‹ Traité des maladies mentalesChapitre 17 sur 306 · DE LA PARALYSIE GÉNÉRALE CHEZ LES ANCIENS · texte numérisé non relu

DE LA PARALYSIE GÉNÉRALE CHEZ LES ANCIENS

douleurs qu’ils se font, exempts de tout souci , et comme affiliés aux divinités ; leur imagination ardente et mystique est facilement impressionnée par la musique, par tout autre moyen de récréation, par l’ivresse, par les exhortations. Ges malades sont en général maigres-, décolorés et affaiblis par le mal qu’ils se sont fait ou qu’ils cherchent à se faire (1). d

On pourra se demander inaintenant : Les anciens âvaiehtdls connaissance de certaines affections cérébrales particulières, de la paralysie générale des moderneSj par exemple, et du déliré aigu ? Nous répondrons à cela que des commentateurs ont trouvé dans quelques aphorishaeS des anciens les symptômes de la paralysie générale; Dans diverses parties de Ses œuvres, le père de la médecine parle de vmmpes-, de eonvulsims et de grineements de dents comme accompagnant des états de délire ; mais des recherches approfondies sur feè sujet né nous amèneraient évidemment à aucun résultat dont la science actuelle pût protiter. Ge qui est certain , incontestablCj c’est qu’ils établissaient une différence entre le délire chronique sans fièvre et cet état que les modernes ont désigné sous le nom de délire aigu. Dans la description de cette forme^ ils semblent faire allusion à différents délires qui éclatent dans les affections cérébrales ; car^ ainsi que nous Favoris déjà dit^ ils ne faisaient pas de l’aliénation mentale une entité pathologique spéciale sans rapport aucun avec toutes les modifications fonctiôftnelles que subit le cerveau sous l’influence des maladies qui peuvent frapper cet organe^

Dans la description du coma-, du carm, de la léthargie^ Soraniis mentionne dans chacun de Ces états « l’hébétude des sensj la lenteur extrême où Fabsence même des réponses ; la difficulté qu’oti éprouve à obtenir du malade qu’il montre sa langue ou qu’il la retire après l’avoir montrée ; l’immobilité qu’il Conserve lorsqu’on lui a donné une position , le tremblement de ses membres et de sa langüe ; l’oubli de demander l’urinoir, ou de s’en servir lorsqu’il Fa reçu.;. Dans un état plus avancé, on remarque la respiration stertoreüsej ou la lenteur extrême de Cette fonction , le gémissement qui Faccompagrie de temps en temps ; la sèmiocclusiori des yeux ^ le serrement des dents ou la chute de la mâchoire inférieure, le tressaillement des lèvres, la lividité des Ongles, l’état misérable du pouls, la rétraction des membres^ les emmlsiàm^ les sueurs froides et visqueuses au visàge et au cou , enfin l’écoulement involontaire de l’urine et des matières fécales (2); »

11 est possible, en forçant les analogies^ de trouver datis d’autres descriptions des anciens des symptômes propres à la paralysie générale des

(1) Trélatj Recherches historiques sur la folie, ouvr. cité. — (2) Ibid., p. 22*

16 ALIÉNATION DANS l’ ANTIQUITÉ. — CÆLIÜS AURELIANUS.

modernes ; mais encore une fois cette étude n’aurait aucun résultat. Ce qui est plus important à établir, au point de vue du pronostic surtout, ce sont les manifestations différentes du délire chronique et du délire, aigu. Le passage suivant de Cælius Aurelianus peut nous aider à comprendre ce que les anciens entendaient par frénésie.

Nous avons déjà vu que cet auteur définissait cette maladie : Trouble aigu des faeultés intellectuelles avec fièvre ardente, pouls petit et. fréquent, carphologie et croeidisme. 11 fait une différence essentielle entre la frénésie et l’aliénation.

