MEURTRES COMMIS PAR DES FOUS HALLUCINÉS
bon ange du côté droit se chargeant de répondre, en sorte qu’elle n’avait qu’« se tenir tranquille. Elle assistait, pour ainsi dire, comme simple spectatrice, à la perpétration d’un fait qui lui aurait été étranger. Ce singulier état mental explique la tranquillité apparente d’un grand nombre d’aliénés qui, dans nos asiles, remplissent tous les devoirs de la vie commune, assistent à nos réunions, conversent assez sensément sur beaucoup de points, rectifient même parfois les erreurs de perception de leurs compagnons d’infortune. Néanmoins ils sont eux-mêmes tourmentés par des hallucinations de la vue et de l’ouïe, dans lesquelles Us ne voient que des choses efirayantes, pénibles, ou n’entendent que des voix injurieuses et menaçantes. Ils n’acceptent pour eux aucun argument démonstratif, et réfutent vos objections avec une logique désespérante. Dans les cas extrêmes, ils se livrent à de violentes exacerbations. Ainsi, lorsque chez notre malade la voix de gauche V emportait, lorsque le bon ange cédait la victoire au démon impur, son désespoir, comme je le disais, était excessif ; elle se frappait, et il surgissait alors chez cette m alheureuse des tendances prononcées au suicide.
Examiné à un point de vue philosophique, ce fait nous représente bien l’éternelle croyance à l’antagonisme de l’esprit du bien et de l’esprit du mal. Mais les choses ne se passent pas toujours ainsi, et après avoir lutté longtemps contre des voix hostiles ou impératives, les aliénés finissent par céder, et ils sont alors irrésistiblement entraînés aux actes les plus compromettants et parfois les plus terribles.
Un aliéné qui a été confié à mes soins, et que j’avais parfaitement connu avant la perpétration du meurtre de sa femme, résista longtemps à l’injonction terriblequé luidonnaune voix d'en haut,.. C’était un hommed’une religion étroite, minutieuse, portant la pratique de ses devoirs jusqu’au scrupule, aussi enclin à analyser dans leurs moindres détails les phénomènes de sa santé que les mouvements de sa conscience. Au reste, la douceur de son caractère, ses tendances à obliger, rachetaient bien certains défauts particuliers aux natures hypoehondriaques, tels que la versatilité de caractère, les revirements subits dans les sentiments, les appréciations injustes. Cet homme, âgé alors de cinquante et un ans, d’un tempérament pléthorique, et qui, depuis quinze ans, observait strictement le vœu de chasteté que dans un excès de ferveur religieuse, sa femme et lui avaient inconsidérément prononcé ; cet homme, dis-je, et cela sous l’influence des jeûnes, des macérations, des œuvres pies et de tous les rnoyens employés pour combattre le démon de la chair, vit se développer chez lui une irascibilité spéciale et une recrudescence dans ses dispositions hypoehondriaques. Ajoutons encore que dans cette situation pathologique, l’influence héré-
362 CONSÉQUENCES FATALES DES HALLUCINATIONS DE l’OUÏE.
clitaire était en jeu et imprimait une activité spéciale aux causes déterminantes du moment ; un des frères du malade était mort aliéné.
Mais, si telle était la part des causes physiques dans l’enchaînement et la dépendance réciproque des phénomènes pathologiques qui vont se dérouler sous nos yeux, certaines causes morales n’agissaient pas avec une activité moindre. Devenu jaloux sans motif, notre malade éprouvait bien des tourments inconnus pour lui. Des nuits sans sommeil, des jours sans repos furent désormais le partage d’un homme dont l’existence jusque-là s’était écoulée dans le calme et la tranquillité. Je n’essayerai pas de décrire une existence de quatre années qui fut une suite, pour ainsi dire, non interrompue d’impressions douloureuses et pénibles et d’interprétations maladives dans le genre de celles que j’ai décrites chez le malade de la première observation, jusqu’alors enfin qu’il entendit une voix qui bd ordonnait de tuer sa femrrie, s il ne voulait pas quelle fût privée à jamais, ainsi que toute sa famille, du bonheur éternel. A une injonction aussi terrible, accompagnée de la défense non moins formidable de rien révéler, il s’enfuit, interdit, du toit conjugal. Il se réfugia chez des amis et connaissances ; il alla faire des retraites dans des maisons religieuses, mais la terrible voix le poursuivait partout. Dieu lui apparut un jour sous-la forme d’une lumière éclatante qui inondait sa chambre et illuminait d’une vive clarté le crucifix devant lequel agenouillé, et priant avec ferveur, il se déclarait indigne d’accomplir la mission dont le chargeait la volonté divine, et demandait qu’un autre en fût investi. Mais l’ordre était impérieux, il fallait l’exécuter sans retard; et c’est après avoir tué sa femme, l’avoir coupée en morceaux et jeté ses restes dans un puits, qu’il alla, avec la tranquillité d’âme la plus parfaite, et comme s’il avait accompli le plus saint des devoirs, se remettre entre les mains des magistrats.
J’ai suivi l’existence de cet aliéné pendant quatre ans, et je n’ai remarqué chez lui aucune hallucination ultérieure. Il arrive que, dans les cas aigus de ce genre, l’accomplissement de l’acte ordonné par une voix supérieure termine la crise et fasse cesser le phénomène hallucinatoire, qui ne trouve plus désormais aucun aliment dans la sédation générale du système nerveux. Dans quelques circonstances, le drame se déroule avec une rapidité effrayante. Un aliéné capable de se rendre parfaitement compte des sensations qu’il avait éprouvées m’a avoué n’avoir entendu qu’une seule fois la voix qui lui avait intimé de tuer sa femme, ses enfants et de se détruire ensuite lui-même. Ce malheureux, pjour des causes indépendantes de sa volonté, n’avait exécuté que sur sa personne cet acte épouvantable, et n’avait réussi qu’à se faire une blessure affreuse.
Le plus ordinairement, les aliénés aux hallucinations de l’ouïe et des