PRONOSTIC SELON LES TENDANCES MALADIVES PRÉEXISTANTES
1° L'étude (les folies héréditaires nous a appris que certains aliénés sont périodiquement poussés à manifester leur état morbide par des actes délirants. La tendance à se livrer à des excès alcooliques est commune dans cette classe de malades. 2" En dehors de l'influence héréditaire, il est certains états névropathiques, tels que l'hypochondrie et l'hystérie, dont les exacerbations coïncident avec des abus de boisson commis par ceux qui souffrent de ces situations. J'ai déjà signalé dans la partie étiologique les mêmes dispositions maladives chez les femmes enceintes. 3° Les excès de boisson se présentent souvent comme un symptôme très significatif au début de quelques affections cérébrales, et surtout de la *pai'*dysie progressive des aliénés. Le diagnostic, dans ces cas, peut présenter quelques difficultés; je vais en parler dans un instant. k° Enlin l'ivrognerie, avec toutes les conséquences que j'ai décides, delirium tremens , paralysie , anesthçsie , hyperesthésië , crampes , convulsions , marasme, liydropisie, délire et hallucinations spéciales, s'observe chez une foule d'individus dont l'état de dépravation mentale doit être attribué à la contagion de l'exemple et à des habitudes devenues invétérées. Ces causes déterminent toutes les conséquences de la maladie qui nous est connue maintenant.
Pronostic de l'ivrognerie transmise par hérédité. — Le pronostic
de cette sorte de dépravation dans les actes est des plus graves que je connaisse. 11 n'y a qu'à se reporter dans ces cas à tout ce que j'ai dit des manifestations maladives périodiques de ces sortes de malades et des tendances irrésistibles qui, dans la phase d'activité de leur affection, les poussent à commettre des actes dépravés. Sous le titre de Monomanie d'ivresse par suite d' inconduite et de prédisposition nerveuse , M. le docteur Girard de Cailleux décrit, dans le quatrième volume des Annales médicopsychologiques (p. 218), un cas de ce genre chez un jeune homme que ses parents furent obligés de séquestrer. Ce malheureux, malgré des promesses solennelles, malgré les résolutions les mieux arrêtées, ne cessait de succomber, lorsqu'il était libre, à ses funestes penchants. Il est à remarquer que ce n'est pas ordinairement chez les malades de cette catégorie que l'on observe le delirium tremens. J'ai essayé, comme le savant médecin d'Auxerre, à employer les influences morales les plus puissantes pour guérir ces aliénés héréditaires, et j'avoue avoir ordinairement échoué dans mes efforts.
Des tendances alcooliques dans leurs rapports avec des états
névropathiques. — On ne se douterait pas que l'hypochondriaque, si préoccupé des intérêts de sa santé, puisse se livrer quelquefois à des excès inouis de boisson. On a désigné bien à tort sous le nom de dipsomanesxm
662 EXCÈS ALCOOLIQUES DANS LEURS RAPPORTS AVEC l'hYPOCHONDRIE.
certain nombre d'individus dont la guérison ne peut être obtenue qu'à ^la condition de combattre la névrose à l'influence de laquelle est due la propension à commettre des excès alcooliques, .l'ai connu de ces malades qui, dans le système de leurs appréciations erronées, croyaient devoir user de toniques et d'excitants pour améliorer leur état de souffrance. Ils commençaient d'abord par user modérément de vins généreux, puis arrivaient progressivement à absorber des quantités énormes de spiritueux et surtout d'absintbe. On peut à peine croire les excès dont sont capables ces malades systématisateurs.
