‹ Traité des maladies mentaleChapitre 211 sur 500 · INTERPRÉTATION DES ACTES ET DES IDÉES DE CET ALIÉNÉ · texte numérisé non relu

INTERPRÉTATION DES ACTES ET DES IDÉES DE CET ALIÉNÉ

» destiné; d'autres noms me font entrevoir les sourds comploté que l'on » tramera contre moi, et les pièges que l'on me tendra pour m'empêcher » de réussir dans mes desseins. Lorsque j'ai la certitude de triompher de » tous les obstacles qui pourront empêcher ma réussite, des beautés ra- » vissantes transportent mon àme ; elle est comme libre des liens qui » l'attachent à mon corps. Une source de bonheur récrée admirablement » mes sens physiques, et je jouis d'une grande satisfaction morale... Les » hommes me semblent plus parfaits, la nature m'apparait plus riante et » plus belle, et les oiseaux réunissent leurs chants mélodieux pour célébrer » tous ces merveilleux changements... Telles sont alors les diverses im- » pressions sous lesquelles je me trouvais, lorsqu'on m'amena dans l'asile » de la Meurthe; mais, à ce moment, que de désillusions! La fureur » s'empare de moi... »

Que l'on se rappelle, en effet, l'état d'agitation dans lequel était cet aliéné à son entrée, et le profond mécontentement que suscitait chez lui la détermination de ses parents qui plaçaient dans un asile d'aliénés un homme auquel la fortune réservait de si grandes destinées, et qui n'était pas préparé à une chute pareille. Aussi que va-t-il se passer ? Les hallucinations et les illusions nouvelles de ce malade seront en rapport avec les nouvelles conditions de son existence. Il se livrera à des actes bizarres, ridicules, étranges ou dangereux, selon la nature de ses impressions sensoriales, et des illusions de son intelligence.. . Écoutons-le décrire encore lui-même ce qu'il ressent, ce qu'il éprouve, ce qu'il croit voir et ce qu'il croit entendre.

« Lorsque je me trouve au milieu de ces malheureux insensés avec une » redingote en lambeaux, j'examine aussitôt tout ce qui m'environne. On » me parle idéalement, et cependant distinctement . J' 'entends , ou je crois en- » tendre que l'on me dit : « Souviens-toi qu'on t'a amené dans l'asile que tu » habites présentement pour t'éprouver et s'assurer que tu es réellement » un homme aspirant au bien. C'est à toi de nous montrer que tu es vrai- » ment courageux, que l'infortune et les souffrances ne peuvent abattre ta » grandeur d 'àme. » Ces idées, ce langage que l'on m'adresse, frappent mon » esprit, et je me fais un devoir de fouler aux pieds toutes les insultes que » l'on est capable de diriger contre moi. Comme Orphée, me disent cer- » taines voix idéales, il faut, avant que tu quittes la maison où tu te » trouves, que tu y introduises la civilisation. Vois-tu ces hommes abrutis » et agités? Ils doivent un jour figurer dans la société, ne néglige rien » pour étudier leurs vices et les moyens de les en corriger... Je cherche » à démontrer à ceux qui m'entourent l'existence de Dieu et sa toute- » puissance sur la terre. . »

ù.')0 OBSERVATION DÏ'N U.VLLUCÏNÉ RACONTÉE PAU LUI-MÊME.

Tout alla bien pour ce malade tant qu'il put s'illusionner sur sa destinée, et se croire un réformateur du genre humain. Dans cette situation, rien n'était égal à son bonheur et à son contentement. Ses sympathies universelles éclataient dans ses discours et dans ses actes. Vis-à- vis de nous, il-était plein de prévenance et d'affabilité; il aidait les infirmiers dans leurs fonctions et poussait le dévouement jusqu'à l'exagération... Mais bientôt la scène va changer. A l'expression des meilleurs sentiments, succèdent la sauvagerie et la concentration. Il se promène seul avec des gestes animés; il s'arrête soudainement comme si la voix d'une personne invisible frappait ses oreilles. Il émet des paroles injurieuses, se dirige en proférant des menaces vers les personnes qui ne le provoquent nullement; parfois il devient sombre, triste et taciturne, refuse tout travail, déchire ses habits, injurie... Quels peuvent être ses motifs?

