‹ Traité des maladies mentaleChapitre 42 sur 500 · INTERPRÉTATION DU PHÉNOMÈNE FOLIE · texte numérisé non relu

INTERPRÉTATION DU PHÉNOMÈNE FOLIE

but que de bien déterminer les bases scientifiques de la spécialité que nous cultivons. Les maladies que nous avons à décrire sont occasionnées par des causes naturelles, et les moyens que nous avons à leur opposer sont des moyens exclusivement médicaux. Toutefois il est intéressant de savoir ce qui, à toutes les époques, peut occasionner le mouvement rétrograde de la science, fausser les idées sur la nature des phénomènes qui se passent dans la sphère du système nerveux, et signaler en quoi l'esprit d'erreur, d'ignorance et de mensonge est l'élément qui apporte le plus d'obstacle à la marche de l'humanité et à l'amélioration intellectuelle physique et morale de l'individu. C'est là le but suprême de nos recherches, et ce que nous avons à dire à ce sujet ne peut être interprété dans un autre sens.

Le moyen âge, ainsi que je l'établissais dans mes Etudes cliniques (1), est en général, dans l'ordre des idées comme dans l'ordre du temps, la transition nécessaire entre la pensée antique et la pensée moderne. C'est l'époque où les idées anciennes, reçues avec confiance par les esprits nouveaux encore, mais imbus du christianisme, se transforment lentement, mais progressivement, sous l'action incessante du dogme religieux, et finissent par laisser la place aux idées générales qui ont créé et qui constituent encore la science au moment actuel.

Nous trouvons vivant au moyen âge cette opinion si répandue encore en Orient, que l'aliénation mentale n'est qu'une espèce d'inspiration supérieure, la possession d'une intelligence humaine par une influence démoniaque. On comprend assez combien cette opinion était contraire par son principe même à toute étude scientifique du phénomène de la folie. Simple dépendance non plus de la nature immuable des êtres, mais de la volonté arbitraire d'une puissance supérieure à l'homme, ce phénomène n'avait plus de lois fixes qui pussent devenir l'objet d'une théorie, et l'on ne pouvait plus l'atteindre que par des moyens surnaturels. Aussi dans la haute antiquité, où l'on regardait, comme nous l'avons vu, ces influences démoniaques comme salutaires, le fou était un objet de respect, et il s'agissait moins de le guérir que de l'entourer de vénération et d'en faire une espèce d'intermédiaire entre l'homme et la divinité irritée. Chez les savants du moyen âge, qui admettaient ces influences comme venant de Satan, on pouvait bien chercher à délivrer le malheureux aliéné, seulement le moyen de délivrance n'était pas le remède, c'était l'exorcisme. Or, encore une fois, chercher à ne voir dans la folie que le résultat d'une action démoniaque, c'était se résoudre logiquement à n'en pas chercher les lois.

(1) Voyez mes Études cliniques, t. I, § îv, p. 187.

Ceci nous explique pourquoi clans l'antiquité et dans le moyeu âge, où l'esprit fut essentiellement subtil et chercheur, il y eut si peu de travaux systématiques et suivis sur un des phénomènes les plus frappants qu'il soit donné à l'homme d'observer. Cependant dès la renaissance nous voyons la science de l'aliénation, sinon se constituer, du moins commencer quelques vagues essais.

A quelle cause attribuer ce phénomène historique? A la même cause qui explique aussi la naissance des autres sciences. La philosophie antique, qui était un obstacle à la création de ces sciences, s'était usée dans son contact avec le dogme chrétien, etune philosophie nouvelle avait apparu renfermant les principes essentiels qui la constituent aujourd'hui. 11 ne faut pas s'y tromper : ce n'est pas seulement la folie qui était attribuée dans l'antiquité et dans le moyen âge à des influences supérieures ; la philosophie ancienne était de sa nature dualiste, c'est-à-dire qu'elle admettait bien un être supérieur parlait, mais incapable d'agir au dehors de lui et de créer ou de gouverner l'univers, lequel dès lors vivait indépendant de lui d'une existence éternelle comme la sienne. Or, ce dualisme métaphysique a les plus graves conséquences dans l'ordre des sciences physiques, et il est on ne peut plus contraire à l'esprit scientifique moderne, qui cherche à rendre compte des phénomènes soumis à son observation par une loi générale et unique.

En effet, si le monde n'est pas gouverné par Dieu, il faut donc admettre entre Dieu et le monde un intermédiaire, source, pour le monde de toute vie, de tout mouvement, de toute régularité. Cet intermédiaire, qui a été admis généralement dans l'antiquité, représente dans Aristote le premier ciel, qu'il appelle le moteur mobile, l'opposant par là même à l'être absolu, à Dieu, qu'il appelle le moteur immobile. Les astres, dans Aristote, sont donc le principe de la génération et de la corruption des êtres sublunaires, ainsi que de leurs diverses transformations.

Ce rôle que le Lycée attribue aux astres, l'Académie l'attribuait aux idées pures, toutes les fois que cette dernière école échappait au panthéisme et qu'elle ne faisait pas de ces idées la substance même de Dieu. Les Alexandrins, qui formaient l'école néoplatonicienne, restèrent encore dans la même doctrine, tout en la modifiant dans sa forme extérieure. Les idées de Platon, dans leurs théories qui aimaient à revêtir la forme mystique, orientale, se personnifièrent et devinrent ces séries de démons qui jouent dans leurs poétiques conceptions un rôle à la fois si vaste et si extraordinaire. Ces démons, source de toute vie pour l'univers, qui ne recevaient pas l'action divine, étaient pour ces philosophes l'unique providence. Ils étaient considérés, dans l'école néoplatonicienne, comme

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