‹ Traité des maladies mentaleChapitre 408 sur 500 · INSTANTANÉITÉ DES PHÉNOMÈNES DÉLIRANTS · texte numérisé non relu

INSTANTANÉITÉ DES PHÉNOMÈNES DÉLIRANTS

de la douleur. La malade n'éprouva de soulagement qu'à la campagne; et pendant quelque temps, toutes les fois qu'elle rentrait dans son appartement de la ville, elle avait une de ses attaques. Au bout de quelques mois, les accidents se calmèrent. (Delpit de Bergerac, Journal de la Société de médecine de Paris, t. XXXTII, p. 129.)

« J'ai vu dans cet état, dit M. Briquet, des enfants chanter des chansons entières que leur mémoire leur rappelait. J'ai été appelé, ajoute le même auteur, pour voir une jeune personne de dix ans qui était déjà hystérique et qui était atteinte de sa première attaque de délire. Ce délire lui était survenu après qu'on avait voulu lui faire une ablution à l'eau froide. La vue de l'éponge mouillée lui donna aussitôt une attaque de délire pendant laquelle elle voyait toujours avec horreur l'éponge s'approcher d'elle, ainsi que l'homme noir qui la tenait. Elle tendait les bras en avant, comme une personne qui veut éloigner un objet qui l'épouvante, et, du reste, elle faisait pendant toute son attaque des enfantillages semblables à ceux que faisait la jeune tille de Delpit. Les accès de délire se répétèrent tous les jours pendant quelques mois, et toujours sous la même forme ; tout objet de couleur foncée ramenait une attaque de ce délire. » (Briquet, ouvr. cit.)

On voit déjà dans ces faits l'instantanéité avec laquelle se développe le délire, ainsi que la manifestation non moins subite d'actes qui peuvent devenir dangereux. J'ai vu, chez des filles hystériques, le penchant au suicide faire explosion avec une soudaineté effrayante. Consulté, un jour, pour une jeune personne de dix-neuf ans devenue hystérique sous l'influence du dépit que lui causa un mariage ajourné, je conseillai l'isolement et un séjour momentané dans une institution hydrothérapique. Nous avons déjà vu, en effet, par les exemples cités, qu'un simple changement de lieu a parfois suffi pour interrompre les attaques. La proposition fut acceptée avec joie par la jeune personne, dont l'état nerveux était aggravé par les exigences et les soins irrationnels d'une mère qui était elle-même névropathique, et qui attribuait la situation de sa fille à un caractère capricieux qu'il fallait réprimer avec une grande sévérité. La translation dans la maison de santé allait s'opérer, au grand contentement de la malade, lorsqu'une détermination nouvelle de la mère, motivée avec beaucoup d'aigreur, changea les dispositions qui venaient d'être prises. Aussitôt je fus témoin d'une crise hystérique formidable: la malade délirait avec fureur ; elle s'échappa même de nos mains, et se dirigea avec rapidité vers une fenêtre, qu'elle aurait franchie si l'on n'était heureusement arrivé à temps pour empêcher ce suicide.

Je vais continuera suivre l'évolution des phénomènes hystériques dans

TENDANCES AU SUICIDE, A L'iNCENDIE. — OBSERVATIONS. 675

le jeune âge, et démontrer leur filiation avec la folie qui fait le sujet de nos études actuelles. L'exemple qui suit se rapporte encore à une vive émotion morale subie dans la première jeunesse.

« Une jeune fille de dix-sept ans, dont j'ai donné l'observation complète dans mes Etudes cliniques, était née à la campagne, et, quoique accoutumée de bonne heure à de rudes travaux, elle n'en était pas moins très impressionnable et très nerveuse, ce qui l'exposait aux plaisanteries de ses frères et des jeunes filles de l'endroit. Elle était en outre chlorotique et mal réglée ; elle avait des spasmes, des étouffements et le moindre bruit la faisait tressaillir. Un jour, ses frères, qui étaient bûcherons, l'abandonnèrent au milieu des bois, prétendant que leur intention était de l'aguerrir contre les frayeurs qu'elle éprouvait. Mais, lorsqu'après une absence prolongée et inquiétante, ils vinrent la rechercher, ils la trouvèrent gisant froide et inanimée sur le sol. On eut beaucoup de peine à la faire revenir, et, à dater de ce moment, elle parcourut le cercle entier des phénomènes morbides de l'hystérie. Dans ses accès de délire, qui étaient fréquents, elle chercha plusieurs fois à incendier la maison paternelle, et comme elle vivait dans un milieu où régnait un esprit de grande superstition, on ne tarda pas à attribuer à l'obsession démoniaque les accidents hystériques qu'elle éprouvait. Pendant les cérémonies de l'exorcisme, la jeune malade ne cessa d'injurier le prêtre et de scandaliser les assistants par ses cris, ses jurements, ses vociférations.

