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ÉTAT DE CES FACULTÉS CHEZ LES ALIÉNÉS

que robservation médicale atteint difficilement, tant les phénomènes sont intimes, tant ceux qui les éprouvent peuvent souvent, mieux que personne, dévoiler le secret.de leurs souffrances. Mais à côté de ces aliénés faisant preuve, à propos d’une foule de choses, de jugement, de discernement et même de sagacité, l’immense majorité reste étrangère à ce qui se passe au dedans et au dehors d’elle. C’est surtout dans la démence que cette absence de jugement se fait remarquer. Ces êtres dégradés, ainsi que le fait observer judicieusement M. le docteur Parcliappe, n’ont pas même l’idée de la perte de leur liberté, ni de l’existence exceptionnelle qui leur a été faite par suite de la séquestration. Que dirai-je des lésions de la volonté qui ne rentre dans les appréciations émises sur les lésions de la mémoire^ du jugement et des autres facultés (1)? Nous observerons des aliénés qui se plaignent d’être privés de la faculté de vouloir, qui ne peuvent se déterminer à aucun acte volontaire, et qui épuisent leurs forces dans une indécision fatale. Il en est d’autres, au contraire, qui semblent doués d’une énergie incroyable, d’une force morale presque extraordinaire pour résister aux motifs qui, dans la vie commune, font céder les volontés humaines. Les malades à prédominance d’idées de persécution, ceux qui, dans leur délire, Subissent l’influence des idées religieuses erronée§ et exaltées, nous étonnent par leur résistance. C’est dans cette catégorie que l’on trouvera ces aliénés qui préfèrent se laisser mourir de faim et qui se livrent aux dernières excentricités du suicide, plutôt que de céder aux motifs raisonnables que leur allèguent leurs parents, leurs amis et leurs médecins.

Mais il est bon de ne pas nous égarer nous-même dans la relation des différents délires individuels et de l’état des facultés mentales chez les aliénés en général. Nous avons renoncé à décrire l’exercice des facultés àl attention, de mémoire, de comparaison, de méditation, chez des êtres qui s’ignorent et qui sont privés de la puissance réelle dé entendre des idées comme de vouloir des actes. Nous avons accepté pour programme de remonter la série régulière des effets et d’embrasser l’ensemble des propriétés susceptibles d’observation et soumises à l’expérience.

L’observation des malades, faite à ce point de vue, nous amène à spécifier les caractères qui appartiennent aux différentes variétés d’aliénation ; elle nous fait sortir du dédale inextricable où nous placerait l’étude de la folie, si l’on voulait s’en tenir aux phénomènes plus ou moins extraordinaires que l’on remarque chez les représentants individuels de cette ma-

(I) Voyez, dans \e% Annales médico-psychologiques, un savant et intéressant travail de M, le docteur Billod, médecin en chef de l’asile des aliénés à Angers, sur les maladies delà uoiontd (t, X, p. 15, 170 et 317).

MANIÈRE d'observer LES ALIÉNÉS,

ladie. C’est dans cette manière de procéder que gît la véritable méthode d’observation de tous les faits de l’ordre intellectuel, physique et moral qui appartiennent à l’aliénation mentale, et qui en font le véritable caractère. On me saura gré de reproduire, à ce sujet, les conseils donnés par M. Falretaux élèves qui suivaient ses leçons à la Salpêtrière. Les enseignements de ce sage et judicieux observateur avaient pour but de préserver les médecins de l’erreur dans laquelle tombent inévitablement les personnes du monde, lorsqu’elles se trouvent en présence des aliénés, et qu’elles cherchent à se faire une idée de cette triste maladie :

« Ces personnes choisissent inévitablement , dit M. Falret, parmi les idées émises par les aliénés, celles qui leur paraissent le plus curieuses, le plus intéressantes, pour en faire un tableau aussi pittoresque que possible. Elles se laissent guider, dans le choix des idées et des actes des malades, par leur bizarrerie, leur singularité, leur caractère étrange et extraordinaire.

» Ce procédé, ajoute l’honorable médecin de la Salpêtrière , est évidemment l’enfance de l’art. C’est l’observation abandonnée à tous les caprices de l’imagination et de l’instinct de curiosité ; c’est ce que nous appellerons le procédé des littérateurs ou des romanciers, qui a été malheureusement trop souvent employé dans la spécialité des maladies mentales.

