INTERPRÉTATIONS ERRONÉES DES ALIÉNÉS HALLUCINÉS
autres sens tombent dans la misère intellectuelle la plus grande qui se puisse imaginer. Victimes d’une modification spéciale du système nerveux, et qu’il est malheureusement impossible, dans tous les cas, d’attaquer à sa véritable source, il n’est raison ni arguments capables de les convaincre de l’inanité de leurs perceptions délirantes. 11 en est un grand nombre sans doute qui, avant de se laisser dominer par un phénomène aussi étrange, en examinent l’origine et discutent les motifs qui doivent leur faire accepter la réalité des voix qu’ils entendent. Ils ne sont pas alors aussi affirmatifs dans leurs appréciations qu’à une période plus avancée de leur mal. Je crois entendre ; on me fait comprendre; il y a quelque chose en moi qui me dit; c est comme un écho qui se passe dans mon intérieur; c'est comme une voix au dedans de moi ; on répète mes paroles; une voix m’a frappé à la tête.. .: telles sont les expressions dont ils se servent dans le principe pour exprimer leur situation mentale. Lorsque, plus tard, ils sont subjugués, et que leur raison ne peut plus rectifier ni leurs sensations internes, ni les illusions de leurs sens, ni faire antagonism.e aux idées délirantes provoquées par d’autres idées, par des souvenirs et par des impressions maladives de toutes sortes, alors la situation est des plus graves. Une hallucination provoque une autre hallucination, ou, pour parler plus exactement, elles sont aussi nombreuses que les pensées délirantes des malades. Ces pensées, ils n’en sont plus les maîtres, elles se produisent à leur insu et involontairement. Leur langage en fait foi, car ils ont encore une espèce de perception confuse de leur misère intellectuelle, et chez eux la conscience de leurs actes insensés n’est pas complètement éteinte, ils vous disent : On me fait faire, on me fait dire ce que je ne voudrais pas ; ce nest pas ma faute, on m’enlève mes idées; on parle par ma bouche... ; ils me disent des choses auxquelles je n ai jamais pensé... ; ils me poussent à des choses abominables. Quelques-uns affirment entendre clairement, distinctement, et la voix qui les obsède est bien articulée. Dans d’autres circonstances, elle a des intonations et modulations diverses, imitant plus ou moins parfaitement ou contrefaisant la manière de parler et l’accent des personnes qu’ils connaissent.
Et quels sont donc les individus qui leur adressent des injonctions, des injures, des menaces, et parfois aussi des consolations et des encouragements, qui leur enlèvent leurs idées et leur font faire des choses qu’ils regrettent ? Ici la réponse est unanime. Comme ils ne peuvent admettre que ce qu’ils entendent soit l’écho de leur pensée délirante, le résultat de sensations douloureuses, de toutes les causes, en un mot, qui constituent l’aliénation , ce sont bien alors leurs voisins, leurs ennemis qui leur parlent, qui les injurient ; ce sont des puissances supérieures qui leur adressent des
364 l’hallucination EST UN FAIT PATHOLOGIQUE. — DOUBLE INTERVENTION menaces ou des ordres impitoyables. Quelquefois ce sont des êtres qui leur sont chers et dont ils sont séparés ou qu’ils ont perdus, qui les appellent et implorent leur secours. On conçoit facilement que la disposition névropathique une fois créée, l’hallucination prenne le caractère de la passion dominante de l’individu, des tendances antéiâeures de son esprit, d.u caractère habituel de ses idées, et qu’elle soit tour à tour d’une nature terrifiante ou mystique, religieuse ou érotique. Le champ des interprétations est alors aussi vaste que celui de la multiplicité des impressions éprouvées et de la diversité des idées ou des croyances dominantes dans un milieu social, ou particulières à l’individu. C’est ce que nous avons déjà fait observer pour les aliénés tourmentés par des sensations internes douloureuses.
