DELIRIUM TKEMBNS. - — OPIACÉS, SAIGNÉES
parce que le tremblement manque quelquefois. Tl n'adopte pas non plus le mot à'encephalitis tremefaciens de quelques auteurs, qui implique une inflammation dont il n'existe parfois aucune trace. Enfin, les désignations de delirium non inflammatorium, de dipsomanie. œnomanie, manié a tremideutia, mania a potu, consacreraient, d'après le même médecin, des erreurs scientifiques. Il s'en tient donc à la dénomination de delirium potatorum, qui, selon lui, peut s'appliquer à tous les cas. Ce qu'il y a de plus certain, d'après la description que nous avons faite nous-même de cette maladie, c'est que les différents noms qu'on lui a donnés représentent la même entité pathologique avec des manifestations plus ou moins intenses. Les unes peuvent être combattues efficacement, les autres sont tellement formidables, que la mort en est le résultat certain; mais, qu'il y ait ou non tremblement ou mouvement fébrile dans le délire des ivrognes, nous conserverons à certaines conséquences de l'intoxication alcoolique le mot de delirium tremens, au moyen duquel tous les médecins s'entendent sur la maladie qu'il s'agit de traiter.
La terminaison ordinaire du delirium tremens simple, qui guérit par le repos des malades, par l'emploi des boissons acidulées, rafraîchissantes, et auxquelles on peut ajouter avec succès de légers laxatifs, tels que la magnésie, a fait penser à quelques auteurs que la méthode expeetante était le meilleur moyen de traitement à adopter. Quelques-uns, et entre autres M. le docteur Dupeyre, dans sa thèse sur le delirium tremens à l'état aigu (Paris, 184,4), exagérant peut-être la méthode expectante, proscrivent complètement l'opium et la saignée, et veulent que l'on s'en tienne aux grands bains et aux purgatifs.
Entre l'emploi exclusif de l'opium et sa prohibition il est un juste milieu à tenir, lorsque surtout le delirium tremens se complique de cachexie et d'un délire subaigu , avec mouvements incohérents , mussitation et tendance à l'agitation ; l'opium peut avoir alors un avantage incontestable, et j'ai recours, dans son administration, à la formule suivante de M. le docteur Bougard :
Mucilage de gomme arabique 120 grammes.
Extrait aqueux d'opium 0,10 centïgr.
Sirop de mûres 30 grammes.
A prendre par cuillerées d'heure en heure.
Si le lendemain le délire continue, on peut doubler la dose du médicament, et les jours suivants, s'il y a lieu, la potion est augmentée de la quantité d'opium prescrite la première fois.
Si le malade refuse de prendre l'opium, on peut avoir recours ailÉS
US.MiE MODÉRÉ DU VIN ET DE LliAU-DK-VlK. (i6f>
lavements contenant 30 à ZiO gouttes de laudanum de Sydenliam. Dans tous les cas, je ne puis trop recommander de tenir le ventre libre au moyen de légers laxatifs ou de lavements , car une accumulation trop grande d'opium dans les intestins du malade pourrait, à un moment donné, déterminer une véritable intoxication.
Un bomme âgé de trente-sept ans entra dans le service de M. Monneret; il était en proie à une violente agitation avec ballucinations, et l'on dut lui mettre la camisole. L'ignorance de la cause de la maladie lit d'abord adopter une méthode expectante qui n'amena aucune sédation ; ce n'est que lorsque la cause du délire fut connue que l'administration d'une potion renfermant 25 centigrammes d'opium, et continuée pendant quatre à cinq jours, fit cesser les accidents. [Gazette médicale, novembre ma.)
Dans quel cas maintenant faut-il employer la saignée? Établissons d'abord que dans les hôpitaux ordinaires et dans les hospices consacrés aux aliénés, on a bien plus souvent affaire à l'état cachectique (cachexia potatorum) qu'à la fureur qui complique l'intoxication alcoolique. Il est inutile d'insister sur les contre-indications de la diète et de la saignée dans des occurrences pareilles. Les personnes atteintes de delirium tremens, dit JV1. le docteur Falret, « ne doivent pas être soumises à une diète rigoureuse, surtout si l'appétit se manifeste; bien plus, chez les sujets débiles, on accélère la cessation du délire à l'aide d'eau rougie et d'un peu devin pur. L'usage des stimulants diffusibles, du vin, des spiritueux, des teintures opiacées, devient encore plus impérieux, à doses sagement mesurées, lorsque le délire survient chez les ivrognes et les opiophages, par suite de l'abstinence d'alcooliques ou d'opium. (Falret, Dm délire, p. V.).)