« Dans la frénésie, dit-il, il y a toujours fièvre : le malade rit tout bas ou par éclats, chante, murmure, pousse les cris d’un enfant, ou, agité par une fureur non interrompue, se laisse difficilement contenir ; s’indigne contre ceux qui l’entourent, se frappe, déchire ses vêtements, ou bien veut se cacher par frayeur; pleure, ne répond pas à ceux qui lui parlent, tandis qu’il entretient conversation avec des êtres imaginaires, comme s’il les voyait,' souvent même avec ceux qui n’existent plus. Il se précipite sur les aliments et les boissons, les avale rapidement, ou les rejette après les avoir gardés quelque temps dans sa bouche. Ses yeux sont fixes, brillants, largement ouverts, sans aucun mouvement des paupières ou bien agités d’un clignotement continuel.... On le voit avancer fréquemment les mains au-devant de ses yeux comme pour prendre ou repousser quelque chose qui voltigerait près de lui. Ses joues sont tantôt colorées et tantôt pâles ; ses narines laissent souvent s’écouler du sang ; il fait entendre des grincements de dents; il prête l’oreille comme s’il entendait tout à coup un bruit qui le captive ; il affecte les positions les plus indécentes, essaye d’élever ses pieds jusqu’à ses épaules, attire toutes ses couvertures en haut. Son cou se gonfle, ses mains tremblent; son pouls devient plus fréquent, obscur et incertain, faible et vacillant comme une lampe peu à peu privée d’huile. 11 survient de la diarrhée, des hoquets; la langue s’embarrasse, l’articulation des sons est incompréhensible. Le malade tombe dans les convulsions ou le coma. .. Sa situation est toujours d’autant plus alarmante, qu’elle s’écarte davantage de l’état physiologique. »

Voilà une description qui peut appartenir également aux terminaisons fatales amenées par les affections aiguës ou idiopathiques du cerveau, y compris la paralysie générale, la méningo-encéphalite diffuse, ainsi qu’elle a été nommée dans ces derniers temps.

Quoi qu’il en soit, l’absence de fièvre dans l’aliénation constituait pour les anciens un caractère distinctif avec la frénésie, caractère qui ne laissait pas de susciter des incertitudes de diagnostic, car les auteurs les plus

IDÉES DES ANCIENS SUR LA PARALYSIE GÉNÉliALE.

éminents sont obligés d’avouei’ que quelques maniaques ont la fièvre. Cette distinction, dit formellement Cælius Aurelianus, est donc insuffisante, et la question, ramenée à ce point, ne recevra pour nous une solution satisfaisante que lorsque nous aurons à nous occuper pour notre propre compte des changements et des anomalies que la folie opère dans les conditions physiologiques de notre existence. Tout ce que nous pouvons dire d’avance, c’est que cette maladie demande à être étudiée comme toutes les autres, c’est-à-dire, dans ses phases initiales, dans son parcours et dans sa période de terminaison. A chacune de ces phases correspondent des états physiologiques et pathologiques différents," aussi bien que des manifestations intellectuelles en rapport avec l’état de souffrance de l’organisme.

Nous n’avons en ce moment qu’un seul but, réunir les premiers anneaux de la chaîne traditionnelle des idées anciennes pour les rattacher aux idées modernes, et initier progressivement le lecteur à la connaissance des différents troubles de l’esprit. Si donc nous résumons les éléments de la science de nos premiers maîtres sur les causes de la folie, sur la localisation de cette maladie, sur ses symptômes, sa marche, ses différentes formes, voici ce que nous pouvons conclure.

§ IV. — Résumé des idées des anciens sur la folie. 3>es rapports qui existent entre les délires spéciaux des aliénés et les idées régnantes d’une époque.

Les maladies du corps et les peines de l’esprit peuvent également amener cet état particulier, désigné sous le nom de folie, qui est une affection de longue durée [spatium longius recipAens) et ordinairement sans fièvre [absque febre).

