PHÉNOMÈNES MALADIFS DE LA PERIODE INITIALE
Je vais maintenant revenir sur cette longue observation, et en commentant les sensations éprouvées par ce malade, en les comparant avec ce (pie ressentent d'autres aliénés, nous nous formerons, je l'espère, une idée claire et nette du phénomène étrange qui nous occupe et qui joue un rôle si important dans la symptomatologie de l'aliénation.
1" Que voyons-nous dans la période initiale? Une profonde exagération de la sensibilité; les sens acquièrent plus d'acuité, les impressions sont douloureuses ; le malade interprète dans un sens défavorable tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend. Tout est changé autour de lui, parce que ses propres impressions ne sont plus les mêmes. 11 ne voit plus que des ligures sinistres ; il lit sur le visage, et dans les yeux des étrangers et des amis, des dispositions hostiles à son égard. C'est là un phénomène commun à tous les aliénés appartenant à cette nombreuse variété à prédominance du délire des persécutions. Une malade de notre asile, entendant les bruits de marteau de quelques ouvriers , les interprétait comme s'il s'agissait de réunir les planches du cercueil qui devait la renfermer. Une autre voit s'arrêter devant sa maison une voiture chargée de meubles, et s'enfuit, prétendant qu'elle renferme la guillotine qui doit l'exécuter. Dans cette période maladive, tous les phénomènes de la nature, le bruit des vents, les paroles prononcées à distance, le son des cloches, le chant des oiseaux, sont interprétés par les patients dans le sens de leurs impressions douloureuses, et forment la matière première d'un délire qui va bientôt se systématiser. Quelques-uns réagissent de toutes leurs forces contre les dangers imaginaires qui les menacent, parce qu'ils sont intimement persuadés de leur réalité ; aussi vont-ils confier à la police leurs plaintes contre les machinations des voisins, contre les complots de leurs propres parents, et prennent-ils les précautions les plus minutieuses pour défendre chèrement leur existence. Est-il besoin de faire ressortir le danger que ces sortes de malades font courir à leur entourage?
Lorsque le mal augmente, les plaintes des aliénés se formulent d'une manière plus catégorique, et leurs sensations deviennent plus complexes. Ils prétendent qu'on a attenté à leur existence, qu'on les a injuriés, mal-
cesser, et ne pas laisser cet halluciné se complaire dans des illusions dont rien ne pouvait l'aire présager la (in, en raison même de la puissante imagination de cet aliéné. Les moyens que j'employai trouveront leur place à l'article du traitement. Je me contenterai de dire que la médication douloureuse, tant au physique qu'au moral, à laquelle j'eus recours, porta ses fruits. Je jugeai le malade sauvé, du moment qu'il m'avoua, dans une période de profond abattement, éprouver le besoin inexprimable de recevoir des consolations et de déposer ses chagrins et ses peines dans le cœur d'un ami que je lis venir, et dont la présence vint en aide à la situation et détermina une crise morale des plus favorables. [Éludes cliniques, etc., par M. Morel, t. I, p. 367.)
ILLUSIONS SENSOtUALES ET INTELLECTUELLES. — HALLUCINATIONS. 353
traités et frappés. Il était déjà entré dans une phase progressive de son mal, cet illusionné dont parle Esquirol, qui, couché sur son grabat, et se sentant piqué, agitait la tète dans toutes les directions, soufflait sur la paille qui l'entourait, et poussait des cris comme pour repousser des objets menaçants. Ce symptôme persista jour et nuit pendant plus de trois semaines ; on sut que le malade prenait chaque brin de paille pour autant de becs d'oiseaux qui le blessaient. Il soufflait dessus et poussait des cris pour éloigner ces animaux, malfaisants. Plus tard ce même aliéné eut des illusions nouvelles. A peine était-il couché, qu'il détruisait toutes les pièces de son lit, et passait par poignées la paille de sa paillasse au travers de la croisée de sa chambre, fermée par des persiennes, et parlait de temps en temps comme s'il se fût adressé à des chevaux. Le bruit des pas qu'il entendait marcher était pris par lui pour le pas de ses chevaux qui venaient à la croisée comme à un râtelier. Le soin qu'on avait d'enlever la paille au fur et à mesure qu'il la jetait entretenait son illusion; il1 croyait que les chevaux l'avaient mangée. Souvent ce malade prenait les nuages pour des corps d'armée, et supposait que cette armée allait en Allemagne quand les nuages couraient vers le nord, et marchait vers l'Angleterre quand ils couraient vers l'ouest.
2" Ces dernières interprétations maladives nous indiquent assez que l'intelligence, dans des cas de ce genre, est déjà dominée par X'illusion, et que la perception, la mémoire et l'imagination font les principaux frais des pensées délirantes dont nous allons être les témoins. Nous sortons de la période d'interprétation proprement dite pour entrer dans un ordre de phénomènes plus complexes. Lorsque le malade dont j'ai donné l'observation prend tous les individus qui l'entourent pour des personnages historiques, et que même il déduit de la vue d'objets inanimés des pronostications, pour me servir de son langage, qui sont en rapport avec ses idées délirantes, c'est qu'il est alors le jouet des illusions de son intelligence plutôt que de l'illusion de ses sens. Comment interpréter autrement l'illusion de Don Quichotte qui se bat contre des moulins à vent, croyant avoir affaire à des géants, et qui, dans le jeu d'innocentes marionnettes, voit une armée ennemie qu'il se donne la gloire de détruire ?
Arrivé à cette phase de sa maladie, l'aliéné est non-seulement en pleine voie d'illusions sensoriales et intellectuelles , mais il éprouve aussi des hallucinations, c'est-à-dire qu'il entend des voix sans qu'aucun être vivant profère la moindre parole ; qu'il voit des spectres, des fantômes, des apparitions de tous genres, sans qu'il soit possible aux individus jouissant de leur raison de constater rien de pareil dans le inonde ob-