Z|8'2 TRANSFORMATIONS DANS LES DÉLIRES DES ALIÉNÉS
plus ou moins réguliers, tandis qu'habituellement elle offre tous les traits d'un délire fixe, combiné avec les passions gaies. « Les saisons, la menstruation, ramènent les mêmes symptômes, le même délire, la même exaltation, le même accablement. » (Esquirol, Marche de la folie, t. ï, p. 79.)
Transformations. — Eléments de classification des auteurs ; monomanies d 'Esquirol. — L'enchaînement et la dépendance réciproque des phénomènes nerveux dans la folie depuis la période initiale jusqu'à la période de terminaison, la succession plus ou moins régulière de ces phénomènes selon les différentes variétés de la folie, l'alternance entre les symptômes, leurs intermittences, leurs rémissions, ne peuvent se séparer des transformations que subit le délire des aliénés. Ce dernier phénomène est corrélatif aux précédents, et l'on conçoit parfaitement que si, par le seul fait de sa maladie, l'aliéné est si différent de lui-même, au point de vue' de son état antérieur, il arrivera de toute nécessité que les diverses modifications imprimées à l'organisme par les progrès du mal rendront ce même aliéné différent de lui-même dans telle ou telle phase de son affec-1 tion. C'est là une vérité rigoureusement démontrée par l'observation des faits, et qui, pour n'avoir pas été interprétée au véritable point de vue de la physiologie et de la pathologie mentale, a jeté une grande confusion dans les idées des médecins qui n'avaient pris pour base de leur classification que les délires prédominants des malades, les anomalies ou per-i versions de leurs sentiments.
Esquirol, qui lui-même a donné l'exemple de cette classification dans sa! création de la monomanie comme genre et des diverses monomanies comme variétés, nous avait déjà appris que les anciens, après avoir donné pour caractère de la mélancolie la tristesse et la crainte, furent forcés de ranger parmi les mélancolies quelques délires partiels entretenus par une violente exaltation de l'imagination ou par des passions vives et gaies. Lorry, qui a si bien décrit la mélancolie, ajoute Esquirol, quoique sa définition consacre l'opinion^des anciens, admet une variété de mélancolie compliquée de manie, laquelle a pour signe le délire partiel avec exaltation de l'imagination, avec une passion excitante. Rush, le médecin anglais, divise la mélancolie en mélancolie triste qu'il appelle tristimanie, et en mélancolie gaie, à laquelle il donne le nom d'aménomanie, et constate ainsi, dit Esquirol, les résultats d'une observation que chacun peut faire. Mais quelle confusion une pareille manière de classer les phénomènes ne dOit-eMe pas jeter dans l'esprit de ceux qui veulent étudier l'aliénation dans sa nature intime, dans sa marche, soft développement et sa terminaison, comme maladie rentrant dans le cadre nosologique des affections ordinaires ! On se trouve ainsi place sur un terrain d'une mobilité extrêltic,
DES DIFFÉRENTES MONOMANIES CRÉÉES PAR ESQUIROL. i83
et l'on ne sait plus sous quel point de vue étudier une maladie dont les candidats se trouvent placés tantôt dans une variété, tantôt dans une autre, selon la prédominance de telle idée délirante, de tel sentiment dépravé, de telle ou telle impulsion instinctive de mauvaise nature.
Esquirol a-t-il été plus heureux dans sa dénomination de la monomanie (1) et des différentes variétés que ce genre comporte, d'après lui?
(1) Dans mes Éludes cliniques, t. I, p. 4 1 1 , j'ai consacré tout un chapitre à la question de la monomanie, et je me suis demandé si son existence est compatible avec le progrès des sciences médico-psychologiques et médico-légales. Je ne reviendrai pas, dans ce i traité pratique, d'une manière aussi intime sur un sujet que j'ai intention de réserver '. plus spécialement au traité de médecine légale qui doit suivre cet ouvrage. Je me contenterai seulement d'indiquer ce qu'Esquirol entendait par monomanie. Il est évident que i les considérations qui ont porté Rush à faire une mélancolie triste et une mélancolie gaie ont également décidé le médecin français à donner au genre mélancolie une désignation 1 plus étendue; il y trouva les éléments d'un autre genre qu'il a appelé monomanie (de l u.o'voç, seul, et de pavt«, manie). Ce terme exprime pour lui le caractère essentiel de cette i espèce de folie dans laquelle le délire est partiel, -permanent, triste ou gai. La monomanie implique, pour Esquirol, une lésion partielle de l'intelligence, des affections et de la volonté. Quand la monomanie est caractérisée par une passion gaie, elle correspond à ['aménomanie de Rush. Quand elle se complique de tristesse, c'est la Iristomanie du même auteur, la mélancolie proprement dite des anciens. [Lypémanie ou mélancolie, t. 1, p. 404.)
La monomanie, qui exprime un état anormal de la sensibilité physique ou morale, avec délire circonscrit et fixe, implique, pour Esquirol, les lésions des trois grands pouvoirs fondamentaux de l'âme humaine : l'intelligence, le sentiment, la volonté. De là trois variétés principales de monomanie :
lre variété. — Monomanie intellectuelle. — -Le désordre est concentré sur un seul objet ou une série d'objets circonscrits ; les malades partent d'un principe faux dont ils suivent sans dévier les raisonnements logiques et dont ils tirent des conséquences légi-
! times qui modifient leurs affections et les actes de leur volonté; hors du délire partiel, ils raisonnent, sentent, agissent comme tout le monde.
2e variété. — Monomanie raisonnante ou affective. — Ces monomaniaques ne déraisonnent pas, mais leurs affections, leur caractère sont pervertis par des motifs plausibles,
f par des explications très bien raisonnées ; ils justifient l'état actuel de leurs sentiments et excusent la bizarrerie, l'inconvenance de leur conduite.
3e variété. — Monomanie sans délire, ou monomanie instinctive. — La volonté est lésée. Le malade, hors des voies ordinaires, est entraîné à des actes que la raison ou le
, sentiment ne déterminent point, que la conscience réprouve, que la volonté n'a plus la
I force de réprimer; les actions sont involontaires, instinctives, irrésistibles.
1 Telles sont les trois grandes divisions ou variétés de la monomanie d'Esquirol. On peut ne pas admettre les éléments de la classification de cet auteur, mais on n'oubliera pas de quelles vives lumières ce grand médecin a éclairé la situation mentale des individus formant les diverses variétés d'aliénation. L'ordre, la méthode qu'il a apportés dans un sujet si confus avant lui, nous permettent aujourd'hui de ramener les phénomènes de la maladie à leurs véritables origines, (Voyez, pour plus de détails, Esquirol, De la monomanie, t. II, p. 1.)