‹ Traité des maladies mentaleChapitre 87 sur 500 · CAUSES DE LA FOLIE DANS L 'ENFANCE · texte numérisé non relu

CAUSES DE LA FOLIE DANS L 'ENFANCE

manière déplorable. De 1788 à 1797, on ne comptait à Berlin qu'un suicide d'enfant; de 1798 à 1807, la statistique en signale 3, et de 1812 à 1821, le chiffre monte à 31.

Esquirol, dit M. le docteur Lisle, a réuni dans son livre un certain nombre de faits de ce genre singulièrement caractéristiques : « Un jeune homme, dit-il, avant de se tuer, laisse un écrit dans lequel il accuse ses parents de l'éducation qu'ils lui ont fait donner; un autre blasphème contre Dieu et la société ; un troisième se tue parce qu'il n'a pas assez d'air pour respirer à son aise. .. Un enfant de treize ans se pend et laisse un écrit qui commence par ces mots : « Je lègue mon âme à Rousseau, mon » corps à la terre (1).» Souvent, ajoute M. le docteur Lisle, les motifs les plus futiles, un froissement d'amour-propre, suffisent pour amener chez ces malheureux enfants les suites les plus funestes. Dans son ouvrage sur rhypochondrie et le suicide, M. le docteur Falret rapporte l'observation d'un enfant de douze ans qui se pendit de désespoir de n'avoir été que le douzième à une composition où il espérait un meilleur rang... Nous en avons connu un autre qui se pendit à l'âge de treize ans, dans le cachot où il avait été enfermé injustement. »

Si nous consultons l'histoire, nous voyons que les enfants figurent dans la relation des épidémies qui, à certaines époques, ont si vivement surexcité les intelligences, et provoqué tant de phénomènes sensoriaux extraordinaires. Du Xe au xnr siècle, il n'est question en France et en Allemagne que d'innombrables rassemblements d'enfants qui quittent leurs familles et leurs pays pour aller accomplir le pèlerinage de la terre sainte. En tète de ces petits exaltés , figurent de jeunes visionnaires qui les conduisent et les surexcitent par la narration de ce que Dieu leur a révélé. C'est ainsi qu'en 1212 on vit un jeune pâtre des environs de Vendôme, nommé Etienne, qui parvint à entraîner à sa suite plus de trente mille malheureux enfants. Lorsque l'on voulait employer la force pour les retenir, il survenait chez eux des crampes, des convulsions et des accidents nerveux de toutes sortes. A des époques plus rapprochées, nous voyons se produire des faits identiques. Dans son ouvrage De la folie considérée au point de vue pathologique, philosophique, historique et judiciaire, M. Calmeil cite des exemples très intéressants. L'épidémie démonolàtrique qui régna en 1609 dans le pays de Labourd, représenté aujourd'hui par le département des Basses- Pyrénées, provoqua chez une foule d'enfants tous les phénomènes sensoriaux que l'on remarque chez les adultes. « La plupart des enfants, dit M. Calmeil, quel que fût

(1) Esquirol, ouvr. cit., t. I, p. 588.

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leur âge, étaient assaillis par des hallucinations et préoccupés par le retour des idées qui s'observent dans la démonolàtrie. Ils se sentaient emportés eu l'air par des femmes métamorphosées en chattes. Quelquesuns, probablement, étaient dans une espèce de transport extatique lorsque leur cerveau devenait le siège de toutes les illusions qui empoisonnaient leur existence (1). »

L'histoire de nos guerres religieuses des Cévennes nous révèle, sous le même rapport, des faits à peine croyables à l'époque actuelle. On vit, dans certaines circonstances, jusqu'à sept et huit mille enfants réunis et prophétisant avec l'exaltation la plus grande. « La Faculté, dit M. Calmeil, déclara ces petits prophètes atteints de fanatisme ; mais rien ne put tempérer chez eux la violence de l'inspiration. Les parents, que l'on punissait aussi parce qu'on supposait qu'ils contribuaient à développer chez ces enfants l'exaltation des centres nerveux, finissaient souvent par les remettre eux-mêmes entre les mains des administrateurs, en disant : « Quant à nous, nous ne saurions les empêcher de fanatiser (2). »

Des témoins digues de foi assurent que rien n'était plus commun (pie de voir cette exaltation régner chez des enfants de sept à huit ans, mais on la remarquait pareillement chez de petits êtres plus jeunes encore.