Dans un travail sur l'hydropisie des aliénés buveurs, et de sa guérison par l'usage modéré du vin et de V eau-de-vie, M. le docteur Brierre de Boismont cite plusieurs guérisons obtenues chez des buveurs hydropiques et réduits à l'état de marasme et de cachexie, en suivant ces sages indications [Gazette des hôpitaux, 8 août \%kh). Mais la difficulté est, très souvent, d'obtenir la tolérance des aliments chez les alcoolisés chroniques, dont les fonctions digestives sont d'ordinaire profondément altérées.
Il est maintenant une autre situation des plus périlleuses, et que l'on peut appeler, avec M. le docteur Delasiauve, le delirium tremens à forme subaiguë, et qui semble nécessiter, de prime abord, les saignées générales ou locales. « Ce qui distingue cette forme, dit le savant médecin de Bicêtre, c'est la prodigieuse activité nerveuse. Le malade n'a ni paix ni trêve; aucune partie de son corps n'est exempte d'agitation ; les membres
66fi COMPLICATIONS. — SAIGNÉES COPIEUSES.
tremblent. Vultueuse, rouge, violacée même, la face grimace par le frémissement prononcé de ses muscles ; les yeux roulent dans leur orbite; la peau, chaude et brûlante, s'humecte d'une sueur profuse, visqueuse, exhalant parfois une odeur alcoolique. La langue peut conserver sa fraîcheur naturelle ; elle est plus souvent desséchée sur ses bords, à sa surface, et couverte, de même que les lèvres, de croûtes fuligineuses. Communément la soif est vive, inextinguible, la respiration plus ou moins gênée. L'altération des traits indique une prostration profonde; quant au pouls, il est parfois accéléré et déprimé ; d'autres fois il contraste par son rhythme presque normal avec l'ensemble des symptômes » (Delasiauve, Bévue médicale, 30 avril 1852.)
Quand des situations pareilles se compliquent d'accès convulsifs, épileptiformes, de grincements de dents, de mouvements de diduction dans les mâchoires, et quelquefois d'une sorte de constriction tétanique qui fait que les malades brisent entre leurs dents les vases dans lesquels on leur donne à boire; lorsqu'il y a turgescence dans les vaisseaux, et que l'on observe tous les symptômes qui accompagnent la congestion, il est incontestable, quels que soient les exemples malheureux cités par les auteurs, que la saignée est indiquée. J'ai vu des malades supporter, dans ces cas, des déperditions énormes de sang, et guérir (1). Je ne me contente pas de la saignée générale, et j'applique des sangsues derrière les oreilles d'une manière à peu près continue, et j'agis en même temps sur le tube intestinal par des boissons laxatives. On se gardera toutefois de porter un pronostic favorable dans des situations pareilles, alors même qu'après les accidents les plus alarmants de la nature de ceux que je décris, il arriverait des périodes de rémittence avec retour à la raison. J'ai vu, au moment où l'on s'y attendait le moins, des malades redevenus plus calmes, être comme foudroyés par une nouvelle explosion de tous les symptômes propres à l'intoxication alcoolique : délire furieux, convulsions, hallucinations d'une nature terrifiante, et puis torpeur, anéantissement extrême, prostration suivie d'une terminaison fatale.
En présence de lésions peu considérables offertes par le cerveau dont les. membranes, dans quelques cas de ce genre, étaient un peu plus
(1) Dans le répertoire des observations inédites des Annales, t. I, p. 510, M. le docteur Vihchon cite deux exemples très remarquables de guérisons obtenues dans ce cas. Il s'agit d'abord d'un bomme de cinquante-cinq ans, tonnelier à l'Entrepôt, chez lequel la saignée n'eut jamais aucun inconvénient, quoiqu'on lui eût tiré parfois jusqu'à cinq à six palettes de sang. Des saignées copieuses avaient été aussi employées avec succès chez un limonadier âgé de quarante-quatre ans, et qui depuis quatorze ans s'adonnait avec excès aux boissons alcooliques.
