RAPPORTS DE CES ABERRATIONS MENTALES AVEC LHERÉD1TÉ
vont faire le sujet de nos recherches. J'ai souvent été m'éclairer jusque dans le milieu de la famille ou de la localité où s'était produit tel ou tel état anormal qui paraissait se rattacher pour moi à des influences sociales ! de mauvaise nature qui sévissent souvent sur des populations entières. Cette manière d'interpréter les faits pathologiques a nécessairement agrandi le cadre de ces études, et je ne peux leur donner ici la même extension (1). Je m'en tiens aux faits maladifs que l'on a l'habitude de ranger dans l'aliénation proprement dite.
Hérédité progressive; dispositions instinctives pour le mal: transformations; réalisation de types maladifs constituant des variétés maladives fixes et le plus souvent irrémédiables. — Telle est la formule
générale de certaines manifestations maladives héréditaires qui me parait caractériser la classe qui va nous occuper ; c'est en même temps le lien qui l'unit à celle qui précède. Dans mon Essai de classification des maladies mentales (chap. VIII, p. 259 et suiv.), j'ai déjà donné le résumé des caractères maladifs propres à cette classe. Je disais : « Dans le cours de leur existence, la folie se signale bien plus chez eux par le délire des actes que par le délire des paroles. Ils se distinguent par leurs excentricités, par l'incohérence, l'irrégularité et souvent même par la profonde immoralité de leurs actions. Certaines qualités intellectuelles remarquables ne rachètent pas chez eux l'impossibilité de diriger simultanément leurs facultés vers un but sage et utile. Leurs créations sont rares et le plus ordinairement ils ne parviennent pas à féconder leurs inventions. Ce sont des génies partiels, et malgré certaines, manifestations brillantes, ils sont frappés de stérilité intellectuelle, et parfois même de stérilité physique. »
Toutefois, avant d'entrer plus intimement dans l'exposé des faits d'hérédité progressive, il importe de faire voir la manière dont procède la nature dans l'évolution héréditaire de certains phénomènes anormaux de l'ordre moral. J'ai déjà fait une exposition pareille à propos de l'interprétation qu'il faut donner aux anomalies de l'ordre intellectuel désignées sous le nom d'idées fixes, excentricités. En agissant ainsi pour ce qui regarde la variété qui nous occupe, nous ne laisserons par derrière nous aucun fait capable d'embarrasser notre marche, et nous trouverons moyen, malgré les difficultés inhérentes à de semblables recherches, de rapporter à leur véritable origine les phénomènes les plus anormaux en
(1) C'est précisément l'étude de ces faits de transmission héréditaire maladive et de leurs transformations diverses qui m'a donné l'idée d'un traité spécial sur les Dégénérescences de Vordre intellectuel, physique et moral dans l'espèce humaine. Quoique formant une étude spéciale, il est facile de voir le lien intime qui unit ces recherches à l'histoire de l'aliénation mentale.
5'l'J DÉPRAVATIONS DU SENS MORAL SANS LÉSION APPARENTE
apparence, de les coordonner et de démontrer leur enchaînement et leur dépendance réciproques.
La transmission héréditaire, ainsi cjue je l'ai démontré, peut être enrayée dans sa marche progressive en raison de différentes circonstances. L'heureuse modification apportée dans le sang par un mariage qui exclut de la part d'un des conjoints l'élément de la consanguinité ou de tout autre principe héréditaire de mauvaise nature, n'est pas une descauses les moins importantes de la régénération de l'espèce. Dans ces cas, l'évolution héréditaire peut être arrêtée dans son développement et s'effacer à la longue. L'hérédité saute quelquefois, il est vrai, une ou même deux générations pour reprendre sous une forme ou sous une autre ses droits à l'évolution progressive des phénomènes maladifs.
Quoi qu'il en soit, l'observation intime des faits m'a démontré que l'élimination des phénomènes d'hérédité maladive ne se fait jamais d'une manière subite. Il y a progression dans le sens du bien comme dans le sens du mal, et c'est le plus ordinairement dans des situations semblables qu'il n'est pas rare de rencontrer certaines anomalies de l'ordre moral qu'il est bon de signaler, si l'on veut avoir une juste notion de toutes les variétés de folies héréditaires, si l'on veut rattacher ensemble tous les anneaux de cette chaîne représentée par une série de phénomènes pathologiques qui se commandent et s'engendrent successivement.
Or, c'est chez les individus dans l'ascendance desquels il existe des faits d'aliénation confirmée qu'il n'est pas rare, il s'en faut, d'observer des anomalies de ce genre qui se révèlent par une disposition instinctive au mal revêtant la forme des autres affections nerveuses, c'est-à-dire existant à l'état de rémittence et se manifestant d'une manière intermittente ou périodique.
J'ai cité les aveux de certains individus névropathiques appartenant à la première classe des folies héréditaires, qui disaient ne pouvoir s'empêcher de faire périodiquement quelques excentricités, ou qui se plaignaient d'être obsédés à des époques périodiques, par des idées fixes, bizarres, ridicules, atroces quelquefois, et qui, dans tous les cas, leur faisaient craindre de devenir fous. Le même phénomène se rencontre ici dans l'ordre moral. C'est une manifestation de tendances insolites de mauvaise nature qui incitent ces individus prédisposés à faire des excès vénériens ou alcooliques, à commettre des actes bizarres et parfois même entachés d'extravagance. Ils ont un besoin instinctif de tourmenter tous ceux qui vivent dans leur dépendance, de ne pouvoir se fixer longtemps aux mêmes choses ; ils sont dévorés par une activité fébrile suivie souvent de grande dépression; ils n'ont, en un mot, aucune suite dans leurs projets,