‹ Traité des maladies mentaleChapitre 61 sur 500 · DOCTRINE DE GALE , INTERPRÉTÉE PAU M. FLOURENS · texte numérisé non relu

DOCTRINE DE GALE , INTERPRÉTÉE PAU M. FLOURENS

comme l'organe des facultés intellectuelles et morales; qu'à l'exception du cerveau, aucun des systèmes nerveux ne peut être considéré comme le siège des facultés intellectuelles et des qualités morales, et enfin que la folie a son siège immédiat dansie cerveau.

Ces trois propositions fondamentales sont admises sans réserve par les contradicteurs les plus puissants de la phrénologie. « En effet, si l'on en excepte le cerveau, dit M. Flourens, à quel oi'gane s'adressera- t-on pour en faire le siège des facultés intellectuelles et des qualités morales? Sera-ce au cœur? Mais le cœur n'est qu'un muscle, absolument et purement un muscle. Au diaphragme? Mais le diaphragme n'est encore qu'un muscle, un muscle tendineux et pas autrechose. Au foie, aux reins? Mais les reins sécrètent l'urine; et d'ailleurs la destruction, l'ablation de ces deux viscères n'abolit, n'altère en rien, ni les facultés intellectuelles, ni les facultés morales (1). »

« Gall passe ensuite en revue, continue M. Flourens, toutes les parties du système nerveux autres que le cerveau ; tous les plexus, tous les ganglions du grand sympathique, tous les nerfs de la moelle épinière, la moelle épinière elle-même ; tous les organes des sens et leurs nerfs , tous les organes externes d'un usage particulier, tels que les pieds, les mains, la queue. On essaye, dit-il plaisamment, de déduire l'instinct ou les aptitudes industrielles de la queue du castor, de la trompe de l'éléphant, de l'œil, de l'oreille et de la main ; et il conclut qu'il ne faut chercher la cause des inclinations, des penchants, des instincts, des affections, des passions, en un mot de tout ce qui est faculté intellectuelle , de tout ce qui est qualité morale, que dans le cerveau. C'est le cerveau, dit Gall, qui est exclusivement l'organe de toutes les facultés intellectuelles et de toutes les qualités morales.

(1) M. Flourens veut parler ici d'expériences faites sur les animaux; car, pour ce qui regarde l'homme, nous ne pourrions dire d'une manière absolue que la destruction ou l'altération des grands viscères de l'économie n'influe en rien sur les facultés intellectuelles et sur les qualités morales. Seulement, dans ces cas, le cerveau souffre par sympathie, per consensus, comme disaient les anciens. C'est ce qui faisait dire à Pinel, que le siège primitif de la manie est dans la région de l'estomac, et que c'est de ce centre que se propage, comme par une espèce d'irradiation, le trouble de l'entendement. Esquirul dit aussi : « Tantôt les extrémités du système nerveux et les foyers de sensibilité placés dans diverses régions, tantôt l'appareil digestif, tantôt le foie et ses dépendances.... sont d'abord le siège du mal. »

l'eut-on déduire de là que ces grands médecins déniaient au cerveau les fonctions qui lui sont propres? Je ne le pense pas, pour ce qui regarde Esquirol surtout. Seulement il est à regretter qu'une plus grande exactitude dans l'exposition de l'idée chez ces auteurs n'ait pas enlevé toute cause de doute. Toujours le cerveau est le siège de la maladie, mais il n'est pas toujours le siège de la cause.