Lorsqu’on parvient à prouver à ces malheureux hallucinés qu’il n’y a personne de caché ni dans les cheminées ni dans les caves d’où ils supposent que partent ces voix, ils inventent toutes sortes de combinaisons pour justifier les inconséquences de leur délire. Ils prétendent qu’on les tourmente à distance au moyen de l’électricité, de porte-voix et d’autres machinations inventées par l’incroyable acharnement de leurs persécuteurs; ils vont jusqu’à leur attribuer invariablement une puissance surnaturelle. Une fois arrivé à ce degré systématique, le délire sensoriàl des aliénés, comme l’ont appelé quelques auteurs, ne peut plus être circonscrit à tel ou tel sens, il les envahit tous. Il ne peut plus être maintenu dans certaines limites, il s’étend aussi loin que la pensée dans le monde visible et invisible. Il ne disparaît que dans la démence extrême, alors que s’éteint l’activité des sens et que cesse la spontanéité de l’intelligence. Et encore, dans cette dernière situation, qui nous représente la décadence intellectuelle, morale et physique de l’homme, suffit-il de la moindre cause intercurrente qui ravive momentanément l’activité du délire, pour évoquer des hallucinations et des illusions que l’on croyait à jamais disparues. Ce phénomène nous prouve que la théorie deThallucinàtion ne peut s’étayer que sur la double intervention des sens et de la pensée. Tantôt les sens sont douloureusement impressionnés, l’économie tout entière est sous l’influence d’un état maladif, et la pensée interprète d’une manière erronée et les impressions maladives des sens et les souffrances de l’organisme. Tantôt l’intelligence trouve dans l’activité anormale de quelques-unes de ses facultés fondamentales, telles que la perception, la. mémoire et l’imagination, les éléments de ses hallucinations. G’est dire, en d’autres termes, qu’il est nécessaire de faire intervenir la physiologie et la psychologie pour l’interprétation du phénomène; et l’hallucination, examinée à ce point de vue, est incontestablement le sym-
DES SENS ËT DE LA PENSEE.— HALLUCINATIONS DE l‘0D0RAT, DU GOÛT. 365 ptôme d’un état de souffrance du système nerveux, un véritable phénomène pathologique dans la plus haute acc%)tion de ce terme.
Hallucinations de l’odorat. — Ces sortes d’iiallucinations sont infiniment plus rares que celles de la vue et de l’ouïe. M. Griesinger fait observer avec raison qu’elles appartiennent aux phases initiales de l’aliénation. Les malades se plaignent alors de sentir des odeurs de soufre, de charbon ou de cadavre, ainsi que Leuret en cite un exemple à propos d’une femme dont l’odorat était péniblement affecté par la décomposition de corps morts renfermés, à ce qu’elle prétendait, dans les souterrains de la Salpêtrière .
Le docteur Sinogowitz cite un exemple intéressant d’hallucinations de l’odorat que je vais reproduire ; « Un jeune homme d’une intelligence distinguée, d’un caractère enjoué, et qui antérieurement n’avait jamais manifesté aucune tendance mélancolique, se prit tout à coup à se défier de son entourage et à se médicamenter sans raison. 11 accusait une pourriture intérieure de son corps, dont il avait, disait-il, une perception distincte par l’odeur qui s’exhalait de son être. 11 attribuait son mal à la morve quil aurait contractée. Ce malheureux hypochondriaque finit par s’isoler des siens et voyager à l’étranger. Se trouvait-il dans un lieu public, alors il s’approchait avec précaution des promeneurs, et jugeait, d’après leurs gestes, leur maintien, leurs paroles, si Codeur prétendue qui s'exhalait de son corps causait quelque répulsion. Un jour, un individu s’étant mouché en sa présence et l’ayant regardé d'une eertaine manière, il se crut victime d’une interprétation malveillante, et donna un soufflet à cet inconnu. Traité comme aliéné dans une maison de santé, cet hypochondriaque finit par tomber en démence, et ses habitudes onanistiques effrénées le firent périr dans le dernier degré du marasme.
Hallucinations du goût. — On aura soin de les distinguer des illusions .de ce sens qui ont lieu lorsque, chez les aliénés, il y a un état sâbürral des voies digestives, ou toute autre condition organique maladive. Toutefois, en dehors de ces causes, on voit assez souvent les insensés se plaindre que leurs mets, leurs boissons ont une saveur terreuse, nauséabonde, métallique. Bien plus rarement, ces malades ressentent-ils des saveurs agréables. Je n’ai rencontré aucun cas de ce genre, « Les hallucinations du goût peuvent entraîner l’idée délirante d’empoisonnement, dit M. le docteur Falret, mais c’est plus rare qu’on ne le pense. Il est plus exact de dire que c’est le délire de l’empoisonnement qui donne lieu à l’hallucination du goût, et ce qui arrive dans les autres sens en est une preuve convaincante. Quant à la gravité des hallucinations de l’odorat et du goût dans les maladies mentales, ajoute M. Falret, elle est. générale-
366 HALLUCINATIONS DU TACT EXTERNE. — GÉNÉRALISATION DES PHÉNOMÈNES, ment moins grande que celle des hallucinations de l’ouïe et môme des autres sens. » (Falret, Leçons cliniques, p. 160.)
