LA FOLIE CONFONDUE AVEC LA POSSESSION DÉMONIAQUE. M
elle a subi cette transformation étrange qui rend l'intelligence complice involontaire de toutes les fausses sensations perçues par le cerveau ? Alors il n'y a plus de limites dans les manifestations des actes délirants, ils se produisent parfois avec une instantanéité effrayante, et ni la moralité antérieure des individus, ni la sainteté du milieu dans lequel ils vivaient, n'étaient à une certaine époque, pas plus qu'elles ne le seraient aujourd'hui avec l'influence des mêmes idées, capables de conjurer la nature du délire. Les succubes et les incubes jouaient un rôle d'autant plus actif, que l'imagination des malades puisait naturellement son principal aliment dans le flot des croyances générales et dans ce qu'ils croyaient eux-mêmes sincèrement être la vérité avant de tomber malades.
Si certaines aliénées hystériques en étaient à gémir de leur position et à implorer bien sincèrement l'appui et le pardon de l'Église, il en était d'autres dont l'obstination maladive ne voulait pas récuser la fascination de leurs sens. Il n'était prières, exhortations, menaces d'aucune sorte qui pouvaient les empêcher de nier des relations immondes avec les esprits infernaux que leur pensée avait matérialisés; c'est ce que nous apprend l'histoire des névropathies épidémiques de cette époque, soit que l'on examine ces faits chez les femmes vouées au cloître, soit qu'on les observe chez celles qui vivaient dans le monde. « C'étaient des hallucinations de la vue, du loucher, des organes de la génération, qui faisaient dire aux femmes que l'on cohabitait avec elles en présence de leurs époux; c'étaient des hallucinations visuelles, les écarts d'une imagination malade, qui faisaient croire aux maris que leurs femmes avaient forfait à l'honneur sous leurs yeux, sans qu'ils se puissent bouger pour venger leurs affronts.. .. (1).
En présence de faits qui se répétaient en tous lieux d'une manière effrayante, en l'absence de tout élément scientifique capable de rectifier l'opinion de leurs juges, il advint aux aliénés ce qui devait naturellement leur arriver. L'action répressive de la loi sévit de toutes parts contre de prétendus maléficiers, sorciers et possédés, et cela avec une activité qui ne se démentit pas dans le cours des xvc, xxv et xvir siècles (2).
(I) Calmeil, ouvr. cit., t. I, p. 431.
('2) Pour avoir une idée complète de cette singulière époque historique, le lecteur devra, de toute nécessite, consulter les ouvrages spéciaux sur la matière, et particulièrement le livre si important de M. le docteur Calmeil. Nous aurons nous-même à revenir sur ce sujet à propos des délires par exaltation religieuse ou par déviation de ce sentiment de son véritable but. Mais nous devons dire d'avance que l'imagination puise les éléments de ses écarts bien plus dans l'esprit d'erreur, d'ignorance et de mensonge, dans 1 absence de tout sentiment religieu.\, que dans la pratique réelle et légitime de ce sen-
U2 ALIÉNATION DANS LES XV ET XVIe SIECLES.
Hâtons- nous maintenant de le dire, et cela à la plus grande gloire de notre art, les premiers efforts pour réagir contre un pareil état de choses partirent encore de la médecine, efforts d'abord bien timides et bien insignifiants, mais qui doivent trouver grâce devant nous, quand on songe dans quelle atmosphère d'erreurs vivaient ces médecins, et quelles concessions ils étaient obligés de faire aux préjugés de leur époque, tant au point de vue de la croyance au surnaturalisme qu'à celui de la vogue dont ont joui longtemps l'alchimie et l'astrologie judiciaire.
§ III. — Opinions des médecins (XVe et XVIe siècle). Retour progressif aux idées médicales des anciens.
C'est d'abord Agrippa de Nettesheim, né à Cologne en i486, qui fait un livre célèbre intitulé : De vanitate sçientiarum, et qui, d'après Heinroth (1), peut être considéré comme le prédécesseur de Mesmer. Si l'on peut, dit cet auteur, ranger le magnétisme parmi les moyens psychiques de guérison, il est évident que Mesmer a puisé dans le livre d'Agrippa, De occulta philosophia,' la théorie de l'action à dislance [actio distans), qui, d'après le médecin de Cologne, peut agir à plusieurs milles sur l'organisme humain.
Le titre seul de l'ouvrage de J.-B. Porta (1592), De humana physiognoraonia : Quomodo animi proprietates naturalibus remediis compcsci possunt, indique un retour aux idées hippocratiques, retour bien vite étouffé cependant par les théories émises dans son livre De magia. Il est incontestable, cependant, que la manière dont il comprend la sympathie et l'antipathie prépare la voie aux recherches ultérieures sur le magnétisme. Au reste, dans son ouvrage intitulé Tractatus de morbis (Bruxelles, 1577), Van Helmont ne fait aucune différence entre la force magnétique et la force sympathique (vis mognetica et sympathica) elles sont identiques. Van Helmont ne peut, il est vrai, se débarrasser des idées de son époque, touchant les sorciers, les incantations, les influences démoniaques. Tout nous indique même qu'il a été, lui aussi, soumis à d'étranges fascinations, puisqu'il lui fut donné de voir son âme, ou du moins l'image de son hme{imago mentis) semblable à un cristal limpide. Toutefois nous devons lui savoir gré de ses recherches sur l'origine et la nature des troubles de l'âme (démens idea) et sur l'emploi du bain de sur-
timent si nécessaire au bonheur de l'homme et au maintien de la société. Les exemples ne nous manqueront pas pour la confirmation de celte thèse, et noire propre siècle nous en fournira de frappants.
(1) Heinroth, Lehrbuch (1er Stôrungen des Seeknlebens. Leipzig, 1818.