» Tout le monde sent, en effet, et d'un sentiment absolu, intime, que le travail de l'esprit a lieu dans la tête ; que les idées d'où naissent les affections, les passions, ont leur siège dans le cerveau ; qu'une trop grande ou trop longue contention d'esprit fatigue, surexcite, épuise cet organe. Chacun sait, et par expérience de chaque jour, qu'une lésion quelconque de ce même organe (une commotion, une inflammation, une blessure), pour peu qu'elle soit grave, rend tout travail intellectuel, toute application de la pensée impossible (1). »

C'est l'anatomie pathologique du cerveau, à laquelle nous réservons un chapitre tout à fait spécial , qui nous donnera la démonstration la plus irrécusable de cette vérité. Nous nous en tenons en ce moment à la preuve philosophique, autrement dit à la preuve proclamée par le sens commun, et à laquelle nous avons vu, dans nos prolégomènes, qu'ont adhéré les grands médecins de l'antiquité et les philosophes de toutes les écoles (2).

« Ce n'est pas proprement, dit Descartes, en tant que l'àme est dans les membres qui servent d'organes aux sens extérieurs, que l'àme sent, mais en tant qu'elle est dans le cerveau où elle exerce cette faculté qu'on appelle le sens commun (3).... L'âme, dit-il encore, ne peut souffrir immédiatement que par le cerveau.... Je rgnisar que enfin, dit-il, que l'esprit ne reçoit pas l'impression de toutes les parties du corps, mais seulement du cerveau. ... (k). »

« Voilà sur tout ce grand sujet, dit M. Flourens, la véritable et fondamentale doctrine. Descartes l'avait indiquée, et Gail l'a définitivement établie dans la science. Le sens ne reçoit que Y impression, et c'est dans le cerveau seul que se fait la perception ; c'est dans le cerveau seul que siège la faculté supérieure, la faculté intellectuelle ; c'est dans le cerveau seul que l'àme réside.

» Prenant chaque sens en particulier, Gall les exclut tous l'un après l'autre de toute participation immédiate aux fonctions de l'intelligence. Loin de se développer en raison directe de l'intelligence, la plupart se

(1) Flourens, De lavie et de l'intelligence. Paris, 1858, p. 153. Pour se faire une idée de l'état de la question et de son importance , il faut consulter un autre ouvrage de M. Flourens, Examen de la phrénologie (Paris, 1851). J'ai tenu à faire ressortir les services vendus à la science par Gall en citant l'appréciation d'un savant qui a précisément combattu avec le plus de logique les opinions qui font la base du système pbrénologique de l'auteur allemand.

(2) Pour ce qui regarde la démonstration de ce fait au moyen des données que fournissent la physiologie du cerveau et les expériences faites sur le système nerveux, on consultera avec fruit l'important ouvrage de M. Flourens.

(3) Œuvres de Descartes, t. V, p. 34. — (1) Ibid., p. 3-1.

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développent en raison inverse. Le goût, l'odorat, sont plus développés dans le quadrupède que dans l'homme ; la vue, l'ouïe, le sont plus dans l'oiseau que dans le quadrupède. Le cerveau seul se développe partout en raison de l'intelligence. La perte d'un sens n'entraîne pas la perte de l'intelligence. Elle survit au sens de la vue, à celui de l'ouïe, elle survivrait à tous. 11 suffit d'interrompre la communication d'un sens quelconque avec le cerveau pour que ce sens soit perdu. La seule compression du cerveau qui abolit l'intelligence, les abolit tous. Loin donc d'être les organes de l'intelligence, les organes des sens ne sont pas même organes des sens ; ils n'exercent cette fonction d'organes des sens que par l'intelligence, et cette intelligence ne réside que dans le cerveau.

» Le cerveau seul, continue M. Flourens, est donc l'organe de l'àme, et de lame dans toute la plénitude de ses fonctions ; il est le siège de toutes les qualités morales comme de toutes les facultés intellectuelles, de la folie comme de la raison, il est le siège de toutes les ^perceptions, car aucune perception ne se fait dans les sens... Gall l'a très bien dit, ce n'est pas de la queue du castor que vient l'instinct de bâtir, ni du bec et des pieds de l'oiseau que vient l'instinct de se construire un nid, etc..

