DU VOL DANS SES RAPPORTS AVEC SES CAUSES MALADIVES
lades. C'est sans préméditation, sans idée systématique préconçue, que la plupart de ces aliénés se livrent à une propension qui est l'indice de la démence. Ils n'en conservent le plus souvent aucun souvenir; ils promettent de ne plus récidiver et recommencent de plus belle.
La jurisprudence a admis avec raison des circonstances atténuantes en faveur des femmes qui ont commis des vols dans certaines situations critiques, telles que la menstruation et la grossesse. On a reconnu l'influence de certaines sécrétions et excrétions, telles que celles du lait, des menstrues, des hémorrhoïdes. On a eu égard aussi, dit le docteur Marc, aux perturbations nerveuses que peut déterminer la fausse grossesse.
La métbode qui nous a servi de guide dans l'étude des rapports qui existent entre les troubles intellectuels, les perversions des sentiments et les causes génératrices de ces états pathologiques trouvera encore ici son application En effet, soit qu'il s'agisse du diagnostic d'une maladie mentale, soit qu'il faille apprécier la criminalité d'un acte, nous ne pouvons rester dans une indécision qui compromette le sort d'un aliéné ou les intérêts sacrés de la justice. La science est assez avancée aujourd'hui pour faire la part de ce qui, dans la généralité des cas, doit être attribué au crime ou à la folie.
Pour ce qui regarde la tendance au vol, je l'ai observée non-seulement dans la grossesse et dans d'autres situations critiques ; mais j'ai eu occasion de m'appuyer sur ce phénomène symptomatique pour disculper devant la justice des femmes hystériques, et surtout des paralysés généraux. C'est dans la phase initiale de cette dernière et terrible affection que la tendance au vol surgit avec une intensité singulière. Dans cette situation, et ceci est un élément précieux de diagnostic, on remarque que les malades achètent des choses inutiles et dont le prix dépasse de beaucoup leurs moyens pécuniaires. Ils sont libéraux, prodigues, même avant de délirer dans le sens de richesses imaginaires qu'ils prétendent posséder. A cette époque de leur mal, on les surprend souvent en flagrant délit de vol, dérobantdes choses disparates, de peu de valeur, et ne cherchant point à se cacher. J'ai pu faire admettre la non-responsabilité d'un malade de cette catégorie qui avait volé dans une église jusqu'aux ornements et objets les plus insignifiants du culte, et qui ne présentait d'autre symptôme maladif qu'un état congestionnaire marqué, un grand contentement de lui-même et l'expression d'un rire niais. Ce malade ne délirait en quoi que ce soit. Il y avait seulement chez lui un grand affaiblissement intellectuel, et il restait dans l'indifférence la plus complète sur le sort que lui réservait la justice. Ce n'est (pie trois ou quatre mois après son acquittement qu'un excès de manie aiguë, avec manifestation de délire
INTERPRÉTATION MÉDICO-LÉGALE DU PHÉNOMÈNE. Ml
de grandeurs, tremblement de la langue et autres symptômes de paralysie progressive, justifia mon pronostic.
J'ai pareillement plaidé devant les assises la cause d'une jeune fille de la campagne, appartenant à une famille aisée, et chez laquelle la tendance au vol était portée à son summum d'intensité. Elle s'appropriait tout ce qui lui tombait sous la main et volait en plein jour. On trouva chez cette aliénée une énorme collection d'objets de toutes sortes qu'elle nia avoir dérobés. La raison apparente de cette fille ne prévenait guère en faveur de la non-responsabilité de ses actes ; mais je fus assez heureux pour faire comprendre la situation et démontrer que cette malade était dans une période avancée de transformation d'une névrose hystérique, et qu'une démence imminente était à craindre. En effet, l'observation attentive de la malade m'avait révélé les faits les plus compromettants comme pronostic. Lorsqu'elle se croyait seule, elle se livrait aux actes les plus extravagants ; elle allumait des bougies en plein jour, perçait avec des épingles des cœurs de cire en prononçant des paroles magiques et en chantant des choses érotiques. Elle adjurait un homme haut placé et très âgé, qui ne lui avait rien promis, de réaliser un prétendu mariage convenu entre eux.
Ces faits ainsi observés, et il me serait facile d'en rapporter un grand nombre, peuvent être ramenés à leur interprétation véritable. Il n'en est pas de même de ceux qui sont cités dans le monde, que l'on rencontre même dans des ouvrages médico-légaux. Ces faits ne sont présentés que sous le côté étrange de la situation, 'je veux parler de la position sociale, des mœurs, de l'éducation de ceux qui se livrent d'une manière chronique à la perpétration du vol. On est étonné, dans ce cas, que l'acte ait pu être commis, et sa valeur pathologique nous échappe. Le phénomène est généralement mal observé, et lorsqu'on le rapproche du vol commis par des collectionneurs effrénés d'antiquités, de livres rares et d'autres choses précieuses, la confusion est à son comble. Il est très difficile alors de faire la part de ce qui revient à l'entraînement irréfléchi de la folie, de la passion, à certaines bizarreries de caractère ou à la préméditation du crime. Je me contenterai de citer quelques faits rapportés par Marc.
« 1° Un employé du gouvernement, à Vienne, avait la singulièr e habitude de ne voler que des ustensiles de ménage; il loua deux chambres pour les y déposer; il ne les vendait point et n'en faisait aucun usage.
» 2° On sait que Victor-Amédée, roi de Sardaigne, prenait partout des objets de peu d'importance.
» 3° La femme du célèbre Gaubius avait un si fort penchant à dérober, que lorsqu'elle achetait, elle cherchait toujours à dérober quelque chose.