« Ennuyés par mes discours, les aliénés se moquent de moi ; les infir- » miers me mettent la camisole, m'injurient; on me fait prendre des bains » trop froids ou trop chauds, qui ne font qu'irriter mes sens... Je rien- » tends idéalement que des voix obscènes, menaçantes. Je crois que l'on veut » se jouer de moi et que je suis destiné à être la victime innocente des » employés de la maison. J'accable ces derniers de mes injures ; je refuse » les aliments qu'ils me présentent, parce que je sens qu'ils y ont mêlé » du poison avec l'intention de me faire périr. »

À cette période, notre halluciné n'est plus reconnaissable. Après avoir été quelque temps dans un état de profonde stupeur, dans une espèce d'idiotisme avec suspension apparente au moins de toute activité délirante, et dans tous les cas de toute spontanéité intellectuelle, voilà que tout à coup il s'agite de nouveau. Bientôt rien n'égale les paroxysmes de sa fureur, l'obscénité de ses discours et la dépravation de ses sentiments et de ses instincts (1). Il déchire ses vêtements, et il détruit tout ce qui lui tombe sous la main. Il mange avec voracité, et cependant il maigrit; l'absence de sommeil entretient chez lui une irritabilité continuelle. Dans cette perturbation générale de toutes ses facultés intellectuelles et affectives, il nous semble que le malade conserve encore quelques rares sym-

(1) J'ai déjà Tait la remarque que ce malade, avant de devenir aliéné, était d'une pureté de mœurs remarquable. Arrivé à l'âge de trente ans, sa vertu n'avait encore rem aucun échec, ni en paroles, ni en actions. J'ai tout lieu de croire que tout ce qu'il m'a avoué après sa guérison est l'exacte vérité. Or, comme je l'ai déjà donné à entendre dans l'étiologie, ce sont les malades de cette catégorie qui sont parfois les plus obscènes dans leurs paroles et dans leurs actes. C'est là un phénomène que j'ai eu plus d'une fois l'occasion de constater chez de jeunes filles élevées dans des couvents ou sous la surveillance de leur mère ; c'est ce que j'ai pareillement remarqué chez des individus de l'un et de l'autre sexe, voués par religion au célibat.

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patines qui surgissent de temps à autre, pour disparaître bien vite, il est vrai, niais qui cependant nous donnent l'espoir que tout n'est pas perdu pour lui.

Eh bien ! dans cet état extrême, la connaissance de la nature de ses sensations internes et de celle des illusions de son intelligence va nous expliquer les motifs de ses actes et fixer le genre du traitement. X... nous avoue qu'il sent dans tout son être comme un poison qui le consume. En effet, il a des borborygmes et des flatuosités, sa langue est mauvaise et son haleine fétide. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'il se croie empoisonné? Il souffre aussi, d'une manière intermittente, de violentes palpitations de cœur; sous l'influence de ce dernier phénomène, il y a chez lui des frayeurs qui vont parfois jusqu'à la syncope, et il s'écrie, pâle et tremblant : « À moi, à moi, au secours ! »

Dans son sommeil, ou plutôt dans un état intermédiaire entre le sommeil et le réveil, et qui remplit ses nuits, il a des visions effrayantes, il éprouve des sensations indicibles qu'il interprète d'après les dispositions de son état intellectuel. Il lui semble qu'un feu intérieur le dévore et se communique à tout ce qui l'entoure, à son lit, à ses vêtements; il sent des flammes qui lui parcourent le corps. Cette sensation nouvelle détermine l'idée de sa damnation. Il se croit en enfer, ceci ne fait plus pour lui le moindre doute; et alors voyez comme ses actes insensés vont recevoir leur explication naturelle. S'il habite avec des damnés, pourquoi ne blasphémerait-il pas? Les individus qui l'entourent étant la personnification des plus grands scélérats des temps anciens et modernes, pourquoi ne les surpasserait-il pas dans leurs excès? Son attention est surtout attirée par un aliéné tombé clans la dégradation la plus extrême, et cet être abruti que, dans l'illusion de son intelligence, il croit être Diugène le Cynique, devient aussitôt pour lui son héros de prédilection. Il aime à se vautrer comme lui, à marcher avec des habits en lambeaux et à se souiller en public. Lorsque plus tard, sous l'influence d'un autre phénomène hallucinatoire, il se croit transporté aux champs Élysées, tout ce qui l'entoure change de face, et ses souvenirs historiques lui font retrouver les grands hommes dont il a lu la vie et admiré les actions. 11 reconnaît, dans les personnes des malades et des employés, Socrate, Cicéron, Caton d'Utique, Alexandre et César. Sa bienveillance augmente, en raison de la joie que lui font éprouver le voisinage de ces hommes célèbres et la contemplation d'aussi nobles caractères (1).

(l) Je dois faire observer ici que la succession de tant de délires variés n'était pas sans danger pour l'avenir intellectuel de ce malade, et le pronostic aurait été d'un mauvais augure, si un pareil état de choses se fût continué. Nous devions à tout prix le faire

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