Hallucinations du tact externe. — Ou peut nommer ainsi les hallucinations du toucher, par rapport à ces autres erreurs de perception qui ont leur point de départ dans l’intérieur des appareils organiques, et dont j’ai déjà donné de nombreux exemples. Les hallucinations du toucher se rapportent le plus ordinairement à des situations complexes. Ce sont surtout les malades à paralysie progressive commençante ou confirmée qui se plaignent de sentir des corps rudes ou pointus qui les blessent, et qui accusent souvent des personnes complètement innocentes de les avoir maltraités et battus. Plus d’une fois il est arrivé que les malades de cette catégorie se sont plaints à l’autorité et ont fait intenter des poursuites pour des faits purement imaginaires. J’ai remarqué le même phénomène hallucinatoire dans l’alcoolisme chronique et dans le délire à la suite d’autres intoxications. On peut admettre que les crampes, les fourmillements, les contractures qu’éprouvent les paralysés et ceux qui font abus de boissons alcooliques, deviennent le point de départ des hallucinations relatives au sens du toucher. J’en ai donné des exemples.
Hallucinations relatives à plusieurs sens A la fois. — Les hallucinations peuvent être isolées, et cela ne se conçoit que dans le principe de l’affection. En effet, l’intensité du phénonaèiie, dans telle ou telle sphère sensitive, n’éveille l’attention du patient que sur des sensations maladives indépendantes d’autres sensations. Mais il est de fait que les hallucinations tendent à se généraliser, et, aux exemples que j’ai déjà cités, je puis ajouter celui d’un jeune malade qui entendait des voix injurieuses, et auquel, en même temps, on faisait voir des choses obscènes. 11 se bouchait les narines pour ne pas respirer les odeurs mauvaises qui lui étaient envoyées; il avait continuellement son mouchoir devant la bouche pour ne pas avaler les miasmes délétères qu’ow lui produisait à volonté partout où il se trouvait. Ses ennemis ne V épargnaient pas dans les parties les plus secrètes de son corps; ils le soumettaient à des attouchements honteux, la nuit aussi bien que le jour. Ses sensations douloureuses internes n’étaient pas moins nombreuses que ses sensations externes, et, comme tous les hypochondriaques de cette catégorie; il interprétait dans le sens du surnaturalisme les malaises ou indispositions de son individu. Une blépharite chronique dont il souffrait était le résultat des insufflations de vapeurs sulfuriques que Von dirigeait contre lui. Les phénomènes hyperesthésiques de la peau auquel il était sujet provenaient de Y application de V électricité a distance. Un écoulement habituel de l’oreille droite ne pouvait être attribué qu’à des injections que nous avions essayées, et qui contenaient
CONCLUSIONS. — ÉLÉMENTS PATHOGÉNIQÜES DE l’haLLUCINATION. 367 de l’acide sulfurique ; ses mets, ses aliments, étaient empoisonnés, et il y constatait journellement l’odeur du soufre. Or, quand l’hallucination est arrivée à ce point de généralisation, la situation de l’aliéné est bien inquiétante, et le pronostic est des plus graves.
Conclusions. — Les développements considérables dans, lesquels je suis entré indiquent assez l’imp'orlance que j’attache à la question des hallucinations. A elle, en effet, se relie l’idée claire et nette qu’il est perrnis de se faire du phénomène délire dans l’aliénation mentale. Je puis ajouter que la maladie qui fait le sujet de ce livre, la folie, deviendrait chose incompréhensible pour nous, échapperait môme à tonte action thérapeutique de notre part, s’il nous était impossible de déterminera quel ordre de causes il s’agit de rapporter les illusions et les hallucinations des aliénés, toutes les sensations anormales, en un rnot, qui font la matière des interprétations erronées de ces malades, qui constituent le délire de leurs idées et de leurs actes, et qui les rendent, en un mot, si différents d’eux-mêmes.
