DÉVELOPPEMENT ET SUCCESSION DES PHÉNOMÈNES MALADIFS
simulation absolue, au moins une exagération clans certains phénomènes chez les femmes nerveuses (1).
Quant à ce qui regarde nos études spéciales, je n'ai mis la situation maladive en relief que dans ses rapports avec la production des phénomènes qui nous occupent en ce moment, les illusions et les hallucinations. Tout ce que je puis ajouter, c'est que les réflexions que provoque cette observation s'appliquent également aux diverses formes des maladies mentales. Ce n'est pas seulement dans l'hystérie, l'épilepsie et l'iiypochondrie qu'il existe des phénomènes sensoiïaux en relation avec la nature de la maladie ; ce fait se reproduit dans toutes les affections du système nerveux, et il reflète toujours sa double origine. L'hallucination est un phénomène psychico-sensorial d'un ordre pathologique , et si l'on ne voulait y voir qu'un fait d'une nature intellectuelle, j'ignore en vérité quel traitement on pourrait lui opposer.
.le sais qu'on peut momentanément suspendre les hallucinations de quelques malades en fixant leur attention sur un autre sujet, en les changeant de milieu, en leur procurant des distractions, etc. Les plus simples notions du traitement moral de la folie nous apprendront qu'il faut condamner au repos les facultés intellectuelles surexcitées ou déviées de leur véritable but d'activité, et qu'il est on ne peut plus dangereux pour l'individu d'être exclusivement absorbé dans un ordre de recherches ou de travaux, et cela au détriment de l'hygiène du corps.
Pour conserver la santé des deux parties, dit Platon, dont nous avons cité l'opinion à propos de la thérapeutique morale des anciens, il faut les exercer toutes les deux également ; c'est là lei'udiment du traitement prophylactique. Dans l'étiologie de la folie, je n'ai mis à l'écart aucun des phénomènes dans lesquels l'imagination et l'influence contagieuse de l'exemple interviennent comme élément de perturbation du système nerveux (2), mais j'ai insisté aussi sur ce fait capital, que le diagnostic de la
(1) J'aurai à revenir sur cette intéressante malade, à propos des diverses transforma-1 lions de l'hystérie, et j'indiquerai quel a été, en dernière analyse, le traitement dont elle a retiré le plus d'avantages.
(2) On peut revoir à ce sujet ce que j'ai dit : l'° Dans la partie historique, § m, p. 58 : llécapitulation des faits concernant les épidémies intellectuelles des siècles passés; interprétation des phénomènes morbides du système nerveux dans les temps anciens. 2° Dans la partie étiologique : Influences climalêriques, telluriques, hygiéniques, p. 93. Imitatalion ; influences contagieuses; folie par imitation, p. 241 et suivantes. Il n'est pas douteux que les influences morales épidémiques qui causent de si étranges perturbations dans les fonctions du système nerveux, produisent en même temps des hallucinations inséparables de ces mêmes perturbations. Un voyageur qui a assisté à diverses réunions des Mormons, aux États-Unis, m'a assuré avoir vu des adeptes qui, dans leur exaltation,
38h HALLUCINATIONS DES INDIVIDUS NON ALIÉNÉS.
folie ne pouvait être établi qu'à la condition qu'il se manifeste des phénomènes pathologiques d'une nature persistante et durable, qui impliquent de toute nécessité un désordre ou une lésion des fonctions organiques. Or, les hallucinations et les illusions ne sont que les symptômes d'un état de trouble et de souffrance du système nerveux. Ces symptômes se traduisent au dehors, non-seulement par la douleur dans ses modes les plus variés, ainsi que nous l'avons vu à propos d'anesthésie et d'hyperesthésie, mais par la manifestation de ces faits sensoriaux étranges connus sous le nom d'illusions et d'hallucinations. Quelle que soit maintenant l'intervention des facultés intellectuelles dans la perpétration du phénomène, je ne pense pas que celui-ci puisse se séparer d'un état pathologique de l'organisme. Je puiserai, s'il le faut, un dernier argument jusque dans l'action exercée par l'intervention de la thérapeutique. Nous savons par expérience qu'une émission sanguine faite à propos, qu'un purgatif qui rétablit les conditions normales des voies digestives, qu'un exutoire, que tous les agents propres à combattre l'anémie, la chlorose, la prééminence trop grande de l'incitabilité nerveuse, que la soustraction des organes sensitifs aux influences extérieures qui agissent trop douloureusement sur eux, telles que la lumière, le bruit, la chaleur, etc , que la médication substitutive elle-même, agissent d'une manière bien plus certaine sur les causes maladives qui donnent naissance aux hallucinations (pie tous les éléments de l'ordre moral, que nous sommes bien loin de négliger cependant, et auxquels nous ferons une large part.