Un jeune bypocliondriaque, désespéré de ne pouvoir guérir m maux d'estomac et ses défaillances par les toniques, avait pris le parti de se détruire ou de s'abrutir par l'alcool : je me sers de ses propres expressions. 11 lui était arrivé d'absorber dans sa journée jusqu'à un litre de kirscb dans lequel il avait fait infuser du tabac et d'autres plantes narcotiques. Mais il avait à peine réussi à se procurer une légère excitation suivie de prostration et de stupeur, tant il est fréquent de voir les poisons les plus violents neutralisés par l'état névropatbique des malades. Ne pouvant parvenir à s abrutir complètement, il avait pris le parti de se suicider. Je fus assez beureux de faire triompber dans ce cas les grandes ressources du traitement pbysique et moral. L'isolement fut la première indication à l'emplir, et le malade se mit volontairement sous une tutelle. Les bains prolongés, l'hydrothérapie, les boissons mucilagineuses, inaugurèrent le traitement. Le malade était d'un tempérament sanguin très prononcé, et je ne reculai pas devant l'application assez fréquente de sangsues à la région de l'estomac pour combattre un état d'irritabilité gastrique. L'usage de la magnésie bicarbonatée modifia beureusement l'état dyspeptique, et, si l'on ajoute à ce traitement l'beureuse influence exercée par les travaux manuels, par la direction intelligente imprimée aux idées et aux sentiments de ce malade, qui était, du reste, d'une docilité et d'une confiance à toute épreuve, on comprendra facilement qu'il ait pu être rendu à la liberté après deux ou trois mois de traitement. 11 faut, dans les cas de ce genre, faire non- seulement la part des indications du moment, mais diriger vigoureusement les idées de ces bypocbondriaques vers un but d'activité plus raisonnable que celui qu'ils poursuivaient, alors qu'ils étaient livrés, sans contre-poids aucun, à leurs préoccupations maladives. En partant de ces données tbérapeutiques, on obtiendra des succès incontestables cbez les malades de la catégorie à laquelle je fais allusion.
On n'est pas toujours aussi beureux avec les aliénés bypocbondriaques, avec ceux surtout que domine le délire des persécutions et qui sont sous l'influence d'un état névropalbique transformé: ces malades sont soumis
l'alcoolisme symptôme de la paralysie progressive. 663
à des accès périodiques de surexcitation nerveuse qui coïncident avec des tendances dépravées. Un homme d'une cinquantaine d'années, un desservant d'une paroisse où il s'était acquis l'estime générale, dut être, sur mon avis, condamné à un isolement illimité. Dans les périodes de rémittencede sa névrose hypochondriaque, il ne conservait de samaladie qu'un caractère craintif et soupçonneux ; mais dans l'état d'acuité de son mal, il abandonnait ses habitudes de sobriété, parcourait les pays environnants, hantait les cabarets les plus mal lamés, et se livrait aux débauches les plus crapuleuses. Lorsque la crise était passée, ce malheureux prêtre rentrait dans ses habitudes ordinaires de sobriété; mais il fut le premier à comprendre qu'il ne pouvait réparer les scandales qu'il avait causés : aussi accepta-t-il avec reconnaissance les mesures rigoureuses dont il devint l'objet, et qui avaient pour but d'empêcher la manifestation publique de penchants irrésistibles. Ce n'est pas à dire que dans les asiles ces sortes de malades ne soient, en raison de la maladie spéciale dont ils sont atteints, soumis à des exacerbations périodiques; mais les crises n'ont pas alors les mêmes conséquences, et un traitement approprié à l'état maladif général diminue leur intensité, quand il ne peut en empêcher l'explosion.
Alcoolisme considéré comme symptôme d'une maladie principale.
— Les débuts de la paralysie générale se signalent le plus ordinairement par des excès alcooliques ou vénériens. Rien de plus commun alors que de voir attribuer à ces causes l'affection paralytique. Ce n'est souvent que lorsque les malades sont isolés, et, conséquemment, soustraits à l'action de ces causes prétendues, que le diagnostic peut être établi d'une manière définitive. La paralysie suit alors sa marche progressive; le délire des grandeurs se manifeste sous toutes ses formes, et la maladie ne tarde pas à tendre vers sa terminaison fatale. Ce n'est pas à dire non plus que l'alcoolisme ne puisse, par lui-même, déterminer des accidents paralytiques et un délire avec prédominance d'idées de grandeurs. J'ai fait ressortir cette conséquence pathologique ; mais je dois ajouter que le pronostic ne comporte pas alors une signification aussi grave, et le traitement n'est pas, dans ces cas, au-dessus des ressources de l'art, ,1e reviendrai sur ce fait dans la description des affections cérébrales idiopathiques, et poserai, avec le diagnostic différentiel, les indications du pronostic et du traitement.
Delirium tremens , traitement : opiacés , saignées , méthode expec-
tante. — Le délire des ivrognes a reçu diverses dénominations. Dans un essai sur le delirium tremens par M. le docteur Bougard, ancien interne des hôpitaux de Bruxelles, ce médecin rejette le mot de delirium tremens,