‹ Traité des maladies mentaleChapitre 315 sur 500 · CONSÉQUENCES HÉRÉDITAIRES CI! ËZ LES ENFANTS. — OBSERVATIONS · texte numérisé non relu

CONSÉQUENCES HÉRÉDITAIRES CI! ËZ LES ENFANTS. — OBSERVATIONS

Le père et les oncles de cette femme étaient des gens processifs, d'un caractère singulier, excentrique, bizarre et emporté. Ils se livraient de temps à autre à des excès alcooliques. Le père se signalait par un tempérament si violent, que lorsqu'on le contrariait même pour les choses les plus futiles, il lui arrivait de se rouler par terre, de pleurer comme un enfant et d'avoir des spasmes comme les épileptiques. L'oncle paternel de la malade est mort à la suite d'une hémorrhagie cérébrale.

L'aliénée qui nous occupe, fille unique de ce père qui de plus se livrait à l'ivrognerie, et d'une mère d'un caractère faible, fut accoutumée, dès l'âge le plus tendre, à suivre ses propres caprices et à n'accepter aucun frein pour ses volontés ; son éducation fut à peu près nulle, pariée de bonne heure à un homme d'une intelligence remarquable, celui-ci ne tarda pas à reconnaître chez sa femme les indices du caractère le plus exécrable qui se puisse imaginer. « Quatre jours après mon ma- » riage, m'écrit cet infortuné mari, revenant avec ma femme de dîner » chez sa mère, elle voulut, en passant le soir devant la Seine, se précipiter » dans la rivière, et cela sans motif, car je ne lui avais pas donné le » moindre prétexte de contrariété.

» Un autre jour encore, que nous dînions chez sa mère, je me mis in- » volontairement en retard d'un quart d'heure , elle se jeta sur moi et me » déchira le visage.... Pendant tout le cours de notre union, à la plus » petite contrariété, soit avec moi, soit avec les domestiques, elle aban- » donnait sa maison, ses enfants, ses travaux, s'en allait chez sa mère, » qui la recevait. Elle lui contait des' mensonges, elles pleuraient en- » semble, et après deux ou trois jours, quand elles s'étaient consolées » réciproquement, elle revenait douce comme un agneau. Mais après » quelque temps elle reprenait sa mauvaise humeur, et maître et dômes - » tiques, tous avaient à souffrir de ses emportements. »

L'existence de cette femme a été une suite non interrompue de périodes d'excitation et de dépression, avec des rémittences de courte durée. Ces périodes de rémission sont caractéristiques chez ces sortes d'aliénés. On ne peut, à proprement parler, comparer cette situation ni à la santé, ni à la folie. Dans leur état ordinaire, les malades sont anxieux, irritables, difficiles à vivre, et ont tous les attributs des tempéraments nerveux. Chez notre aliénée il ne s'est jamais manifesté d'autre délire que celui des actes, d'autre perversion anormale des facultés que celle des sentiments. Jamais la malade n'a témoigné aucune sympathie, aucune affection pour son mari, qu'elle accuse de choses monstrueuses, et pour ses enfants, qui sont les victimes perpétuelles de son humeur irrégulière , violente, emportée et fantasque. Elle place sa fille en pension, et déclare après quelque temps

52fr TEMPÉRAMENT NERVEUX, IRRITABLE, DES PARENTS.

qu'elle ne peut vivre sans son enfant ; elle exige son retour, et accable cette pauvre créature de mauvais traitements qui forcent à l'éloigner de nouveau. Elle passe des semaines, des mois, dans une activité fébrile, allant et venant, entreprenant une foule de choses inutiles et usant son existence dans des efforts stériles. A cette période d'agitation maladive succède une courte rémittence, et puis bientôt une période égale de torpeur et d'anéantissement. La malade dit qu'elle va mourir ; elle pleure sans motif, et puis se met en fureur contre ceux qui ne sympathisent pas à ses maux imaginaires. Elle assiste à la mort de ses plus proches parents sans témoigner le moindre regret, et affecte au contraire une joie impie et scandaleuse.

Ces périodes alternantes d'excitation et de dépression sont interrompues, ainsi que je l'ai dit, par de courtes rémittences dans lesquelles la malade semble reconnaître ses torts, et trompe souvent les siens sur l'état réel de ses sentiments. A ces tendances maladives, symptômes caractéristiques d'une transmission héréditaire de mauvaise nature, viennent se joindre des excès alcooliques qui en augmentent l'intensité. L'autorité est définitivement obligée d'intervenir lorsque les actes de cette femme ont empreint un caractère spécial de danger, et son isolement à l'asile est décrété d'office. Soumise à notre observation, cette aliénée se révèle avec tous les caractères propices à sa maladie. Elle ne cesse de réclamer sa sortie et de protester contre l'illégalité de son isolement (1).