Ici devrait naturellement se terminer ce que j'ai à dire des illusions et des hallucinations, et de la valeur de ce symptôme maladif. Mais, dans ces derniers temps, les travaux de quelques savants médecins ont donné
se montraient réciproquement des signes qui apparaissaient pour eux dans le monde extérieur. C'étaient des ligures d'anges et d'esprits célestes. Cmelques-uns lisaient sur des cailloux qu'ils ramassaient des interprétations nouvelles de la Bible, et se communiquaient mutuellement des impressions qui se généralisaient avec la rapidité de l'électricité dans les cerveaux de ces visionnaires. Mais, au moment même où j'écris ces lignes, je suis témoin d'un fait qui n'aurait besoin, pour se généraliser, que d'un milieu plus intelligent; je m'explique. Dans un des quartiers de notre asile, habité par de jeunes imbéciles et simples d'esprit, une fille de seize ans, soumise à des exacerbations périodiques, éveille ses compagnes par ses cris de terreur. Elle voit sous son lit une nichée de diables dont les figures grimaçantes l'effrayent et la font fuir dans toutes les parties du dortoir. Je nie vois bientôt forcé d'isoler celte jeune hallucinée à l'infirmerie, parce que, aux plaisanteries que suscitent ses visions, succède bientôt une disposition chez ces jeunes êtres impressionnables à se communiquer des terreurs réciproques à propos de visions identiques. Que de phénomènes nerveux dans le monde extérieur que l'amour du merveilleux et du surnaturalisme interprète dans un sens, que nos études spéciales ont bientôt ramenés à leur valeur véritable, à leur signification naturelle !
l'uallucination n'est pas toujours un symptôme de folie. 385
une importance telle à ce phénomène, que son étude est sortie du domaine de la pathologie pour envahir celui de la philosophie et de l'histoire de l'esprit humain. L'intelligence de beaucoup d'hommes célèbres a été mise en cause dans les discussions qui ont surgi à ce sujet, et je me vois forcé de répondre à la question de savoir si, dans une foule d'exemples de ce genre, les hallucinations incontestées de beaucoup de personnages connus ont une base pathologique, et s'il est permis de rattacher ce phénomène à un trouble quelconque des facultés intellectuelles.
Les considérations nombreuses dans lesquelles je suis entré à propos de la génération du phénomène hallucinatoire me permettent d'être bref dans ma réponse. 11 me suffira de rappeler que la conclusion suivante peut être déduite de ce que nous avons exposé : l'hallucination est évidemment un symptôme pathologique, transitoire dans quelques cas, ainsi que MM. Andral, Chevreul et Sandras nous en ont eux-mêmes fourni des exemples, et plus ou moins persistant dans d'autres situations maladives. !
Si l'instantanéité du phénomène, sa brusque disparition, pouvaient faire douter de sa base pathologique, je répondrais à cela que dans les affections nerveuses de longue durée, il nous est déjà bien difficile de saisir l'enchaînement maladif des nombreux phénomènes isolés constituant un tout pathologique. A plus forte raison, ce tout nous échappe-t-il lorsque le phénomène est éphémère, transitoire. Toutefois, s'il nous était possible de rapprocher les hallucinations d'une foule de personnages historiques des conditions spéciales faites au système nerveux par la concentration exclusive de l'esprit sur un point, par les influences du milieu social, par les préoccupations douloureuses, par les veilles prolongées, par l'abstinence, par les combats incessants de l'esprit contre la chair, quelquefois même par des névroses méconnues, telles que l'épilepsie, nous verrions une nouvelle preuve du point de départ pathologique de l'hallucination, sans que pourtant il nous soit permis de conclure que ce symptôme est invariablement une preuve de folie. Mais, puisque je suis entraîné malgré moi sur le terrain de l'histoire, je citerai un fait d'hallucination raconté et interprété en dehors de toute intervention médicale. Le bon sens de Plutarque lui fait apprécier avec beaucoup de justesse l'hallucination de Brutus, et la conclusion légitime que nous aurons à déduire est que l'hallucination est compatible avec l'intégrité de la raison. C'est là, du reste, une croyance conforme aux idées de la généralité des aliénistes, et je pourrais en citer de nombreux exemples.
Plutarque raconte que lorsque Brutus se disposait à quitter l'Asie, il eut un signe extraordinaire. Il aimait à veiller, et autant par une suite de