RETOUR AUX IDÉES MÉDICALES ANCIENNES. ftS
prise, quoiqu'il fût souvent dirigé dans un sens irrationnel, pour ne pas dire même barbare. Ses remarques sur l'emploi de l'aconit et sur ses effets physiologiques méritent pareillement d'être prises en sérieuse considération.
L'influence que Van Helmont aurait pu exercer, s'il n'avait pas eu à combattre un adversaire aussi redoutable, un aussi grand perturbateur des saines notions médicales que Paracelse, cette influence, dis-je, aurait été plus profitable à la science que celle de Jacob Sylvius et des autres médecins de cette époque, qui semblèrent renchérir encore sur le système humorique des anciens. « Tous les auteurs du temps se font en effet remarquer, dit M. Trélat, par le mélange de toutes les suppositions de riiumorisme avec celles de la chimiatrie. On ne trouve partout que fermentations, distillations, effervescences de toutes les humeurs. »
Signalons en passant deux hommes de ce siècle qui rendirent d'incontestables services à la médecine mentale considérée surtout au point de vue de la question médico-légale : ce furent Paul Zacchias et Wier, dit Pischlarius, né en 1515. Le premier doit être considéré, dit Heinroth, comme le fondateur de la médecine légale des aliénés. Son livre, intitulé Quœstiones medico-legales (Romse, 1621), est un recueil on ne peut plus intéressant, non-seulement des questions afférentes à l'aliénation, mais il peut être consulté avec fruit pour tout ce qui a trait à la médecine légale en général. 11 est impossible d'avoir fait revivre avec plus de vérité l'esprit des anciens observateurs pour ce qui regarde les caractères essentiels de l'aliénation, et son chapitre de la simulation de la folie paraît avoir été écrit à notre époque. Ce livre est le plus beau monument qui ait été élevé dans ces temps pour ramener les esprits à des idées plus saines touchant les influences surnaturelles; il est la critique la plus sévère de toutes les cruautés exercées à l'égard des mélancoliques.
Nous en dirons autant de Wier à propos de son ouvrage : De prœstigiis dannonum et de lamiis, dans lequel il cherche à démontrer que ceux qu'on accusait de sortilège étaient des personnes à qui la mélancolie avait troublé le cerveau. Cet ouvrage renferme de remarquables observations qui ont été utilisées par Th. Arnold dans son travail : Observations on Insanity (1782).
Je sais qu'on peut accuser ces deux illustres médecins de céder dans beaucoup trop de circonstances encore aux erreurs et aux préjugés de leur temps, mais il ne faut pas oublier l'influence sociale du milieu dans lequel ils vivaient. Sachons-leur gré d'avoir, à leurs risques et périls, levé l'étendard de la réaction contre les préjugés si puissants qui régnaient dans le xve et le xvie siècle, et tirons au moins de ces études rétrospec-
tUl ALIÉNATION DANS LÉS XV" ET X\T SIÈCLES.
tives l'enseignement encourageant, qu'à toutes les époques les médecins se sont montrés les dignes précurseurs des idées nouvelles qui ont pour but d'éclairer les esprits et d'assurer le bonheur de l'humanité.
Wier et Paul Zacchias sont séparés presque par un siècle de distance, le premier étant né en 1515 et le second en 1584. Il est incontestable que la réaction qu'ils cherchèrent à opérer, en portant la question de la folie sur le terrain de la médecine légale, avait été préparée dans leur esprit non-seulement par les études qu'ils tirent des médecins de l'antiquité et de ceux qui les précédèrent, mais par un mouvement plus général peutêtre qu'on ne le pense, et qui portait les bons esprits de cette époque à ne pas se rendre complice des erreurs générales.
Ajoutons encore que les supplices exercés contre les malheureux hallucinés du pays de Vaud, de l'Artois et d'une foule de provinces en Europe, étaient bien de nature à frapper d'horreur ceux dont la raison se refusait à admettre toutes les atrocités imputées aux aliénés, et dont ceux-ci, vu la nature de leur délire, étaient, ainsi que nous l'avons vu, les premiers à s'accuser.
Le martyr de Jeanne d'Are, qui eut lieu en 1431, impressionna douloureusement le peuple, qui était sympathique à cette héroïne. Il n'était pas assez versé dans les questions théologiques pour savoir en quoi la conduite de cette jeune fille, qui fut à. la fois une sibylle et un héros, d'après l'expression de M. de Ballanche, pouvait être entachée d'hérésie. Quant aux autres accusations que des juges iniques firent peser sur elle à propos de sorcellerie, il ne s'en préoccupait pas davantage. Le phénomène hallucinatoire était très commun à cette époque, et les voix de Jeanne ne l'avaient jamais mise en rapport qu'avec des saintes que tout le monde vénérait. Livré à ses propres instincts, le peuple ne regardait pas la Pucelle comme une sorcière; il l'honorait comme une sainte, et delà l'opinion que les « Anglais avaient eu la générosité d'attendre que quelque grand coupable pût monter à sa place sur l'échafaud, afin de laisser au moins une apparente satisfaction à la justice d'un grand peuple (1). »
Mais, en l'absence chez les masses d'un raisonnement capable de leur faire distinguer le vrai du faux, le naturel du surnaturel, il était quelques bons esprits qui devançaient leur époque et qui avaient le courage de proclamer leur opinion. En l'an 1453, au moment où la chrétienté était territiée par tout ce que l'on racontait des scènes d'anthropophagie auxquelles se seraient livrés dans le pays de Vaud, dans l'Artois, la Picardie, sur les bords du Rhin, de prétendus sectateurs de la sorcellerie,
(I) Calmeil, oavr. cit., t. I, p. 135.