SPIRITUALISME ET MATÉRIALISME, PAR M. FOVILLE
altérable, ce qui la t'ait descendre jusqu'à la condition de la matière. Ce n'est donc pas réhabiliter le moral de l'homme, comme on a eu la prétention de le faire, que d'admettre que ce moral est par lui-même susceptible d'altérations auxquelles la matière du cerveau reste étrangère ; c'est au contraire dégrader et avilir ce moral. Ainsi, de part et d'autre, la question est mal prise.
» Le principe de l'intelligence doit être conçu comme indépendant de la matière. Il n'est pas plus produit par la substance du cerveau que la lumière n'est développée par la substance de l'œil. Les manifestations de l'intelligence requièrent un organe corporel, comme les manifestations de la lumière requièrent un organe corporel : le cerveau dans un cas, l'œil dans un autre. Nous voyons bien que cette lumière est étrangère à l'œil. Quelque subtil et quelque incompréhensible que soit cet agent, son existence se révèle à nos sens; force est de le reconnaître. Mais déjà quel abime pour notre pensée elle-même? Par suite de quels prodigieux rapports l'organe de la vision est-il ainsi dans la dépendance d'un agent qui franchit des distances effrayantes avant d'arriver jusqu'à lui ?
» Quelle que soit, au reste, cette nature de la lumière, il ne s'agit ici d'aucune analogie prochaine ou lointaine entre elle et le principe sans lequel le cerveau ne saurait agir dans l'exercice de la pensée ; et quand il serait mille fois prouvé que la lumière est simplement un agent matériel, il n'en est pas moins réel que cet agent est autre chose que l'œil, et que l'œil ne saurait agir comme organe de la vision sans son concours. C'est là une de ces nécessités irrécusables en présence de laquelle devrait bien se poser l'homme qui se croit capable de prouver, ou simplement de croire que par lui-même le cerveau peut produire des phénomènes bien autrement élevés que ceux de la vision, et qui les demanderait au cerveau seul quand il ne demande à l'œil que de recevoir des impressions dont la cause est étrangère à sa substance, et d'une nature qui n'a rien de commun avec sa matière.
» Tout admirables que sont les phénomènes de la vision, personne, sans doute, ne sera tenté de les considérer comme approchant de la sublimité des phénomènes intellectuels. Or, si les premiers requièrent déjà, pour être produits, le concours d'un agent impondérable et d'une disposition organique appropriée, ne semble-t-il pas plus nécessaire de reconnaître, comme condition indispensable de la pensée, l'influence d'une force immatérielle dont le cerveau n'est que le substratum matériel ? Et pourquoi répugner à admettre comme nécessaire ce concours d'une force ni plus ni moins incompréhensible que tant d'autres, sans Tinter-
Ih DU SIÈGE DES MALADIES MENTALES.
vention desquelles on ne conçoit même pas les phénomènes les plus vulgaires de la nature morte? Les mystères de la pensée seraient-ils donc moins intelligibles, en admettant que tel ou tel agent dont on a reconnu l'influence dans beaucoup de phénomènes physiques, mais que jamais on n'a compris en lui-même, en serait la cause productrice? Non, sans doute; seulement des hommes qui veulent bien se payer de mots croient leur raison moins compromise en parlant d'électricité qu'en invoquant l'âme. Celui qui cherche à comprendre la valeur des paroles conçoit que, à quelque vocabulaire qu'on ait recours, on aboutit toujours à l'incompréhensible.
» Rien dans les propriétés de la matière ne nous présente la moindre analogie avec les phénomènes de la pensée, c'est assez pour que nous devions reconnaître qu'ils procèdent d'une autre source.
« L'homme est à lui-même le plus prodigieux objet de la nature, » a dit Pascal, « car il ne peut concevoir ce que c'est que corps, et encore moins » ce que c'est qu'esprit ; et moins qu'aucune chose, comment un corps » peut être uni avec un esprit. C'est là le comble des difficultés, et » cependant c'est son propre être. » (Pascal, Pensées.)
» En admettant ce principe, il n'en reste pas moins certain que, dans l'ordre des phénomènes qu'il nous est donné d'observer , le cerveau est nécessaire aux fonctions de l'esprit. 11 en est l'intermédiaire obligé avec le reste de l'organisme et le monde extérieur.
» Seul le cerveau tombe dans le domaine du physiologiste, et, quand les désorganisations de la matière cérébrale s'opposent au libre exercice des facultés intellectuelles, l'observateur qui montre cette cause de trouble respecte, en le réservant , le principe immatériel qui ne peut être altéré.
» Qu'il soit donc parfaitement entendu que, toutes les fois que nous chercherons dans le cerveau les causes variées des désordres de l'intelligence, nous ne verrons en lui que l'instrument nécessaire aux manifestations de l'esprit.
h Je puis bien concevoir un homme sans mains et sans pieds, » dit encore Pascal, « je le concevrais même sans tête, si l'expérience ne m'ap- « prenait que c'est par là qu'il pense. »
" Ce qu'a cru Pascal à cet égard, nous pouvons bien le croire aussi sans danger pour les doctrines que ce profond génie professait avec tant de force et de conviction.
» Ces principes étant une fois bien établis, nous pouvons examiner avec une entière liberté toutes les questions qui se rattachent à notre sujet, et nous ne craindrons pas d'être considéré comme ravalant la dignité de