‹ Traité des maladies mentalesChapitre 145 sur 306 · DU DÉLIRE DANS LES MALADIES AIGUES · texte numérisé non relu

DU DÉLIRE DANS LES MALADIES AIGUES

le souvenir des sensations et des impressions qui ont pu aider à la formation de son délire : il se rappelle très souvent, sinon toujours, dans sa convalescence, ce qu’il a dit, ce qu’il a fait ; il revient sur les appréciations qui ont été émises par son entourage, sur les paroles que le médecin a prononcées, et il en tire parfois des déductions compromettantes pour lui et pour les autres (1). , ^

Lorsque le délire dans les maladies aiguës a cessé avec la cause occasionnelle, le malade n’en conserve que des souvenirs confus, tels que ceux que vous laissent des rêves pénibles. Dans son état de délire, il ne peut rien coordonner, rien systématiser ; s’il devient dangereux, en ses actes, ce n’est pas avec l’intention de nuire. Rien de plus grave, au contraire, au point de vue du pronostic que la lésion ou le trouble des sentiments dans la période de convalescence des affections aiguës. Si le malade commence à prendre en suspicion les siens, si les soins qu’on lui prodigue sont repoussés avec des injures et des menaces, on peut craindre une transition fatale à la folie.

Enfin, un caractère différentiel important du délire de la folie et du délire des maladies aiguës, c’est que l’aliéné est souvent capable de vous tromper sur l’existence réelle de son délire, et par le silence qu’il sait s’imposer et par les motifs qu’il vous donne pour égarer votre diagnostic.

Dans les affections aiguës, au contraire, quoiqu’il soit vrai de dire que, là aussi, la nature de la cause détermine la nature de la maladie, la pensée se produit ordinairement incohérente, confuse, précipitée, sans liaison et sans suite. Tantôt le malade a des éclats de voix, pousse des cris aigus ; tantôt une sombre et vague mussitation est l’indice d’une terminaison fatale. En tout état de cause, il n’est pas libre de changer le cours de ses idées délirantes, il ne peut en masquer le caractère, et sa véritable situation se révèle par des signes irréfragables.

Le délire des aliénés revêt différentes formes, il a des caractères qui sont propres à telle ou telle variété de folie. Sombre et triste dans la période de dépression, il devient bruyant, injurieux et souvent obscène dans la phase d’excitation. Le paralysé général délire dans le sens des idées de grandeur, il rêve honneurs, dignités, richesses ; tandis que les

(1) Ce phénomène peut paraître étrange, mais la description des différentes variétés de la folie mettra cette appréciation hors de doute. Que de fois, dans la période de convalescence, n’a-t-on pas à lutter contre les interprétations que les malades déduisent des paroles que vous leur avez adressées, même dans le plus fort de leur délire. Ils se rappellent non-seulement ce que vous leur avez dit, mais ils fixent votre attention sur les faits les plus insignifiants que vous pourriez croire effacés de leur mémoire. Cette indication est précieuse pour le traitement moral de la folie.

398 DES DIFFÉRENTES DÉSIGNATIONS DU DÉLIRE DE LA FOLtE. impressions douloureuses que ressent Thypochondriaque tarissent chez lui la source de ces affections aimables qui rendent si doux le sentiment de l’existence. Elles impriment à son organisation des positions funestes qui lui font la vie si pénible et parfois si douloureuse. Rien ne démontre mieux le rapport de la pensée avec les impressions intérieures de l’organisme que les variations que l’on observe dans le délire des hypochondriaques, qui tantôt voient les homriies et les choses sous un aspect riant et gracieux, découvrant partout des motifs d’espérance et d’amour, et tantôt ne peuvent détourner leur pensée délirante des motifs qui leur font craindre et détester l’espèce humaine (1).

La variété des délires dans leurs rapports avec les impressions internes ou externes chez les aliénés, avec le genre d’affection dont ils sont atteints, et finalement avec le progrès de leur maladie, nous indique suffisamment que le délire subit toutes les transformations de la maladie dont il est le symptôme intellectuel.

Le délire est rémittent, intermittent, périodique; les aliénés ont des intervalles lucides. Le délire reflète un caractère de religiosité ou d’éro* tisme, d’abondance, de richesse ou de pauvreté dans les expressions, selon la nature des troubles organiques ou selon certaines dispositions intellectuelles ou morales préexistantes du malade. 11 peut être spontané, instantané, imprévu, irréfléchi dans quelques circonstances, ainsi que cela s’observe clans l’hystérie, l’épilepsie, ainsi que cela se voit sous l’influencé de certaines hallucinations et dans l’intervalle qui sépare le sommeil du réveil.

Enfin, il existé, non-seulement en aliénation, maïs dans la pathologie générale, des délires qui se développent dans des circonstances tellement spéciales, qu’ils ont reçu des désignations en rapport avec leur causé génératrice. En aliénation, nous avons le délire religieux, le délire éro^ tique, la délire des grandeurs et celui des persécutions. Mais, dans ces ca's, le mot délire est pris pour synonyme de folie. En pathologie générale, le délire dit nerveux répond à plusieurs significations. Pour beaucoup de

(1) M. Maine de Biran, auquel j’emprunte cette idée, dit atec beattcoüp de justesse, que si la médecine physique et morale pouvait parvenir à fixer ces impressions heureuses ou l’état organique qui lui correspond, comme à guérir ces sensations funestes, qui sont bien de véritables maladies, les hommes qui posséderaient cet art précieux seraient lèê. premiers hienfaiteufs de l’espèce, les véritables dispensateurs du Souverain bien, de la sagesse et de la vertu même. Mais pourrait-ô'n appeler vertueux celui ^üi sërait toujours bon sans efforts, puisqu’il serait toujours calme et heureux f C’ést cette vérité sentie que J. -J. ROûssèau (ce prinfcé dès hÿpOchOndriaqües) avait püisëè dans l’observation de luimême, et à laquelle il reviébt sOnvènt avèc une grande force de vérité. (Maine de Biran, (Siuvr es philosophiques, t. Il, p. 163.)

Page 1