HALLUCINATIONS DES INDIVIDUS NON ALIÉNÉS
sa sobriété que par son amour pour le travail, il ne donnait que fort peu de temps au sommeil. 11 ne dormait jamais le jour, et la nuit même il ne se livrait au repos que lorsque tout le monde était couché et qu'il n'avait plus rien à faire, ni personne à qui parler. Mais alors, surtout que la guerre était commencée, que toutes les affaires roulaient sur lui et qu'il avait sans cesse l'esprit tendu sur ce qui pouvait arriver, il se contentait de quelques instants de sommeil après son souper, et passait le reste de la nuit à expédier les affaires les plus pressées. Quand il les terminait de bonne heure et qu'il lui restait du temps, il l'employait à lire jusqu'à la troisième garde, heure à laquelle les centurions et les autres officiers avaient coutume d'entrer dans sa tente... . Il faisait une nuit fort obscure, sa tente n'était éclairée que par une faible lumière ; un silence profond régnait dans le camp, et lui-même était plongé dans ses réflexions, lorsqu'il lui sembla voir entrer quelqu'un dans sa tente. 11 tourne les yeux i vers la porte, et aperçoit un spectre horrible, dont la figure était étrange et effrayante, qui s'approche de lui et se tient là en silence. Il eut le courage de lui adresser la parole : « Qui es-tu ? lui demanda-t-il : un homme ou un dieu? Que viens-tu faire ici? Que me veux-tu? — .Brutus, répondit le fantôme, je suis ton mauvais génie, tu me reverras à Philippes. — Eh bien! repartit Brutus sans se troubler, tu m'y verras aussi. » Le fantôme disparut aussitôt, et Brutus, à qui ses domestiques, qu'il appela, dirent qu'ils n'avaient rien vu ni entendu, continua de s'occuper de ses affaires.
Voilà le fait raconté dans toute sa simplicité, et le médecin appelé aujourd'hui à rassurer l'esprit d'un individu qui aurait éprouvé une vision dans le genre de celle de Brutus, ne trouverait pas, en dehors de l'élément thérapeutique qu'il aurait soin de ne pas négliger, des arguments plus logiques que ceux que Plutarque place dans la bouche de Cassius.
« Mon cher Brutus, nous ne voyons ni ne sentons pas toujours réellement ce que nous croyons voir et sentir; car nos sens, faciles à recevoir toutes sortes d'impressions, sont fort trompeurs, et notre imagination, plus mobile encore, les excite sans cesse et leur imprime une foule d'idées qui n'ont jamais existé. Ils sont comme une cire molle qui se prête à toutes les formes qu'on lui veut donner, et notre âme, ayant en elle-même tout ce qui produit l'impression et ce qui la reçoit, peut aussi facilement, et sans autre secours que sa propre puissance, varier et diversifier ses formes. C'est ce que témoignent assez les différentes images que nous présentent les songes pendant notre sommeil : l'imagination les excite par le plus facile mouvement, plus elle leur fait prendre toutes sortes d'affections ou de figures fantastiques; car cette faculté a cela de sa nature qu'elle est toujours en mouvement, et ce mouvement n'est autre chose
L'UALLUCINATtON N'EST PAS TOUJOURS UN SYMPTÔME DE FOLIE. 387
que l'imagination même et la pensée... Mais, ce qu'il y a de plus en toi, c'est que ton corps affaibli par l'excès du travail rend ton esprit plus mobile et plus prompt à changer. »
L'hallucination est donc compatible avec l'intégrité de la raison?
« Oui, d'abord et sans aucune contestation possible, répond M. Parchappe, dans les cas authentiques et assez nombreux où l'hallucination n'entraîne pas l'erreur de jugement, et qu'elle est reconnue comme une illusion par la raison parfaitement intacte.
» Oui encore, et quoi qu'on ait pu dire, dans un grand nombre de cas non moins authentiques, où l'hallucination a entraîné l'erreur de jugement sur la réalité d'un objet extérieur qu'il est dans sa nature de motiver.
» Lorsque l'hallucination n'entraîne l'erreur de jugement sur la réalité d'une intervention extérieure que parce que cette intervention peut être expliquée d'une manière surnaturelle et conformément à une croyance qui tait partie de la raison commune, l'hallucination, bien qu'entraînant une conviction erronée, n'est pas un symptôme de délire.
)) C'est ainsi que peut s'expliquer l'intégrité de la raison conservée par les prophètes, les anachorètes et les saints, au milieu des illusions auxquelles leur imagination était si fréquemment en proie. C'est ainsi que peuvent être absous de l'imputation de folie tant de grands et d'illustres personnages qui ont cru fermement, dans leurs hallucinations, n'être pas le jouet des illusions de leur imagination.
» Pour que l'hallucination, avec conviction de la réalité d'un objet sensible, soit un symptôme absolu de folie, il faut que les idées sur lesquelles l'hallucination repose soient, ou par leur incohérence, ou par leur incompatibilité avec la raison commune , elles-mêmes des symptômes de délire (1 ). »
Que pouvons-nous ajouter à des conclusions aussi catégoriques, aussi formelles? Contentons-nous dédire que si les illusions et les hallucinations ne prouvent pas de toute nécessité l'existence de la folie, cependant elles la compliquent très souvent.
! Ces sortes de conceptions délirantes sont un des symptômes les plus importants de la folie et se trouvent être en corrélation intime avec les modifications pathologiques qui arrivent chez les aliénés dans le cours de leur maladie.
On doit les considérer comme un moyen précieux de diagnostic et dé
(1) Parchappe, Discussion sur les hallucinations à la Société médico-psychologique ; i séance du 28 avril 1856.