REGIME DIETETIQUE.— TRAITEMENT MOKAL. fi67
injectées seulement qu'à l'état ordinaire, quelques auteurs (1), et en | particulier le savant médecin suédois, M. le docteur Magnus Huss, admettent une espèce d'action spécifique de l'alcool sur le cerveau. Je ne vois rien qui puisse faire rejeter d'une manière absolue cette théorie dans | ces cas extrêmes, où, chez l'individu empoisonné, l'existence s'éteint au milieu des convulsions les plus formidables, sans que les lésions trouvées dans le cerveau soient de nature à expliquer de pareilles manifestations morbides. Le même phénomène s'observe à propos de l'action exercée par d'autres agents intoxicants. On sait que le virus rabiquê peut produire de véritables accès maniaques avec fureur, sans que les lésions trouvées à l'autopsie puissent expliquer la violence des actes et le désordre extrême des idées et des actes.
Quelques réflexions sur le traitement moral appliqué aux individus dominés par leurs funestes penchants alcooliques termineront ce que j'ai à dire sur les folies par intoxication. La croyance à l'inefficacité de toute influence morale sur les malades dominés par cette détestable tendance est malheureusement chose trop universellement admise pour que l'on puisse espérer combattre de prime abord, et avec succès, un pareil préjugé. Je ne parlerais pas de l'emploi de l'eau chaude mélangée d'une partie d'alcool avec addition d emétique ou d'ipéca, si ce moyen n'avait pas été conseillé par de célèbres médecins, afin de guérir les alcoolisés par le dégoût que doit amener un breuvage aussi nauséabond. Que cette méthode ait paru avoir quelques succès dans les hôpitaux des pays qui fournissent beaucoup d'alcoolisés, cela est possible, mais on ne pourra
(1) Chez une jeune femme de vingt -quatre ans, qui nous a été amenée dans le dernier degré de fureur et de délire alcoolique, et qui succomba deux jours après son entrée, voici ce que j'ai trouvé. Il est bon de constater d'abord que, sous l'influence de chagrins domestiques, cette femme, qui était débitante de boissons, se livrait depuis plus d'un an, et en cachette, à ses funestes penchants.
L'amaigrissement était extrême ; le cadavre présentait l'état de marasme et de cachexie. Les yeux étaient profondément enfoncés dans leurs orbites. Nous constatâmes une grande opacité de l'arachnoïde. Cette membrane adhérait avec la dure-mère, surtout à la partie antérieure des hémisphères cérébraux. Il existait aussi une infdtration sousarachnoïdienne considérable. Les poumons étaient sains, très perméables à l'air (cependant dans les cas de ce genre il n'est pas rare de les trouver congestionnés). Le cœur, les reins, la rate, ne présentaient aucune trace de phlegmasie ou de lésion fonctionnelle. Mais le foie était considérablement hypertrophié ; il avait un tiers de son poids en plus qu'à l'état normal. Il était d'une teinte jaune uniforme, et les granulations rouges avaient disparu. La membrane muqueuse de l'estomac était considérablement injectée. Le canal intestinal nous offrait en divers endroits des plaques rougeâtres et tous les signes d'une entérite chronique. (Extrait des registres médicaux de Saint-Yon.)
titiS i'OLlËS HYSTÉRIQUE, ÉP1LEPTIQUK, HYPOCflONDRlAQUE.
atteindre par ce procédé les individus qui vivent dans leurs familles et qui savent se soustraire à l'autorité médicale.
Faut-il donc désespérer d'exercer, sur un certain nombre d'individus aux penchants alcooliques prononcés, une influence morale d'une nature préservatrice et curative? Je ne le pense pas. Je pourrais citer plus d'un exemple où des malheureux qui avaient cédé à des entraînements primitifs, ont, grâce au concours moral de leurs médecins, lutté avec énergie et avec succès contre des penchants que l'on avait crus irrésistibles. Il est arrivé, dans quelques circonstances, que l'isolement volontaire et prolongé auquel ils se sont condamnés dans une maison de santé a consolidé une guérison dont le point de départ était déjà dans la volonté ferme qu'ils avaient de changer de conduite. Mais, en dehors de ce concours volontaire de leur part, je pense que, dans un très grand nombre de circonstances, l'autorité ne devrait pas attendre le certificat confirmatif de la folie pour ordonner l'isolement de ceux chez lesquels les excès de boissons alcooliques ont passé à l'état d'habitude chronique.