‹ Traité des maladies mentaleChapitre 43 sur 500 · INTERPRÉTATION DU PHÉNOMÈNE FOLIE · texte numérisé non relu

INTERPRÉTATION DU PHÉNOMÈNE FOLIE

dignes de tous nos hommages et de toutes nos adorations. Aussi cette école essaya-t-elle de ressusciter le paganisme en déclarant aux chrétiens qu'ils avaient le plus grand tort, au point de vue religieux, de ne pas adorer les divinités de l'Olympe. Ces divinités n'étaient pas Dieu lui-même dans sa splendeur immobile, dans sa vie solitaire, que l'extase seule pouvait atteindre ; mais à la puissance divine les "philosophes substituaient les démons, les forces intelligentes dont la volonté gouvernait le monde. Ces êtres y possédaient un souverain pouvoir; ils en avaient la direction suprême : à eux , par conséquent, tout honneur était dû , pour eux tout culte était légitime.

Telle était la théorie alexandrine, et cette théorie se transmit aux chrétiens ainsi que toutes les théories antiques, mais ceux-ci furent obligés de la modifier largement. Les dieux de l'Olympe, dans les Pères, ne sont pas la providence détachée en quelque manière de la puissance divine ; au contraire, ce sont des forces hostiles à cette providence, ce sont les démons, dans le sens défavorable que les notions chrétiennes donnent à ce mot. Il résultait déjà de cette première modification une différence énorme entre la manière dont les anciens considéraient l'aliénation mentale et les idées des chrétiens sur ce même sujet. Chez les anciens, je parle de l'époque antérieure à l'ère médicale, les fous étaient des inspirés.... Heureux qui leur ressemblait ! Dans le moyen âge, ce sont des possédés. Une influence fatale pèse sur leur tête, et il faut donc chercher les moyens de les en délivrer.

A côté de la doctrine vulgaire qui rapportait la folie à l'action démoniaque, existait une doctrine plus particulièrement philosophique et péripatéticienne, qui l'expliquait par l'influence des astres. Ces deux doctrines, du reste, et surtout la dernière, un instant très accréditée dans le monde éclairé, furent combattues très vivement, non-seulement par l'esprit du christianisme qui leur était contraire, mais par les docteurs du xve et du xvr siècle. Gerson et ses disciples, reprenant, au nom de l'orthodoxie menacée, les doctrines des Pères, attaquèrent comme antichrétiens ces systèmes qui attribuaient aux astres aussi bien qu'aux démons une influence presque divine (1).

Quoi qu'il en soit, cet exposé historique des motifs qui dominaient les croyances à une certaine époque suffit pour faire comprendre comment il s'est fait que, pendant des siècles, il n'y eut que de vagues aperçus

(1) Ces docteurs allèrent plus loin encore : ils déclarèrent que la théorie des astres, bien loin de pouvoir expliquer les actes sublunaires, était peut-être très inexacte, et ce scepticisme à l'endroit du système de Ptolémée ne fut pas une des moindres causes de l'avènement de Copernic.

sur l'aliénation mentale, et que les efforts des savants médecins des xv", XVIe et xviP siècles, furent insuffisants pour arrêter le torrent qui entraînait les esprits dans des directions opposées. Nous allons, dans un instant, rendre à ces médecins la justice qui leur est due. Mais nous devons signaler d'avance que la situation contre laquelle ils eurent à lutter influa de la manière la plus fatale sur le sort des aliénés. En deuxième lieu, la croyance exclusive aux influences démoniaques détermina des troubles intellectuels, dont le rapide examen rentre dans le plan de nos études, et nous servira d'initiation aux principaux phénomènes qui signalent le début et la marche de certains délires dans leur rapport avec les idées régnantes à telle ou telle époque sociale déterminée.

§ II. — Interprétation donnée dans le moyen âge aux phénomènes maladifs que l'on observe chez les aliénés.

La croyance aux influences démoniaques une fois bien établie, l'esprit bumain se résignait donc, ainsi que nous l'avons dit, à ne plus chercher les lois naturelles qui président au développement de la folie. La pente des erreurs, des fausses appréciations était d'autant plus glissante, l'emploi des moyens surnaturels pour la guérison était d'autant mieux indiqué, qu'il devenait impossible, dans un grand nombre de cas, de rattacher le délire et les actes des aliénés à leur véritable origine. La nature même de ce délire, ainsi que la perversion des actes chez les malheureux privés de leur raison, militait encore en faveur de l'idée fausse que l'on se faisait de leur situation ; de là encore la nécessité où se croyait la société de réagir par des punitions terribles et solennelles contre de prétendus coupables qui trouvent aujourd'hui un refuge dans nos asiles. 11 nous suffira de citer en peu de mots les troubles étranges que fait naître la folie dans la sphère intellectuelle, physique et morale, pour nous convaincre que l'aliéné méconnu à cette époque ne pouvait être qu'un objet d'horreur et de répulsion, puisqu'on ne voyait en lui qu'un triste suppôt de Satan, et souvent même un complice des ténébreuses machinations de l'éternel ennemi du genre humain.

Avant que l'intelligence soit troublée d'une manière radicale chez l'aliéné, avant que l'incohérence de ses idées vienne témoigner de la perte totale de sa raison, on peut déjà remarquer dans l'exercice de ses sentiments des anomalies étranges. Craintif, soupçonneux, irritable, il voit dans tout ce qui l'entoure des ennemis qui ont juré sa perte. Ses parents, ses amis, ses enfants, sont les premières victimes de ses appréciations maladives. Non-seulement il les fuit, les évite, mais il réagit

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