J'ai parlé des phénomènes de rémittence qui se montraient jusque dans la descendance de cette aliénée. Ses enfants sont indolents jusqu'à l'apathie, et ne présentent, à aucun point de vue, le caractère violent, emporté et fantasque de la mère. J'aime cependant à penser que l'intervention de bonaloi exercée par un père d'une constitution saineetd'unenaluredroite et intelligente, modifiera la succession progressive des transmissions héréditaires du côté maternel, et imprimera à l'hérédité chez les enfants ce cours ascendant dans le sens d'une régénération heureuse dont j'ai indiqué la possibilité. Toutefois je ne cesserai de répéter combien, clans ces circonstances, il faut être sobre d'appréciations trop absolues au point de

(1) Ce sont ces sortes de malades qui, dans les établissements publics ou privés, causent le plus de tribulations aux médecins et administrateurs. Ils savent intéresser à leur sort certains membres de leur famille qui ne les connaissent pas suffisamment, des inconnus, et parfois les magistrats, qui, se laissant décevoir par de fausses apparences de raisonnement, ordonnent leur sortie. Instruits par une première expérience, ces aliénés se maintiennent tranquilles pendant quelque temps, mais arrive bientôt la période d'exaltation périodique, et les mêmes faits dangereux se reproduisent.

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vue du pronostic. La prophylaxie et une bonne hygiène médicale doivent s'armer de toutes leurs ressources, pour éviter aux enfants nés dans de pareilles conditions névropathiques l'influence des causes qui peuvent hâter l'évolution du mal et amener l'enchaînement des phénomènes pathologiques dont je vais parler dans un instant.

J'ai vu, dans des cas de ce genre, l'incubation se prolonger jusqu'aux dernières limites de la vie, et l'existence se terminer chez les aliénés héréditaires au milieu du plus violent délire maniaque, avec manifestation des tendances les plus irrésistibles au suicide, à l'homicide ou à tout autre acte de mauvaise nature. On observe des phénomènes similaires dans des épilepsies interrompues pendant des mois et des années, où une crise suprême, résumant à elle seule la violence de toutes les autres, enlève subitement les malades et ne donne pas à la science le temps d'intervenir d'une manière favorable (1).

Je pourrais citer de nombreux exemples de ces folies héréditaires qui ne sont parfois que l'exagération du tempérament nerveux des parents, et, dans d'autres circonstances, le résultat d'un état névropathique bien défini ou d'une affection cérébrale bien caractérisée. lime suffira d'indiquer les rapports les plus fréquents qui existent entre ces sortes de vésanies par hérédité et leurs causes génératrices.

L'exagération du tempérament désigné sous le nom de tempérament nerveux chez les parents, les tendances à l'emportement, à l'irritabilité, chez ces derniers, suffisent pour développer chez les enfants des situations névropathiques qui peuvent se résumer ultérieurement dans de véritables délires à type rémittent. Ces phénomènes maladifs se trahissent plutôt par le délire des actes, par les perversions des sentiments, que par les aberrations de l'intelligence. J'en ai cité des exemples, et la suite de ces recherches fera ressortir la justesse de cette observation.

J'ai vu des folies héréditaires être en rapport avec de simples phénomènes d'hypochondrie ou d'excentricité chez les ascendants, et les dispositions héréditaires qui se transmettent dans des cas de ce genre révèlent parfois un danger plus grand qu'on ne pourrait le supposer. On observe

(1) J'ai vu des délires se manifester chez des vieillards de soixante et dix à quatre-vingts ans, et parcourir leur phase avec une rapidité effrayante et promptement mortelle. J'ai pareillement remarqué, dans des cas de ce genre qui appartenaient le plus ordinairement aux variétés héréditaires, des tendances irrésistibles au suicide chez des individus qui n'avaient jamais eu de propensions maladives pareilles. J'ai en ce moment sous les yeux une vieille femme de quatre- vingt-quatre ans qui a déjà fait plusieurs tentatives de suicide; elle se plaint amèrement de ce que le ton Dieu, qu'elle n'a jamais offense sciemment, ne lui permette pas d'accomç'ir son dessein.

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