‹ Traité des maladies mentaleChapitre 150 sur 500 · INFLUENCE DE CES CAUSES SUR LES FACULTÉS · texte numérisé non relu

INFLUENCE DE CES CAUSES SUR LES FACULTÉS

la faculté de se déterminer. Aussi, pendant ses nuits sans sommeil, pendant ses jours inutilement remplis par une activité stérile et sans but, comme de se promener dans la même allée de son jardin , déplacer les meubles de ses appartements, rentrer et sortir mille fois de chez elle sans savoir ce qu'elle voulait, cette malade en était arrivée à un état d'automatisme, et répétait incessamment la même phrase : « Irai-je, nirai-je pas? » Il lui était devenu impossible de suivre une conversation, de soigner ses ihtéfêts, et c'est mentalement qu'elle redisait ces mots qui exprimaient son indécision, alors qu'elle ne les énonçait pas tout haut. Une première consultation ne fit pas naître un pronostic défavorable. La cause était si évidente et en apparence si facile à détruire par une détermination qui consistait à faire revenir le mari ou à envoyer sa femme le rejoindre, que l'on n'hésita pas à prendre une décision dans ce dernier sens. Mais il était trop tard, le mal avait fait des progrès irrémédiables. Il éclata, sur les entrefaites, un délire furieux avec des transformations ultérieures d'une si mauvaise nature, que rien ne put enrayer l'avènement de la démence chez une malade que l'on regardait à juste titre comme une femme supérieure par son intelligence et par ses sentiments.

§ VII. — Influence des divers systèmes pénitentiaires sur le développement

de la folie.

Celte question a été traitée dans ces derniers temps d'une manière si compétente par les hommes qui se sont spécialement occupés de la question des prisons et de l'influence des systèmes pénitentiaires qui y sont en usage, que je ne m'arrêterai .pas longtemps sur ce sujet.

En lisant l'important ouvrage de M. le docteur Ferrus [Des prisonniers, de l'emprisonnement et des prisons, 1850), on reste convaincu de la vérité des paroles de cet éminent praticien, à savoir, que les hommes spéciaux sont unanimes à avouer n'avoir qu'en d'assez rares circonstances constaté l'existence de maladies mentales dues au seul désespoir de la détention. Lorsque l'on a bien étudié la constitution physique intellectuelle et morale des condamnés, examiné les motifs qui ont présidé à la perpétration de leurs délits et crimes , on ne peut assez remercier M. Ferrus d'avoir dégagé la question pénitentiaire du principal élément qui l'obscurcissait, et qui était de nature à faire douter de l'efficacité des divers moyens tentés pour l'amélioration morale de l'espèce humaine.

Dans un travail très important, lu en \%lxh à l'Académie des sciences morales et politiques, M. le docteur Lélut est dans le même ordre d'idées. H pense avec raison que l'emprisonnement tel qu'il a lieu généralement en France, où l'isolement n'a lieu que la nuit, les heures du jour étant

268 ÉTIOLOGlE. — DÉTENTION. — SYSTÈMES PÉNITENTIAIRES.

consacrées à un travail et à des promenades en commun et avec silence, qu'un tel emprisonnement , dis-je, ne trouble pus par lui-même la raison des détenus (1). Ajoutons que cette question, reprise dans ces derniers temps, a laissé la plupart des auteurs qui s'en sont occupés dans le même système de convictions. J'adopte complètement, sous ce rapport, les conclusions d'un travail intéressant de M. le docteur Sauze :

« 1° Les causes de la folie pénitentiaire, dit ce médecin, sont, en général, indépendantes de l'emprisonnement, et quel que soit le système suivi.

« 2° L'aliénation mentale est, le plus souvent, antérieure à l'entrée dans la prison et même au jugement.

» 3° Quand elle se développe dans la prison, elle est même alors quelquefois le résultat de causes étrangères à l'emprisonnement.

» h° Les causes les plus nombreuses de la folie pénitentiaire sont inhérentes aux prisonniers, et non à la prison.

» 5° Elles consistent surtout dans des prédispositions individuelles, telles que l'hérédité, l'imbécillité, l'idiotie, l'épilepsie, des accès antérieurs ou une vie de privations et de débauches.

» 6" Il existe de grandes analogies entre les aliénés et une certaine classe de détenus composée d'hommes à organisation incomplète.

» 7° Une certaine partie de, la population des prisons serait mieux placée dans des asiles d'aliénés (2).

» 8" Le nombre des condamnations d'aliénés est considérable (3).

» 9° Les cas de folie qui se déclarent dans les prisons ne sont pas dus à l'influence seule de l'incarcération ; ils reconnaissent diverses causes

(1) Lélut, De l'influence de l'emprisonnement cellulaire sur la raison des détenus {Annales médico-psychologiques, t. III et IV).

(2) Je n'accepte cette conclusion qu'avec certaines restrictions. Il existe dans les milieux pénitentiaires des individus tellement portés au mal par suite de dispositions héréditaires, et d'un autre côté tellement dépravés dans leurs tendances, qu'ils forment une variété maladive spéciale, et que leur contact avec les aliénés ne peut que nuire à ces derniers, et enlever à nos asiles le caractère d'institutions hospitalières. Ou a déjà plus d'une fois agité la question de placer dans un milieu spécial les êtres dégénérés appartenant à la catégorie en question.

(3) Cette proposition me paraît aussi un peu trop exclusive. Il faut rendre justice à la magistrature française et à celle de différents pays européens où l'intervention médicale a acquis une importance qui ne peut que croître avec les progrès de la science et avec le rôle que les médecins sauront prendre dans les expertises médicales, touchant les cas douteux en aliénation. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que les cas de condamnations d'aliénés sont infiniment moins nombreux qu'au commencement de ce siècle, et tendent incessamment à diminuer.

Page 1