Le siège de la maladie est le cerveau, qui peut être affecté primiti^•ement ou sympathiquement [per consensus) . La folie peut naître par toutes les causes qui amènent les autres maladies. L’intervention des dieux dans ^ les manifestations des actes délirants est positivement rejetée par Hippocrate et par les grands médecins de l’antiquité. La folie implique un état de souffrance de l’organisme, c’est une maladie [corporis affectus) (1).

Cette maladie a, comme toutes les autres, ses phénomènes initiaux et ses signes p^'opres qui se puisent dans les fonctions mêmes du lieu malade et dans les modifications quelles éprouvent (Galien).

(1) On comprend l’importance de cette doctrine dont la mise à néant ne tendrait à l ien moins qù’à ramener toutes les croyances du moyen âge touchant la manière d’interpréter l’état des aliénés. C’est de l’abandon du point de vue d’observation des anciens que sont dérivés tous les malheurs des aliénés qui, à certaines époques historiques, ont été regardés comme des possédés et des maléficiers, et punis en conséquence.

18 ALIÉNATION DANS l’aNTIQUITÉ. — CELSE.

Les symptômes corporels se déduisent de la lièvre, de l’absence de sommeil; des troubles de la digestion et des autres grandes fonctions de l’économie, de Valtéralion des humeurs et de toutes les perversions de l’organisme qui s'é révèlent par le changement de coloration de la peau, par l’amaigrissement, par l’insensibilité physique, par les illusions et les hallucinations des sens.

Le signe pathognomonique intellectuel par excellence est le délire ; mais il est bon de donner au délire sa véritable signification, car si toute folie est un délire, tout délire nest pas une folie.

« Avant toutes choses, il est bon de savoir que dans certains accès de fièvre, les malades extravaguent et tiennent des discours où il n’y a pas de sens. Ce symptôme est toujours fort grave, et il n’arrive jamais sans que la fièvre soit très violente; cependant il n’est pas toujours également dangereux, car ordinairement il ne dure pas longtemps, et la raison revient aux malades dès que la violence de l’accès est passé.

» Mais c’est une vraie frénésie lorsque le malade extravague continuellement, ou bien lorsqu’il se remplit la tête d’idées vaines et chimiériques, quoiqiiil conserve encore sa raison. La frénésie est parfaite lorsque l’esprit du malade est entièrement fixé sur ses idées.... Il est différentes sortes de frénésie (1).

11 y en a trois sortes, d’après Celse; ce sont : la manie, la mélancolie et le délire chronique. Toutefois l’observation des faits pathologiques ne permettait pas aux anciens, pas plus qu’elle ne nous permettra à nousmêmes ultérieurement, de se tenir dans ces trois types fondamentaux.

Nous avons déjà vu la différence qu’ils faisaient entre le délire chronique et le délire aigu (frénésie). La mélancolie ne pouvait rester non plus pour eux un type permanent, vu que l’observation leur montrait des malades tantôt tristes, tantôt gais ; les uns portés au suicide, les autres redoutant la mort ; les uns obsédés par des idées bizarres, systématiques, et les autres paraissant comme annihilés et frappés de stupeur.

Ils admettaient donc implicitement, dans leur forme chronique, le délire partiel ou systématique des modernes avec conservation apparente de la raison. Les descriptions qu’ils nous ont laissées d’une foule d’individualités bizarres, originales, le prouvent pertinemment.

Nous reconnaissons facilement chez ceux-ci le délire propre aux hypO“ chondriaques, chez ceux-là la forme délirante des épileptiques et des femmes

(l) Celse, Des trois espèces de folie, et particulièrement de la euration de la folie que les Grecs appellent frén'e'sie, iiv. III, chap. xvnn Cet auteur ne se prononce pas d’une manière aussi catégorique que les autres sur le siège des troubles de l’intelligence ; il les définit : corporis affeclus qui cerlis parii'nis assignari non possunl.

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