DU MARIAGE CHEZ LES ALIÉNÉS HÉRÉDITAIRES
amoindries. La paralysie progressive frappe souvent les parents dont les enfants sont nés dans les meilleures conditions. J'ai toujours tenu à rassurer les familles sur les conséquences d'un mariage projeté (1), alors que les choses s'étaient passées ainsi que je le dis.
Mais les conditions sont bien autrement graves quand La folie des ascendants se transmet chez les descendants avec ces transformations à évolution progressive dont j'ai parlé (p. 533), et qu'elle se révèle par de la faiblesse intellectuelle congénitale, par des tendances précoces pour le mal, et par tous les caractères de l'ordre intellectuel physique et moral qui révèlent l'élément de la dégénérescence.
Je ne reviendrai pas sur ces caractères que j'ai longuement exposés, et qui sont particuliers à la classe si dangereuse des aliénés héréditaires à évolution progressive. Le mariage ne doit pas seulement être interdit au point de vue moral, mais au point de vue physique, car ces êtres dégénérés présentent souvent, ainsi que je l'ai dit, de grandes anomalies du système de la génération. Dans tous les cas, lorsqu'on croit devoir se prononcer favorablement, il faut encore savoir si les conjoints ne sont pas unis par des liens de consanguinité. S'il en est ainsi, il faudrait s'opposer au mariage; il n'y a pas d'espérance alors de voir les enfants remonter la marche ascendante des phénomènes régénérateurs (2).
(1) Il est bien entendu que l'avis favorable que l'on donne dans des circonstances pareilles ne doit pas faire négliger les soins d'bygiène et de prophylaxie. On est en droit de recommander une hygiène spéciale aux familles qui vous consultent, et dans l'intérêt des individus qui contractent mariage, et dans l'intérêt des enfants qui en naîtront. Nous avons vu que les simples dispositions congestives des parents peuvent se transmettre aux enfants et faire surgir des phénomènes névropathiques à évolution similaire ou progressive. Quelquefois aussi la folie, comme les autres maladies, reste stationnaire et saute une génération. Mais comment tout prévoir ! Aussi ne puis-je avoir la prétention de tracer ici des règles fixes, immuables. Qui pourrait d'ailleurs espérer ne se tromper jamais dans des circonstances aussi délicates ! (Voyez Exemples de folies héréditaires dues à la simple exagération du tempérament nerveux chez les enfants, p. 521.)
(2) Un jeune homme, né d'un père ivrogne, et frappé congénitalement dans son état intellectuel physique et moral, avait montré de bonne heure les perversions des sentiments propres aux malades issus de parents alcoolisés. Il était du reste d'une intelligence faible et n'avait jamais pu dépasser un degré très limité d'instruction. Je dus néanmoins, pour des causes indépendantes de ma volonté, le faire sortir de l'asile où il était confié à mes soins. Livré à lui-même, il fut capté par une famille qui désirait s'allier à lui par un motif d'intérêt, car ce jeune dégénéré jouissait d'une grande fortune et il était arrivé à sa majorité. Je dénonçai le fait au procureur général, qui s'opposa au mariage déjà publié. Il s'en suivit un grand procès dans lequel mas opinions furent vivement critiquées par l'avocat de ce jeune homme. Je fus cependant assez heureux de voir triompher, au nom de la morale et de la science, les principes que j'avais émis sur les transmissions héréditaires de mauvaise nature. Le mariage fut rompu, et un conseil de
HYGIÈNE DES ENFANTS NÉS DE PARENTS ALIÉNÉS. 639 Hygiène, prophylaxie et éducation spéciale des enfant» nés dans des conditions d'hérédité de mauvaise nature. 1 — Les médecins SOIlt
plus souvent consultés, à propos des conséquences malheureuses des mariages chez les individus qui ont transmis à leurs enfants de mauvaises conditions héréditaires, que sur l'opportunité de ces mariages. Il est inutile d'énumérer tous les motifs qui portent les familles à éviter de recourir à l'avis des médecins. Lors même que ceux-ci sont consultés, la situation leur est exposée de manière à égarer leur jugement. La confiance des parents est bien forcée dans les cas où ils ne peuvent cacher la situation de leurs enfants. Mais cette situation elle-même marche vers son évolution ultérieure d'une manière si insidieuse, que le rôle et le devoir des médecins sont de prévenir les parents. Ceux-ci ne se doutent pas à combien d'accidents leurs enfants sont exposés dans les cas de prédispositions héréditaires.
Il n'est presque pas de phase de leur existence , dit avec raison M. le docteur Calmeil, où les sujets prédisposés par l'hérédité aux phlegmasies des centres nerveux intracràniens n'aient bien à gagner à être placés sous la direction de médecins habiles. Les conseils de ce sage et savant praticien ont une telle importance, au point de vue de l'hygiène et delà prophylaxie, que je ne puis faire autrement, dans l'intérêt des familles et des instituteurs, que de les transcrire textuellement.
« Pendant que ces individus confinent encore à l'enfance, le médecin qui aura bien voulu se charger de leur donner ses soins devra souvent intervenir pour recommander aux personnes qui les entourent ou qui les élèvent de leur éviter les châtiments et les réprimandes, car si Ton irrite leur caractère, si on les expose à des émotions trop vives, trop souvent répétées, on court risque de provoquer leur colère, et ils passent facilement de la colère aux convulsions. D'un autre côté, les enfants qui doivent le jour à des mélancoliques sont disposés tantôt à la frayeur, tantôt aux atteintes de la jalousie. L'expérience du médecin ne manquera pas de signaler à temps ces divers écueils à la sollicitude des mères et des nour-
tutelle fut donné à cet imbécile qui, livré à lui-même, ne pouvait, en raison de ses tendances maladives, que devenir un être très dangereux.
On consultera avec fruit, à propos des complications qu'amène la consanguinité, l'excellent ouvrage de M. le professeur Devay : Traité spécial d'hygiène des familles, particulièrement dans ses rapports avec le mariage au physique et au moral et les maladies héréditaires (Paris, 1858). Il résulte, en effet, d'une double statistique établie par l'auteur, et portant sur un total de 1 2 ! faits, que près d'un cinquième des mariages consanguins demeurent stériles, et que les enfants qui en naissent meurent pour la plupart, restent cacochymes, idiots ou sujets à une foule d'infirmités-