» En résumé, Gall a ramené le moral à Y intellect uel , il a ramené les qualités morales au même siège, au même organe que les facultés intellectuelles; il a ramené la folie au même siège que la raison, dont elle n'est que le trouble, il a retranché aux sens ce qu'on leur accordait de trop ; il a rendu au cerveau tout ce qu'on lui ôtait à tort ; en un mot, il a restitué au cerveau tout son domaine (1). »

Comment faut-il entendre maintenant que le cerveau soit l'organe de l'intelligence? Cette question si simple en apparence mérite cependant un examen particulier. Il nous paraît important, dans un ouvrage élémentaire, de ne laisser planer aucun doute sur la démarcation qu'il s'agit d'établir entre les doctrines qui veulent que le cerveau soit l'organe producteur de l'intelligence, et les errements d'un spiritualisme exclusif qui voudrait soustraire les manifestations intellectuelles à l'influence que les maladies cérébrales exercent sur nos facultés. Nous introduirons dans ce débat doctrinal l'autorité d'un homme versé dans la matière, et qui établit avec une rare lucidité les termes dans lesquels la question doit être posée et étudiée. Voici comment s'exprime M. le docteur Foville clans son Traité de la physiologie et de la pathologie du système nerveux cèréhro-spinoL

(1) Flourens, ouvr. cit., p. 152 à 154, chap. x, Gall.

« Au lieu de s'en tenir, dit M. le docteur Fo ville, à ce simple t'ait, que les manifestations de l'intelligence sont liées à l'action du système nerveux, quelques savants ont cru pouvoir aller plus loin. De l'influence qu'exercent sur les facultés intellectuelles les maladies du cerveau, ils ont conclu que le cerveau est l'organe producteur de l'intelligence, et ont ainsi formulé une doctrine purement matérialiste.

» Des philosophes d'une autre école, répugnant à admettre ces conclusions, ont rapproché beaucoup d'exemples de maladies du cerveau dans lesquelles l'intelligence n'avait pas subi de troubles appréciables, et, opposant ces faits aux matérialistes, ils ont cru pouvoir conclure que les maladies du cerveau n'exerçaient pas l'influence qu'on voulait leur attribuer sur les manifestations intellectuelles.

» Si, pour être jugée, cette question ne demandait que la vérification des raisons sur lesquelles s'appuient les matérialistes et les spiritualistes dont je viens de parler, ce serait un simple problème de clinique et d'anatomie pathologique. La solution dépendrait de la présence ou de l'absence des maladies cérébrales dans le cadavre de ceux qui ont offert des dérangements intellectuels. Cette manière d'argumenter peut paraître vicieuse.

» Les matérialistes qui déduisent des effets produits par les lésions du cerveau sur les manifestations intellectuelles, que le cerveau est l'organe producteur de l'intelligence, raisonnent comme le feraient ceux qui, de ce que les lésions de l'œil troublent ou abolissent le sens de la vue, concluraient que l'œil est l'organe producteur de la lumière et des images. »

» D'un autre côté, les spiritualistes qui nient l'influence des lésions cérébrales sur les manifestations de l'intelligence, commettent une erreur dont les conséquences semblent également dangereuses.

» On conçoit, en effet, que du moment que l'on aurait prouvé la coïncidence des altérations de l'intelligence avec celles du cerveau, et suivant moi, cette coïncidence n'est pas difficile à établir dans le plus grand nombre des cas, la cause de ces spiritualistes serait perdue.

» Mais c'est précisément parce que les désordres intellectuels trouvent leur explication dans les désordres des organes nécessaires aux manifestations de l'intelligence qu'on est fondé à regarder le principe de l'intelligence comme inaltérable par lui-même. Que si l'on refuse d'expliquer ces désordres par ceux des instruments nécessaires à ces manifestations, il faudra de deux choses l'une : ou nier ces altérations, ce qui est contraire à l'évidence ; ou bien, en les reconnaissant, sans les expliquer par le dérangement îles organes, admettre que l'intelligence est directement

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