habitent ces mêmes contrées développent chez eux la maladie; il semble que l'état morbide qu'ils avaient contracté dans les pays à fièvres sous une forme légère et presque insaisissable se manifeste ensuite d'une manière évidente. Les étrangers sont plus souvent atteints que les indigènes, au moins en ce qui concerne les formes bien caractérisées de la fièvre ; mais l'acclimatation n'est point telle qu'elle puisse neutraliser l'action du miasme ; chez les indigènes aussi bien que chez les individus acclimatés, on constate fré- • quemment un état de consomption chronique avec hypertrophie de la rate, c'est là le résultat d'un véritable empoisonnement palustre ou la suite d'accès de fièvre faibles à la vérité, mais souvent répétés ; ces cachexies que nous étudierons plus tard sont essentiellement propres aux maladies des marais.
§ 17. Influence de l'état de santé ou de maladie. — Tout ce qui diminue d'une manière permanente ou temporaire la force du corps augmente la prédisposition morbide ; les souffrances de la faim et de la soif, la privation de sommeil, les fatigues et en particulier l'aifaissement qui est le résultat d'une insolation prolongée et de sueurs profuses, développent rapidement les formes graves de la fièvre ; beaucoup de ces conditions défavorables se réunissent à la fois au milieu d'armées faisant la guerre dans des climats étrangers ; tout ce qui trouble les sécrétions de la peau et les fonctions digestives, tel que les refroidissements et les indigestions.
peut être rangé au nombre des causes adjuvantes ; le refroidissement en ■jarticulier doit être considéré comme la cause occasionnelle la plus fréquente ; le lait, l'eau froide, les fruits sont surtout regardés comme nuisibles.
§ 18. Une attaque antérieure est une cause essentielle de prédisposition. — Rien ne prédispose plus aux fièvres intermittentes qu'une attaque antérieure ; une attaque véritable ne donne aucune immunité pour les attaques ultérieures, et il est peu de maladies présentant une tendance aux récidives si forte et si durable ; sous ce rapport elles sont en antagonisme bien marqué avec les maladies typhoïdes et la fièvre jaune. Cette disposition que présentent certains organismes après une première attaque appartient à un trouble constitutionnel qui pendant longtemps ne se manifeste par aucun symptôme et semble presque s'éteindre, comme cela a lieu pour la goutte, la syphilis, l'intoxication saturnine, mais une cause occasionnelle quelconque agit-elle, la maladie se traduit bientôt par des manifestations aiguës, par de nouveaux accès de fièvre.
§ 19. Causes de la fièYre intermittente sporadique. — Il y a peu de chose à dire, au point de vue des données générales et positives, sur les causes qui font naître la fièvre intermittente sporadique dans des contrées oii elle ne règne pas d'une manière endémique ; beaucoup de ces faits ont été élucidés : c'est ainsi que les frissons de l'infection purulente, que l'on confondait avec ceux de la fièvre intermittente, ont reçu une explication rationnelle ; on observe encore des accès réguliers avec des stades alternatifs de chaleur et de froid dans les affections de l'urèthre, mais nous ne trouvons point ici d'anémie, point de cachexie antérieure, la maladie se développe sans incubation en vertu d'un trouble général vraisemblablement purement nerveux ; au chapitre du diagnostic nous passerons en revue quelques autres états morbides qui peuvent simuler la fièvre intermittente. Dans les contrées qui ne sont point des pays de fièvres, on voit parfois se former d'une manière évidente des foyers miasmatiques ; ce sont,, par exemple, des prés qui débordent au voisinage de quelques maisons isolées, des étangs avec une eau stagnante, etc., bien que l'action se limite à quelques cas isolés, elle n'en reconnaît pas moins pour causes les conditions que nous avons signalées plus haut.
§ 20. Pathologie comparée des maladies paludéennes. — NouS devons faire mention des dispositions que présentent les animaux à contracler la fièvre intermittente. Il est bien étonnant que l'influence du miasme ne s'exerce point sur les animaux domestiques, dans certaines contrées à fièvres, dans le delta du Rhin par exemple, en Hollande [Steifensand, Guislain], dans l'Ost-Frise et en Wesphalie [Bierbaum] ; d'autres faits nous montrent que presque tous ces animaux en d'autres lieux contractent les maladies des marais. Dans la Bresse, de même que l'homme, ils sont soumis à une véritable cachexie palustre avec torpeur de la rate [Nepple],
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Gleghorn constata cette hypertrophie splénique sur des brebis aux îles Minorques; aux environs de Rome, on observe quelquefois [Bailly] chez les chèvres des ruptures spontanées de la rate à la suite de fièvres pernicieuses ; on a vu survenir de véritables accès intermittents sur des chevaux, des vaches et des chiens. — Les animaux cependant contractent la maladie plus exceptionnellement et moins facilement que l'homme; le même fait existe du reste pour la fièvre jaune et le choléra. — Les aff"ections gangreneuses sont plus fréquentes, au contraire, chez les animaux, dans les véritables contrées de marais, de là cette hypothèse peu vraisemblable que ces maladies et la fièvre intermittente avaient au point de vue éiiologique une parenté commune.
§ 21. Durée d'incubation du miasme paludéen. ^ Rarement les localisations morbides apparaissent avec rapidité, consécutivement à l'action du miasme ; on a cependant observé des cas dans lesquels un individu soumis à des émanations putrides éprouva tout d'un coup de l'affaissement, du verLige, des douleurs de tête, du malaise et des vomissements ; des frissons passagers survenaient ensuite et peu d'heures après l'accès se montrait. Il se passe généralement quelques jours entre l'action de la cause et les premières manifestations appréciables de la maladie ; dans une série de faits, cette durée du temps d'incubation a pu être déterminée avec assez d'exactitude. On a constaté qu'elle était de 6, 10, l!2, 13 jours dans un certain nombre de cas observés sur les côtes de l'Afrique occidentale, (Bryson) le chiffre de quatorze jours s'applique avec grande vraisemblance aux fièvres rémittentes qui régnèrent également dans l'Afrique occidentale et dont Tams nous a laissé la description ; dans l'expédition anglaise du Niger, cette durée fut au plus de seize à vingt jours, en Norwége d'après Blich elle présenta une moyenne de quatorze jours. Quant à ces longues incubations dont on a souvent parlé et qui ont demandé plusieurs mois, ce sont des cas tout à fait exceptionnels et rares que nous devons laisser de côté ; on admettra difficilement avec Boudin une incubation qui a duré dix-huit mois.