DU SENS QUI CRÉE LES ÉMOTIONS MORALES
s'indigne à l'idée d'un acte d'injustice; il l'est chez celui qui est mû par le sentiment de la commisération et de la bienveillance : on dit qu'il en est tout ému.
» 11 se reconnaît dans le chagrin que l'on comprime et dans la joie qui éclate. Il est dans la loyauté, dans l'honnêteté. II se découvre clans l'amour du bien Il est au fond de ce que nous fait éprouver tout ce qui
nous est cher. On le représente sans cesse dans les drames, dans les tragédies.
» Le Gerhùth fait couler des larmes de tristesse, de joie, d'admiration, d'enthousiasme. On le retrouve dans la douleur d'une mère à laquelle la mort vient de ravir son enfant, dans les angoisses de l'homme qui a perdu son honneur et sa fortune, dans l'agitation de la jeune femme que le mariage a plongée dans l'infortune.
» Je le rencontre dans l'indignation qui s'empare de moi à la vue d'un vieillard à qui l'on manque de respect Je reconnais ce sens quand j'entends le récit d'un fait héroïque, d'un acte charitable, quand dans une circonstance solennelle je vois déjeunes enfants recevoir la palme de la vertu et du travail intellectuel, des hommes recevoir la bénédiction paternelle, la foule se presser autour d'un prince qu'elle aime, le chrétien prier devant l'image du Sauveur.
» J'éprouve dans toutes ces situations je ne sais quel frémissement d'entrailles, quelle strangulation de la gorge, quelle sensibilité clans les yeux, quel serrement de cœur, quelle commotion intérieure vive et profonde qui retentit dans ce que l'on nomme le centre phrénique (1). »
Pour terminer ces considérations générales destinées à nous faire comprendre le phénomène douleur, et à nous faire apprécier le phénomène nnesthésie et kyperesthésie dans les maladies nerveuses, j'ajouterai qu'en dehors des éléments générateurs de la sensibilité que nous avons déjà cités, les chagrins, l'éducation, les mœurs, les habitudes, le sexe, le milieu social, le climat, etc., il faut encore faire la part de 1 âge de l'individu. Il est évident que ce que l'on appelle impressionnabilité est un sentiment plus développé à certains âges qu'en d'autres, et que toutes les fois qu'une impressionnabilité excessive est signalée chez les enfants, on peut consi dérer ce phénomène comme ayant une grande portée pathogénique.
« A dater de la puberté, dit toujours notre auteur favori, l'évolution de
rimpressionnabilité s'annonce par une excitabilité phrénique spéciale
Chez l'homme, elle paraît diminuer dès qu'il a passé l'adolescence. L'enfant pleure, rit, s'effraye pour le motif le plus frivole; mais à la puberté, cette
(1) Guislain, ouvr. cil., t. II, p. 125.
IIVPERESTHÉS1E, ANESTDÉSIE CHEZ LES ALIÉNÉS. 313
propension à la tristesse, à la joie, à la frayeur, diminue ou disparaît
L'homme devient plus sérieux, plus grave, plus positif, mais aussi plus
sensible dans une certaine sphère de son moral Alors commence pour
lui lage des fortes secousses.. . . il éprouve des émotions qu'il ne connaissait pas étant enfant C'est qu'avec la puberté, il se développe une sensibilité, une excitabilité nouvelles. A cette époque de la vie s'établit la prédisposition aux maladies mentales ; l'absence de ce sens, ou au moins son état rudimentaire explique pourquoi le jeune âge est préservé des atteintes
des maladies mentales Les jeunes enfants, filles ou garçons, n'aiment
pas leurs parents comme ceux-ci les aiment. Les mères perdent souvent l'esprit à la mort d'un enfant ; l'enfant ne conserve pas de souvenir durable de la perte de ses parents. L'enfant ne connaît pas les soucis ; il ignore les traverses de la vie; mais il est réservé aux parents de supporter le poids des infortunes.
» Avant la puberté, les rapports sexuels n'ont ni de fortes attractions, ni de fortes répulsions; les haines, les jalousies qui partent des organes génésiaques, sont inconnues à l'enfance.
» La puberté est une source d'affection, d'abnégation ,de sentiments tendres, de passions violentes, d'actes atroces. »
L'ensemble de cette impressionnabilité morale à laquelle M. Guislain rattache les causes qui prédisposent l'homme aux dérangements de l'entendement, n'appartient pas, dit-il, à l'ordre des sensations proprement dites. Toutefois, il serait exagéré de prétendre, d'après lui, que les sensations extérieures ou intérieures n'ont aucune action sur l'individu.
Je vais énumérer les diverses circonstances pathologiques qui influent sur l'exagération ou la diminution de la sensibilité, sur le développement de la souffrance prise dans son acception la plus large. Nous verrons comment il se fait que, non-seulement les agents matériels palpables qui agissent sur le système nerveux et sur ses fonctions, déterminent des sensations douloureuses, mais comment il arrive encore que l'idée, la passion y surexcitent, dans certaines circonstances, et diminuent dans d'autres, les manifestations de la sensibilité.
Cette étude nous servira d'introduction à la manière de comprendre la production de diverses sensations intérieures qui égarent l'intelligence des aliénés et sont pour eux la source de délires extraordinaires. Elle nous éclairera aussi sur l'interprétation à donner à certains phénomènes nerveux des plus singuliers que l'on désigne sous les noms d'hallucinations et d'illusions.