‹ Traité des maladies mentaleChapitre 46 sur 500 · RETOUR AUX IDÉES MÉDICALES ANCIENNES · texte numérisé non relu

RETOUR AUX IDÉES MÉDICALES ANCIENNES

qui n'étaient que des hallucinés, un docteur de la Sorbonne osa s'élever contre l'opinion générale et flétrir la cruauté des supplices auxquels étaient condamnés ces malheureux.

Édelin ou Édeline, docteur en Sorbonne, eut le courage d'enseigner dans le Poitou que le culte des esprits infernaux auxquels une foule d'individus croyaient devoir déférer n'était qu'un culte imaginaire, qu'il y avait de la cruauté à faire périr tant de gens que les illusions des sens et du sommeil entretenaient dans une funeste erreur de jugement.

Le moment n'était pas éloigné, dit M. Calmeil, où cet homme courageux, dont l'éloquence avait réduit au silence les plus intrépides théologiens, et ralenti pendant un instant l'effusion du sang, serait lui-même sommé de comparaître devant un tribunal et obligé de s'expliquer sur le fond de ses croyances. 11 fallait que la terreur inspirée par les juges fût bien grande, ou que la pression de l'opinion générale s'exerçât d'une manière bien puissante sur les esprits les plus fortement trempés, pour que la raison d'Édelin succombât dans ce moment solennel. « Quoi qu'il en soit, le jour où l'on s'empara de sa personne, ajoute M. Calmeil, le docteur n'était plus en état de discuter ni môme d'apprécier la portée de ses paroles. Les interrogatoires qui se lisent encore sur des registres conservés à Poitiers ne laissent aucun doute sur l'état d'aliénation de ses facultés intellectuelles au moment de son procès. En effet, il reconnut alors qu'il s'était engagé de bonne heure à rendre un culte au diable ; qu'il avait été transporté par un démon à certaines cérémonies impies, présidées par Satan qui le visitait sous la forme d'un bélier noir; qu'il n'avait fait qu'obéir à ce nouveau maître en prêchant du haut de la chaire que la sorcellerie n'est qu'une invention chimérique, et qu'enfin il avait poussé l'immoralité jusqu'à prostituer son corps à un incube. Cet étrange langage dans la bouche d'un prédicateur qui avait commencé à saper avec tant de vigueur les croyances régnantes ne peut être attribué qu'à un dérangement du cerveau ; le sorbonnien ne fut pas condamné à perdre la vie, mais son sort n'en fut pas moins cruel, puisque ses jours durent s'écouler au fond d'un cachot froid et humide autant que malsain (1). »

Si l'on voulait arguer maintenant du peu d'influence qu'exercèrent les médecins de cette époque, en citant la continuité des persécutions dont les aliénés ne cessèrent d'être victimes pendant le cours des x\T et xvuc siècles, ce serait, à mon sens, une manière bien fausse de considérer la question. Quiconque étudiera un peu sérieusement la situation pourra se convaincre à quel point les esprits devaient subir la fascination

(1) Calmeil, ouvr. rit., t. I, p. 14'"'.

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exercée par l'erreur et par les préjugés, et combien grande aussi était l'influence exercée sur l'imagination du peuple par le récit des faits extraordinaires dont la crédulité publique se nourrissait avec avidité.

Il était nécessaire que l'action salutaire du temps modifiât des opinions si fortement invétérées, et si l'on pouvait en douter un moment, il n'y aurait qu'à se reporter à ce qui se passe de nos jours. N'avons-nous pas été témoin d'une véritable épidémie intellectuelle qui nous a envabis du fond de l'Amérique, et qui a ranimé cbez tant de personnes la croyance aux influences surnaturelles. La possession de nos tables et de nos meubles parles esprits infernaux n'est-elle pas la résurrection sous une autre forme moins dangereuse, beureu sèment, des croyances qui avaient cours au moyen âge?

Quoi qu'il en soit, nous maintenons la vérité de nos assertions à propos de l'influence beureuse exercée par l'esprit médical à dater du xve*et du xvr siècle.

En citant avec honneur les ouvrages et les efforts de Zaccbias et de Wier, nous serions injuste envers leurs prédécesseurs si nous n'exhumions pas leurs noms de l'oubli. Savonarole, Montanus, Mercurialis, Prosper Alpin et autres sont sans doute des savants connus de ceux qui ne dédaignent pas les études historiques en médecine, mais on ignore généralement les services qu'ils rendirent à la science de l'aliénation mentale. Nous croyons devoir les rappeler ici, parce que ces savants furent des hommes profondément honnêtes et qu'il ressort de leurs écrits l'enseignement suivant : A toutes les époques de l'bumaniléles formes délirantes furent toujours en rapport avec les milieux sociaux où se développait l'intelligence des individus et avec les causes générales des maladies qui agissaient d'une manière funeste sur l'organisation humaine. Ceci seul nous prouve que l'aliénation mentale est une maladie de tous les lieux, de tous les temps, de toutes les époques. On la retrouve clans la civilisation comme dans la barbarie ; elle ne diffère que par sa fréquence et puis encore par unedeses expressions symptomatiques, la nature du délire qui est toujours plus ou moins le reflet des idées qui prédominent dans une société déterminée ; mais, encore une fois, ce n'est pas là, ainsi que nous le prouverons ultérieurement, ce qui constitue l'essence delà maladie, sa nature intime.

En 14(52, vivait un savant médecin qui, dans son livre Prac/ica inajorum, résume tout ce que les anciens ont dit de mieux au point de vue physiologique et nosologique. C'est une réminiscence qui nous reporte avec plaisir vers cette époque que nous avons quittée avec regret. L'auteur

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