EXEMPLES. — DÉDUCTIONS PATHOLOGIQUES ET PHYSIOLOGIQUES
D'un autre côté, on a vu, il est vrai, quelques-uns de ces malades avaler les choses les plus hétérogènes. J'ai cité le fait d'un aliéné dans l'estomac duquel j'ai trouvé un bondon de tonneau enveloppé de linge, qui y avait séjourné pendant plusieurs mois sans inconvénient apparent. On en voit qui dévorent les aliments les plus indigestes, qui ingèrent dans leur estomac des pierres, delà terre, du verre pilé, des détritus de toutes sortes. Tous les journaux ont relaté le fait de cet idiot dans la vessie duquel un fragment de bois a pu séjourner assez longtemps, sans que la présence de ce corps étranger ait déterminé aucun accident.
Je n'ai, à ce propos, qu'à rappeler les considérations générales (pie j'ai émises sur les phénomènes d'hyperesthésie et d'anesthésie chez les aliénés. Il est évident que, dans certaines circonstances, les organes internes participent de ces états d'exaltation et d'insensibilité, mais on aurait tort de généraliser le phénomène. Il ne se produit que dans des circonstances déterminées, dans des situations intellectuelles spéciales et sous l'influence de modifications organiques particulières. L'expérience de tous les jours nous prouve au contraire que les douleurs, les névralgies des organes internes ressenties par la plupart des aliénés dans la période d'incubation de leur mal, sont augmentées non-seulement par une alimentation de mauvaise nature, mais encore par certains médicaments qu'on leur fait prendre sans discernement de leur situation. Les anciens, qui ont attribué à la bile un rôle si important, avaient sans doute raison de supposer que l'exagération ou l'altération des liquides sécrétés par l'économie n'étaient pas sans influencé dans la manifestation des idées délirantes. Mais ce que j'ai à dire sous ce rapport trouvera sa place plus naturelle dans l'exposé des symptômes que nous fournit la nutrition, et nous allons nous occuper maintenant d'un ordre de phénomènes qui se rattachent à ce que nous avons dit de l'hyperesthésie et de l'anesthésie, ainsi que des sensations internes douloureuses : je veux parler des illusions et des hallucinations chez les aliénés.
§ VIII. — Illusions , hallucinations.
Ce que j'ai dit des sensations internes chez les aliénés et de la manière dont leur intelligence en délire interprète les sensations internes qu'ils éprouvent, va nous aider à comprendre le phénomène de l'illusion et de Y hallucination.
Que faut -il entendre par illusion et par hallucination? Quelles sont les différences qui existent entre ces deux phénomènes? A quel ordre de lésions nerveuses doit-on rapporter la manifestation de ces phénomènes?
'à'6U DES ILLUSIONS ET DES HALLUCINATIONS.
Quelles sont les variétés de troubles intellectuels où l'on observe le plus fréquemment les illusions et les ballucinations? Est-il toujours facile de distinguer chez les aliénés les illusions et les hallucinations? Quelle est la valeur pathologique de- ces perturbations sensoriales? Sont-elles fixées à un ou à plusieurs sens? en d'autres termes, sont-elles générales ou partielles? Quelles sont les facultés intellectuelles les plus compromises dans la production de l'état hallucinatoire? L'hallucination est-elle compatible avec l'existence de la raison? Telles sont les importantes questions que je vais aborder, évitant, autant que possible, de me placer sur le terrain des théories que l'étude de ces phénomènes a fait surgir dans les temps modernes, et me limitant dans les bornes que prescrit à son auteur un traité élémentaire des affections nerveuses. Toutefois le sujet est important, et je ne puis le traiter superficiellement. C'est dans l'intelligence des phénomènes, hallucination, illusion, que git l'explication d'une foule d'idées délirantes et d'actes de même nature chez les aliénés. L'étude de la folie, la connaissance du traitement, seraient choses incomplètes, si l'on ne se faisait une notion exacte des troubles du système nerveux qui produisent de ces étranges phénomènes.
C'est Esquirol qui le premier a posé une ligne de démarcation entre l'illusion et l'hallucination. Dans l'illusion, il y a impression sensoriale, tandis que l'hallucination se produit en l'absence de tout objet sensible. La différence entre les deux phénomènes est tracée de la manière suivante par Esquirol ; je cite ses propres paroles :
« Un homme qui a la conviction intime d'une sensation actuellement perçue, alors que nul objet extérieur propre à exciter cette sensation n'est à portée de ses sens, est dans un état d'hallucination : c'est un visionnaire. Les aliénés croient voir, entendre, sentir, goûter et toucher, alors que les objets extérieurs ne sont point à la portée de leurs sens et ne peuvent actuellement les impressionner. Ce symptôme est un phénomène intellectuel, cérébral, les sens ne sont pour rien dans sa production ; il a lieu quoique les sens ne fonctionnent pas, et même quoiqu'ils n'existent plus(l). Ainsi, il est des sourds qui croient entendre, des aveugles qui croient voir. Les anciens n'avaient observé ce symptôme que relativement aux souvenirs des sensations de la vue, ils lui avaient donné le nom de vision ; mais l'analyse de la pensée chez les aliénés, car les aliénés pensent et raisonnent, prouve que le même phénomène a lieu relativement aux sensations anciennement perçues par l'odorat, le goût, le toucher, aussi
(1) Pour que l'objection soulevée ici par Esquirol eùl une valeur absolue, il faudrait pouvoir constater que le nerf optique a été détruit dans sa racine cérébrale même, ce qui est impossible, comme on le conçoit facilement.