Sur la fin de l'hiver 1556, la plupart des enfants trouvés de l'hospice d'Amsterdam furent atteints de convulsions et de délire. Trente petits malades, suivant Wier, soixante et dix garçons ou filles, suivant Réal, présentèrent, à ce que dit M. Calmeil, le spectacle le plus triste. Tout à coup ces enfants tombaient sur le carreau, et là ils se débattaient comme des forcenés pendant une heure ; au sortir de ces attaques, qui reparaissaient à des intervalles variables, ils se figuraient avoir fait un somme et ne soupçonnaient aucunement ce qui leur était arrivé. Le secours de la médecine ne leur procurant aucun soulagement, on pensa que le diable avait pris possession du corps de ces enfants, et l'on eut recours aux prières, aux exorcismes. Les orphelins continuèrent à être affligés de convulsions, et bientôt on leur vit rejeter par le vomissement, des clous, des aiguilles, des flocons de laine, des chiffons, des morceaux de peau et d'autres corps étrangers qu'ils avalaient à l'insu de tout le monde (3).

Je pourrais citer une infinité d'autres exemples du même genre, mais ceux-ci prouvent suffisamment que la prédisposition des enfants aux maladies nerveuses n'est pas chose aussi rare que quelques auteurs semblent le croire. Terminons ce que nous avons à dire sur l'âge comme

(1) Calmeil, ouvr. cit., t. II, p. 434. — (2) Id„ ibid., t. II, p. 273.— (3) /(/., ibid., t. I, p. 104.

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cause prédisposante par quelques considérations sur le développement de la folie, dans la jeunesse, lage muret la vieillesse.

Là jeunesse, qui, en raison de l'effervescence des passions, semblerait plus prédisposée à la folie, trouve néanmoins un préservatif dans l'espérance qui l'anime et dans les illusions qui lui font toujours entrevoir un avenir meilleur. Le nombre des suicides est bien moins considérable de dix à vingt et un ans qu'il ne l'est de vingt et un à trente ans. Sur 10 000 suicides on en a compté 443 de seize à vingt ans, 1 263 de vingt et un ans à trente ans, et 1733 de trente à quarante ans. Mais il faut aussi remarquer que sur une population de 10 000 âmes, le chiffre des individus de seize à vingt et un ans est moins considérable que celui de vingt et un à trente ans; il est, en France, de 887 dans le premier cas, d'après la statistique de M. Quetelet, et de 1464 dans le second.

Quoiqu'il en soit, l'âge que nous avons précédemment indiqué comme étant celui où la folie éclate avec le plus d'intensité, paraît être le même dans tous les pays civilisés. Ceci n'empêche pas d'affirmer qu'il est certaines formes de vésanies plus communes à certaines époques delà vie. La paralysie progressive est dans ce cas, puisque sa plus grande fréquence se rencontre de quarante à quarante-cinq ans. 11 est juste cependant d'ajouter que depuis quelques années, cet âge d'élection tend à se déplacer, et, qu'il est bien plus commun aujourd'hui qu'autrefois d'observer cette forme d'affection cérébrale chez déjeunes sujets de vingt -cinq àtrenteans. L'homme qui arrive à la vieillesse avec la conservation de ses facultés est plus préservé sans doute de la folie, mais il est sujet alors, comme on sait, à des affections cérébrales idiopathiques qui n'amènent que trop souvent la démence. J'ai cependant assez souvent remarqué chez les vieillards, en dehors de lésions organiques bien déterminées, une espèce d'exaltation que je voudrais appeler folie sénile. Une irritabilité singulière, un besoin anormal de locomotion et de déplacement, l'idée d'une énergie intellectuelle et physique au-dessus de leurs forces, dominent alors les actes des vieillards, et il n'est pas rare de voir éclater une folie aiguë promptement mortelle, avec ou sans complication d'hémorrhagie cérébrale.

§ VIII. — Fréquence de la Folie selon le sexe , l'état de mariage, de veuvage

ou de célibat.

Sexe. — « L'opinion fort ancienne, dit M. le docteur Parchappe, qui attribue au sexe féminin une plus grande part dans le nombre des victimes de la folie, semble s'être confirmée pour les modernes, par la prédominance habituelle du nombre des femmes dans les asiles d'aliénés. Si cette opinion était fondée, ajoute cet auteur, le sexe féminin devrait être,

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