» Un second procédé, qui se rapproche du précédent sous beaucoup de rapports, mais qui en diffère essentiellement par son caractère plus scienr tifîque, est celui qui se présentera naturellement à votre esprit, si, frappés des graves inconvénients du précédent, vous cherchez à étudier les aliénés d’une manière plus approfondie. .

» En-restant longtemps avec ces malades, en vivant au milieu d’eux, vous ne tardérez pas à vous apercevoir de l’erreur grossière dans laquelle vous êtes tombés de prime abord, lorsque vous avez vu que les Mes étaient aussi multipliées que les individus. Vous serez frappés de l’existence de beaucoup de caractères communs, qui rapprochent les uns les autres un grand nombre d’aliénés. Vous constaterez, à votre grande surprise, que non-seulement on retrouve les mêmes directions d’esprit et de sentiment chez une foule d’aliénés présentant d’ailleurs des idées prédominantes diverses, mais que le nombre de ces idées elles-mêmes est très restreint, comparativement à ce que vous avait fait supposer un léger examen. Vous verrez enfin un grand nombre d’aliénés qui ne se bornent pas à exprimer les mêmes pensées, mais qui les expriment absolument dans les mêmes termes. Vous arriverez ainsi petit à petit, en partant toujours des manifestations et des idées les plus saillantes, à négliger les indi-

DE LA MÉTHODE SCIKNÏIFIOÜE d’oBSERVATION. vidualités pour ne plus étudier que les types, à n’observer que les caractères communs et à laisser dans l’ombre les caractères individuels. Vous entrerez, en un mot, dans la voie scientifique. » [Leçons cliniques de médecine menîale, p. 7 et 8.)

C’est en nous plaçant sur le terrain des analogies, où nous convie M. Falret, que nous rapprochons par leurs caractères communs cette immense quantité de phénomènes de l’ordre intellectuel et moral particulier à l’aliénation. C’est en suivant cette.méthode qu’il nous est possible de rapporter à chaque espèce, à chaque genre, ce qui lui revient en réalité.

line suffit pas de savoir d’une manière générale qu’il existe chez les aliénés des troubles des facultés intellectuelles et affectives, des tendances spéciales à commettre des actes dangereux, immoraux. Mais il importe , de connaître que ces faits se reproduisent dans telle variété d’aliénatiôu plutôt que dans telle autre, sous l’influence de tel ou tel motif qui sur^t dans un délire plutôt que dans tel autre; La marche que j’ai suivie dans la classification et la coordination des actes dangereux chez les aliénés sera également celle qui me guidera dans l’examen des autres phénomènes qui constituent la folie. En agir autrement, serait tomber dans une des erreurs les plus communes aux personnes du monde qui ne connaissent guère les aliénés que par certains côtés saillants, exagérés ou empreints d’une généralisation trop grande pour être applicables à toutes les variétés d’aliénation.

Elles savent d’une manière vague, indécise, que, les aliénés sont incohérents, ridicules, extravagants en leurs idées et en leurs actes, ayant tous plus ou moins des idées fixes, ou se trouvant sous l’influence de passions à objets définis. Elles ignorent que ces malades ne sont guère susceptibles que de mouvements passionnés, et que leurs mœurs, leurs habitudes, leur langage, les sentiments qui les animent, leurs haines, leur jalousie, leur susceptibilité, leur irritabilité, tout, jusqu’aux expressions dont ils se servent, est en rapport avec le genre d’affection dont ils sont atteints. Elles leur prêtent une infinité de défauts ou de vices, et il est bien rare qu’elles leur accordent quelques bonnes qualités.

