‹ Traité des maladies mentaleChapitre 223 sur 500 · L'HALLUCINATION EST UN FAIT PATHOLOGIQUE. — DOUBLE INTERVENTION · texte numérisé non relu

L'HALLUCINATION EST UN FAIT PATHOLOGIQUE. — DOUBLE INTERVENTION

menaces ou des ordres impitoyables. Quelquefois ce sont des êtres qui leur sont chers et dont ils sont séparés ou qu'ils ont perdus, qui les appellent et implorent leur secours. On conçoit facilement que la disposition névropathique une fois créée, l'hallucination prenne le caractère de la passion dominante de l'individu, des tendances antérieures de son esprit, du caractère habituel de ses idées, et qu'elle soit tour à tour d'une nature terrifiante ou mystique, religieuse ou érotique. Le champ des interprétations est alors aussi vaste que celui de la multiplicité des impressions éprouvées et de la diversité des idées ou des croyances dominantes dans un milieu social, ou particulières à l'individu. C'est ce que nous avons déjà fait observer pour les aliénés tourmentés par des sensations internes douloureuses.

Lorsqu'on parvient à prouver à ces malheureux hallucinés qu'il n'y a personne de caché ni dans les cheminées ni dans les caves d'où ils supposent que partent ces voix, ils inventent toutes sortes de combinaisons pour justifier les inconséquences de leur délire. Ils prétendent qu'on les tourmente à distance au moyen de l'électricité, de porte-voix et d'autres machinations inventées par l'incroyable acharnement de leurs persécuteurs; ils vont jusqu'à leur attribuer invariablement une puissance surnaturelle. Une fois arrivé à ce degré systématique, le délire sensorial des aliénés, comme l'ont appelé quelques auteurs, ne peut plus être circonscrit à tel ou tel sens, il les envahit tous. Il ne peut plus être maintenu dans certaines limites, il s'étend aussi loin que la pensée dans le monde visible et invisible. Il ne disparaît que dans la démence extrême, alors que s'éteint l'activité des sens et que cesse la spontanéité de l'intelligence. Et encore, dans cette dernière situation, qui nous représente la décadence intellectuelle, morale et physique de l'homme, suffit-il de la moindre cause intercurrente qui ravive momentanément l'activité du délire, pour évoquer des hallucinations et des illusions que l'on croyait à jamais disparues. Ce phénomène nous prouve que la théorie de l'hallucination ne peut s'étayer que sur la double intervention des sens et de la pensée. Tantôt les sens sont douloureusement impressionnés, l'économie tout entière est sous l'influence d'un état maladif, et la pensée interprète d'une manière erronée et les impressions maladives des sens et les souffrances de l'organisme. Tantôt l'intelligence trouve dans l'activité anormale de quelques-unes de ses facultés fondamentales, telles que la perception, la mémoire et V imagination, les éléments de ses hallucinations. C'est dire, en d'autres termes, qu'il est nécessaire de faire intervenir la physiologie et la psychologie pour l'interprétation du phénomène; et l'hallucination, examinée à ce point de vue, est incontestablement lesyin-

t)ES SENS ET DE LA PENSÉE. — HALLUCINATIONS DE L'ODORAT, DU GOÛT. 365

ptôme d'un état de souffrance du système nerveux, un véritable phénomène pathologique dans la plus haute acception de ce terme.

Hallucinations de l'odorat. — Ces sortes d'hallucinations sont infiniment plus rares que celles de la vue et de l'ouïe. M. Griesinger fait observer avec raison qu'elles appartiennent aux phases initiales de l'aliénation. Les malades se plaignent alors de sentir des odeurs de soufre, de charbon ou de cadavre, ainsi que Leuret en cite un exemple à propos d'une femme dont l'odorat était péniblement affecté par la décomposition de corps morts renfermés, à ce cpi'elle prétendait, dans les souterrains de la Salpètrière .

Le docteur Sinogowitz cite un exemple intéressant d'hallucinations de l'odorat que je vais reproduire : « Un jeune homme d'une intelligence distinguée, d'un caractère enjoué; et qui antérieurement n'avait jamais manifesté aucune tendance mélancolique, se prit tout à coup à se défier de son entourage et à se mé'dicamenter sans raison. Il accusait une pourriture intérieure de son corps, dont il avait, disait-il, une perception distincte par l'odeur qui s'exhalait de son être. 11 attribuait son mal à la morve qu'il aurait contractée. Gs malheureux hypochondriaque finit par s'isoler des siens et voyager à l'étranger. Se trouvait-il dans un lieu public, alors il s'approchait avec précaution des promeneurs, et jugeait, d'après leurs gestes, leur maintien, leurs paroles, si rôdeur prétendue qui s'exhalait de son corps causait quelque répulsion. Un jour, un individu s 'étant mouché en sa présence et l'ayant regardé d'une certaine manière, il se crut victime d'une interprétation malveillante, et donna un soufflet à cet inconnu. Traité comme aliéné dans une maison de santé, cet hypochondriaque finit par tomber en démence, et ses habitudes onanistiques effrénées le firent périr dans le dernier degré du marasme.

Hallucinations du goût. — On aura soin de les distinguer des illusions de ce sens qui ont lieu lorsque, chez les aliénés, il y a un état sabur'ral des voies digestives, ou toute autre condition organique maladive. Toutefois, en dehors de ces causes, on voit assez souvent les insensés se plaindre que leurs mets, leurs boissons ont une saveur terreuse, nauséabonde, métallique. Bien plus rarement, ces malades ressentent-ils des saveurs agréables. Je n'ai rencontré aucun cas de ce genre. « Les hallucinations du goût peuvent entraîner l'idée délirante d'empoisonnement, dit M. le docteur Falret, mais c'est plus rare qu'on ne le pense. Il est plus exact de dire que c'est le délire de l'empoisonnement qui donne lieu à l'hallucination du goût, et ce qui arrive clans les autres sens en est une preuve convaincante. Quant à la gravité des hallucinations de l'odorat et du goût dans les maladies mentales^ ajoute M. Falret, elle est générale-

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