» Lorsqu'on amena cette lille à notre asile, elle était paraplégique, et elle éprouvait tous les accidents consécutifs à l'hystérie : spasmes , convulsions, toux hystérique, hémoptysies effrayantes, délires périodiques, etc. Je citerai dans un instant tout ce qui fut employé pour la guérison. Celle-ci ne s'inaugura d'une manière complète qu'après plus de deux ans d'un traitement où il fallut continuellement diriger nos efforts vers les indications les plus pressantes de ce singulier état névropathique. » [Études cliniques, t. II, p. 202.)

Ce cas est l'exemple le plus complet que je possède d'une folie hystérique avec tous les phénomènes nerveux pathologiques qui accompagnent, cette névrose, tels que spasmes, étouffements, convulsions, anesthésie, hyperesthésie, paralysie, toux , hémoptysies, troubles sensoriaux de toute espèce. J'insiste sur ce point pathologique très important de la folie hystérique, car la suite nous démontrera que cette vésanie a d'autant plus de chances de s'établir que les phénomènes morbides propres à l'hystérie I sont moins saillants. Dans les nombreuses observations de folie hystérique que je possède, il a suffi de quelques crises hystériques qui se sont produites dans le jeune âge pour faire naitre une fatale prédisposition à

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délirer ultérieurement dans le sens des actes extravagants que je vais signaler comme formant un des caractères essentiels delà folie hystérique. La névrose qui est le point de départ des perturbations étranges de l'ordre intellectuel et moral que l'on observe chez ces malades existe, dans la' plupart des cas, à l'état larvé, et ne se manifeste que par les symptômes qui en révèlent la présence à l'observateur attentif. J'ai vu des malades hystériques réduites, après des années de souffrance et de crises nerveuses de toutes sortes, au dernier degré du marasme paralytique et n'ayant jamais présenté aucun des caractères de la folie qui nous occupe. On ne peut, en effet, ainsi que je l'ai déjà fait observer, donner ce nom aux irrégularités de caractère de ces malades, à leur irritabilité, lorsque du reste la raison est intacte et que les sentiments sont conservés.

2" Folie hystérique dans ses rapports avec les prédispositions héréditaires léguées par les parents, avec l'exagération du tempérament nerveux propre aux malades. — A. La jeune Elisa C..., née d'une mère intelligente, mais d'un père à esprit borné et au tempérament disposé aux convulsions, fut réglée à l'âge de douze ans ; son caractère a toujours été maussade, capricieux et fantasque ; elle n'a jamais fait de caresses à ses parents. Elle pleurait et riait sans motif, et se livra de bonne heureà toutes sortes de bizarreries et d'excentricités. Placée chez des demoiselles pour apprendre l'état de couturière, on ne put la garder, tant elle était insolente et grossière en ses paroles. Bientôt se manifesta chez elle la série de ces actes délirants spontanés, propres à ces malades. Un jour, elle se couronna'de fleurs, prit une guitare, et annonça qu'elle allait parcourir le monde. Elle se relevait la nuit et lavait son linge dans un vase de nuit ; elle avait des accès convulsifs, poussait des miaulements, cherchait à grimper après les murs, devenait dangereuse en ses actes, et tombait ensuite dans la stupeur, l'hébétement et la dégradation extrême. Ces phénomènes sont périodiques et ont déjà nécessité deux fois l'entrée de la malade à l'asile de Saint-Yon (1).

(1) La spontanéité avec laquelle ces actes s'accomplissent est quelque chose de bien singulier. Une jeune hystérique dînait avec ses parents; elle quitte la table, et son absence prolongée ayant inquiété sa famille, on se met à sa recherche , on la retrouve dans un bois voisin, occupée à accumuler des pierres pour en faire une espèce d'autel, disant qu'elle va se marier. Elle s'était couronnée de fleurs et avait ôté ses vêtements. Une autre quitte le bras de son père dans une fête de village, et va se plonger dans un ruisseau fangeux. Chez toutes nos jeunes aliénées hystériques de l'asile, j'ai recueilli des faits de ce genre que je regarde comme des symptômes précurseurs. J'ai diagnostiqué la folie d'une hystérique, une grande et belle fdle de vingt-quatre ans, pour laquelle j'avais été consulté, par ce seul fait qu'elle jetait violemment son ouvrage, se levait, et ne s'apaisait que lorsqu'elle avait cassé quelques carreaux ou brisé des assiettes. Un jour,

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