GUÉRISON.-— DÉMENCE. — MORT
plus forte, une raison plus droite, et l’harmonie de leurs fonctions physiologiques réagissait de la façon la plus heureuse sur les manifestations de la sensibilité.
Je ne puis nier que ces cas ne soient l’exception, et que les préjugés de beaucoup de personnes touchant les difficultés de guérir la folie n’aient malheureusement leur excuse dans l’observation des faits. La manière dont nous avons nôus-même examiné la complexité des causes de la folie, les occasions nombreuses que nous aurons ultérieurement de vérifier à quel point le pronostic plus ou moins favorable dépend de la nature spéciale de l’aliénation, de la facilité avec laquelle cette maladie récidive, sont des motifs qui justifient, jusqu’à un certain point, les appréhensions dont je parle. Toutefois ces motifs,- si fondés qu’ils soient, ne peuvent enlever à la folie le privilège et le caractère d’une affection curable;
Pourquoi, dit Esquirol, la doctrine des crises ne serait-elle point applicable à l’aliénation mentale ? I^a folie n’a-t-elle pas des causes, des symptômes, une marche qui lui soient propres? Pourquoi ne se jugeraitelle pas comme les autres maladies? Et ce grand médecin ajoute; « La guérison n est certaine que quand elle a été signalée par quelque crise senr sible. y) Lorsque la folie cesse tout à coup sans qu’on puisse en assigner la cause critique, on doit craindre d’avoir affaire à une folie intermittente. Si la folie passe si souvent à l’état chronique, c’est que les efforts critiques sont rarement parfaits et souvent avortés ; et il en est ainsi : 1“ parce que la maladie attaque des sujets affaiblis ; 2° parce que ses causés les plus ordinaires sont débilitantes ; 3“ parce que la susceptibilité des individus, l’atonie des symptômes, troublent la marche de la nature. {Esquiroi, Marche de la folie, t. l, p. 81.)
Les crises sont physiques pu morales. La folie peut être jugée par là fièvre,parleshémorrhoïdes, par l’apparition des règles, par les différentes excrétions et sécrétions. On possède des milliers de faits où la réapparition de certains exanthèmes, le rétablissement de certaines évacuations supprimées, ont rétabli la raison. Des émotions de l’ordre moral, quoique infiniment plus rares, ont produit le même résultat favorable. J’en citerai des exemples remarquables dans le chapitre spécial où j’aurai à lexaminer la conduite à tenir dans l’occürrence des maladies incidentes qui compliquent la folie, et qui déterminent souvent des crises de bonne nature; C’est là une partie très importante du traitement.
Cependant il s’en faut que la guérison soit toujours amenée par les crises. La folie se juge aussi par résolution.
« La décoloration de la face, qui était d’un rouge vif ou brun terreux, la souplesse de la peau, la liberté des excrétions, le retour de la sensi-
CüfeABiLiTÉ bE La foLie (cmses). Zl95
bilité morale, présagent une guérison prochaine. Elle est parfaite si, le malade étant rendu à la raison, les évacuations habituelles se rétablissent ; si le convalescent revient à ses habitudes, à son caractère. Mais si le sommeil, l’appétit, les excrétions rentrent dans l’état normal, et que le délire ne diminue pas, si la sensibilité morale ne se manifeste pas dans la même proportion, la folie passe à l’état chronique ou dégénère en démence. » (Esquirol, fôfd., p. 82.) D’autres signes encore indiquent la tendance à la guérison : c’est d’abord le retour à l’embonpoint avec la diminution progressive du délire; l’obésité est un signe de démence si la folie persiste. Esquirol appelle ensuite l’attention sur une terminaison èritique à peine croyable, et dont l’expérience journalière confirme la vérité : c’est l’amaigrissement porté Jusqu’au dernier degré du marasme. « Ilest, dit ce grand observateur, des aliénés qui ne reviennent à Ja vie et à la raison qu’après avoir frappé à la porte de la mort. »
On conçoit que les proportions dans la curabilité de la folie doivent intéresser les médecins. La curabilité pour ce qui regarde les cas particuliers se mesure au pronostic plus ou moins favorable qui se déduit de la nature de la maladie et des conditions d’âge, de sexe, de tempérament, d’influence héréditaire, etc. Je vais dans un instant émettre quelques considérations à ce sujet. En général, dans nos asiles, les guérisons sont évaluées au tiers des entrées, et c’est dans le premier mois que les rémissions sont le plus nombreuses. Toutefois, si l’on fait la part des phases de rémission et d’in térmittenee que nous avons vu constituer le caractère essentiel des affections nerveuses, on acceptera sans peine que le terme moyen de la Mie déclarée ne soit pas moms dé cinq à six mois, quoiqu’il existe des malades dont la guérison ne s’inaugure que dans la deuxième, et même dans la' troisième année. Passé Ce temps, les aliénés, sauf de bien rares exceptions, sont inévitablement voués à la démence.
Dn pronostic. — Lé pronostic, ainsi que je l’ai dit, se déduit de la nature de la maladie. Je devrais ajouter qu’il dépend aussi de la marche imprimée à l’affection par les crises qui la compliquent, par l’intensité, la fréquence et la durée des périodes alternantes, par le traitement plus ou moins rationnel qui a été inauguré dans la phase initiale de la folie ;
Du pronostic dans ses rapports avee la nature de la maladie. — De toutes les variétés de folie ce sont les aliénations héréditaires qui se relient de la manière la plus étroite aux conditions intimes de l’existence intellectuelle des individus, et qu’on peut, jusqu’à un certain point, appeler des affections totius substantiœ.