En posant la question en ces termes, on ne se méprendra pas sur la portée de mes intentions. Je ne prétends pas expliquer ce qui nous restera à jamais caché, je veux parler du mode intime de production du phénomène hallucinatoire. « Je ne sais pas plus, dit avec raison M. le docteur Parchappe, comment on peut avoir une hallucination, que je ne sais comment on a une sensation, un sentiment, une imagination, un souvenir. »
Mais si le mode de production de l’hallucination nous échappe absolument, comme le mode de formation de la pensée, le mode d’union du corps et de l’âme ; si tant d’autres problèmes psychologiques doivent rester impénétrables à nos investigations, il est un autre côté du sujet que nos recherches peuvent élucider. Je veux parler des conditions pathologiques dans lesquelles se produisent les hallucinations. Cette manière d’envisager la question est, si je ne me trompe, la meilleure voie à suivre pour l’asseoir sur sa véritable base théorique.
L’hallucination, phénomène auquel il importe, je crois, de donner une acception plus large que celle qui lui a été imposée jusqu’à ce jour, n’est, dans ma manière de voir, que le symptôme d’une maladie principale, symptôme qui ne peut s’expliquer, du reste, que par la double intervention du trouble des sens et du trouble des idées. J’emploierai, en conséquence, pour définir les différentes variétés d’hallucinations, la méthode que j’ai suivie dans la classification des maladies mentales.
Premier ordre. — Halluci'uatiùns et illusions provenant des névroses du système nerveux ganglionnaire, et ayant leur point de départ dans la.
368 SYSTÈME nerveux ganglionnaire. — VIE DÉ NUTRITION. perversion des fonctions des organes de la vie de nutrition. — A cet ordre se rattachent toutes les interprétations maladives des hypochondriaques, qui, sôus des allégories délirantes, donnent, ainsi que nous Tavons vu, un corps et une âme aux sensations qu’ils éprouvent, et leur prêtent une existence indépendante et réelle.
Si l’on me reprochait, à propos des illusions et hallucinations de cette catégorie de malades, de donner au système nerveux ganglionnaire, et en général aux organes de la vie végétative, un rôle trop considérable dans les manifestations de la vie intellectuelle et morale, je répondrais avec Cabanis et avec l’un de ses interprètes les plus distingués (1), qu’il est inexact de dire que tous les actes de la vie dite organique s’exercent à l’insu du sujet. Il est au contraire légitime d'admettre que, hors certains cas de l’état pathologique, rien de ce qui se passe dans l’organisme n’est indifférent à la vie psychique.
« Le cerveau, ou le système cérébro-spinal, ajoute M. Peisse, n’est donc ni l’organe, ni le siège exclusif de la vie intellectuelle et morale, comme semblent aujourd’hui l’admettre la plupart des physiologistes. Une observation plus exacte montre que le. système ganglionnaire, qu’on suppose à tort exclusivement affecté aux opérations chimico-vitales de l’organisme et étranger aux manifestations morales, est au contraire la source originale et le siège immédiat de tout un ordre de phénomènes dè la plus grande importance. » Or, s’il en est ainsi, nous avons raison de créer un ordre d’illusions et d’hallucinations qui ont leur origine dans la sphère de la vie organique, et qui, par leur caractère, nous révèlent, et le point de départ du mal, et les indications thérapeutiques que comporte leur traitement.
Deiixièmé — Des illusions et hallucimttons quî ont Uw point
de départ dans les nerfs sensoriels. — « 11 ne peut venir â l’idée de personne, dit M. le docteur Bûchez (2), de placer les hallucinations ailleurs que dans le système nerveux ; il n’est personne qui veuille créer un système nerveux exprès pour elles. » Je suis parfaitement de l’avis de ce savant médecin, et je pense avec lui que, de môme qu’il y a des sensations qui siègent exclusivement dans l’organe encéphalique, qui centralise chaque appareil sensoriel, et je vais le démontrer dans un instant, il y a
(1) M. Peisse, Discussion sur les illusions et les hàllucinalionSi à la Société niédieopsychologique, séance du 30 avril 1853 {Annales médico^psychologiques, t. XIX, p. 348).
(2) Bûchez , Discussion sur lès illusions et les hallucmalions, à la Société médicopsychologique, séance du 25 février 1836 (Annales mcdico-psychologiques, t. XX, p. 214).