Les appréciations qui guident les individus étrangers à la médecine sont invariablement entachées d’exagération. Ils verront souvent l’activité intellectuelle, les éléments de la raison, là ou régnent déjà une grande désorganisation des idées, un commencement de démence. Us regarderont comme dangereux des individus qui ne sont que turbulents dans leurs actes,. et ils se confieront imprudemment à ceux qui, par la nature de leur maladie, méditent des projets de suicide, et qui souvent

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les exécutent au sein de leur famille, malgré les soins dévoués et la

surveillance dont ils sont l’objet, -

Par les mêmes motifs ils supposeront que tel aliéné est susceptible de guérison, lorsqu’il est déjà à une phase assez avancée de la paralysie générale, et ils mesureront la gravité du pronostic à l’exubérance des manifestations délirantes et des actes violents, lorsque c’est précisément l’inverse qui a lieu dans la plupart des circonstances. Ils admettront difficilement que tel ou tel acte dangereux, telle ou telle idée délirante, telle ou telle modification dans les fonctions organiques, soient en rapport avec le genre de la maladie. Ils auront peine à croire que ces actes, ces idées, ces modifications organiques sont pour nous des symptômes précieux à l’aide desquels nous établissons le diagnostic et le pronostic. D’un autre côté, enfin, ils ne se douteront pas qu’il n’est acte si insignifiant chez les aliénés qui ne soit motivé, qui ne se rattache chez eux à un système 'délirant, indice invariable d’une forme déterminée d’aliénation.

Bien plus grande encore sera la difficulté de faire comprendre aux parents et amis des malades que telle décision à prendre à l’égard de ces derniers leur causera plus de bien que de préjudice; qu’il arrive une phase de la maladie où la cohabitation au sein de la famille irrite les aliénés, exaspère leurs maux, complique la situation, et aggrave le pronostic.' Comment espérer vaincre de prime abord cette répugnance presque invincible pour les asiles d’aliénés et les autres milieux où sont traités ces malades ? On ignore généralement qu’ils sont tellement absorbés par l’idée de leurs propres maux, qu’ils n’éprouvent aucune sympathie pour les souffrances analogues aux leurs. Soit égoïsme, soit défaut d’appréciation, ils n’admettent aucune comparaison avec les maux qu’ils ressentent. Rien n’est comparable, disent-ils,, à ce qu’ils épi’ouvent, et on les voit souvent dans nos asiles envier la situation de ceux qui sont bien plus malades qu’eux. Ce sont des infortunés qui se méconnaissent, et lorsqu’ils peuvent discerner et comparer, c’est le signal d’un réveil de l’intelliligence, c’est le commencement de la guérison.

Enfin, on se fait difficilement à l’idée que dans les positions les plus désespérées que suscitent le trouble et le désordre des idées, il reste encore à ces malades assez de connaissance différentielle du bien et du mal pour se prêter à l’ordre et à la discipline d’une institution créée dans le but de leur amélioration. L’expérience de tous les jours nous apprend qu’il est possible défaire converger vers un but utile, raisonnable, une foule d’individualités souffrantes qui, dans leur isolement, se livrent aux conséquences naturelles et fatales du délire qui les égare. Que l’on soit bien convaincu aussi que dans l’étude que l’on voudrait entreprendre sur

DE LA MÉTHODE SCIENTIFIQUE d’OBSERVATION. les troubles delà raison, sur les perversions de la sensibilité et sur les autres phénomènes propres aux aliénés, il est nécessaire de faire la part de ce qui revient à la maladie elle-même, et de ce qu’il est juste de rapporter au milieu où vivent les aliénés et aux traitements exercés à leur égard. C’est pour n’avoir pas tenu compte de ces deux situations qu’un si grand nombre d’idées fausses et d’appréciations erronées ont été émises sur les caractères, les mœurs, les habitudes et les délires prédominants des aliénés, ainsi que sur les chances de la guérison.

Je n’ajouterai rien de plus en ce moment aux considérations qui viennent d’être produites. Je me contenterai de dire que les erreurs et les préjugés auxquels je fais allusion sont inévitables en dehors de l’observation naédicale. Je n’en fais, pas un reproche à ceux qui en sont entachés. Mais comme, d’un autre côté, beaucoup de personnes sont appelées à intervenir dans les décisions à prendre sur la séquestration et l’interdiction des aliénés, sur la responsabilité des actes qu’ils commettent alors qu’ils sont en liberté, sur le traitement à suivre à leur égard, il e^t nécessaire que les idées saines concernant l’état intellectuel physique et moral de ces malades sé propagent, et qu’une foule de préjugés ayant trait à la prophylaxie et à la thérapeutique des affections mentales s’évanouissent et se dissipent.

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