Les folies par intoxication se guérissent très bien lorsqu’il ést permis de soustraire ultérieurement les individus aux causes qui agissent d’une
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manière si déplorable sur leur dégénérescence intellectuelle, physique et morale.
Les transformations maladives amenées par l’épilepsie, l’hystérie, l’hypochondrie, sont de natui’e très grave, lorsqu’elles se compliquent de systématisation délirante fixe, de tendance au suicide et à l’homicide, de propension irrésistible à des actes excentriques, désordonnés, dénotant une grande perversité instinctive et se manifestant d’une façon périodique. Les folies sympathiques se reliant le plus ordinairement à des perturbations de l’ordre physiologique, on conçoit que le praticien se trouve sur un terrain favorable à l’intervention de l’art médical. Les guérisons sont nombreuses dans les folies qui se rattachent aux perturbations sympathiques exercées sur le cerveau par la grossesse, les suites découché, la menstruation, par les troubles divers et si nombreux des fonctions intérieures et assimilatrices : Sublata causa, tollitur effectus. Mais la situation devient critique, lorsque la cause ayant été efficacement combattue, le délire persiste et se montre comme le symptôme d’une affection cérébrale idiopathique. Il est à craindre, dans ces cas, que la cause déterminante ne: soit compliquée d’une cause prédisposante de nature insidieuse, comme l’hérédité, par exemple.
Les folies idiopathiques présentent, à certaines périodes de leur évolution, une incontestable gravité. Si les troubles intellectuels en l’apport avec la simple congestion du cerveau, l’hypérémie de cet organe, peuvent être combattus avec succès, il n’en est plus de même lorsque le désordre des idées coïncide avec la formation et l’existence des fausses membranes de l’arachnoïde, avec des épanchements et des exsudations plastiques, avec le ramollissement de la pulpe cérébrale, ainsi que les transformations dégénéi’atives de cet Organe. Le mot seul de démence emporte, au point de vue du pronostic, la plus triste des significations.
Du pronostic relatif aux symptômes et à la marche de la maladie. — Les vésanies qui se compliquent de tendance au meurtre, au suicide, au vol, <à l’incendie, ou à tout autre acte dépravé, sont, sans aucun doute, plus graves que les autres. Il s’en faut, néanmoins, que les aliénés meurtriers ou suicides soient incurables, ainsi que le veulent certains auteurs. J’ai constaté des guérisons éclatantes chez des individus qui avaient commis des suicides et des homicides (1).
(t) A l’asile, dont j’ai été prinütivement médecin en chef, était entrée vers 1825 une femme qui, dans un accès de suicide compliqué d’homicide, s’était Jetée à l’eau avec ses deux enfants. La femme fut sauvée, mais les enfants périrent. Cette femme guérit, se remaria et eut d’autres enfants. En 1850, elle vivait encore, et jamais, depuis sa sortie de l’asile, sa santé intellectuelle et morale n’avait été ébranlée.
AVEC LES SYMPTÔMES ET La MARCHE DE LA MALADIE. ^97
Les illusions et les hallucinations qui compliquent la folie ne font naître un pronostic funeste que lorsque ces symptômes tendent à se constituer d’une manière permanente, comme par l’effet d’une habitude cérébrale. Leur persistance, alors que les phénomènes d’excitation ont disparu , doit faire craindre que l’état chronique ne soit irrémédiable.
Les phases alternantes de dépression et d’excitation {mélancolie et manie des auteurs) ont fortement préoccupé les médecins au point de vue du pronostic.
Lorsque les phases de dépression se prolongent outre mesure, on peut redouter qu’elles ne soient l’indice d’une terminaison défavorable. Mais je suis de l’avis de M. Guislain, qui range parmi les exagérations, en fait de pronostic, là sentence de Lorry : Melancholiæ curatio perdifficilis. Le savant médecin de Gand dont l’expérience est si consommée en fait de maladies mentales, range la tristesse morbide parmi les affections mentales qui admettent assez ordinairement une terminaison heureuse. Il dit aussi : « G’est la manie aiguë qui, parmi les différentes formes de l’affection de ce nom, guérit le plus souvent et avec le plus de promptitude. » (Guislain, ouvr. cit., t. II, p. 234.) :
Le pronostic est d’autant plus favorable que les périodes de rémission sont de courte durée. Le retour régulier de certains phénomènes périodiques avec un caractère invariablement le même est d’un mauvais augure. La transition à la démence est imminente lorsque la périodicité se complique d’actes de plus en plus désordonnés, de dépravation dans les sentiments, de rires immodérés et sans motif, d’oubli de toutes les convenances, de monologues et d’une foule d’autres actes bizarres, excentriques, dangereux, qui, se séparant de plus en plus des causes génératrices de la folie, constituent cet état fixe, irrémédiable, nouveau, pour ainsi dire, eu égard aux habitudes antérieures du malade et à la marche ordinaire des maladies mentales, dont j’ai cru devoir faire un genre particulier, la démence {forme terminatiue) (1). On doit être sur ses gardes, lorsque l’on constate, ainsi que dit Guislain, un affaiblissement peu rapide,
(1) C’est dans ces situations extrêmes que se maniféstent ces oppositions continuelles des malades que M. Guislain désign^ sous le nom de maladies des volitions : ne pas vouloir s’habiller, ne pas vouloir se déshabiller, ne pas vouloir rester dans son lit; vouloir se coucher sur les dalles ; ne pas vouloir changer de linge, ne pas vouloir parler, ne pas vouloir manger, ne pas vouloir se laisser tâter le pouls, etc.... On peut encore ajouter à cette triste nomenclature les malades qui déchirent leurs vêtements, qui se lacèrent la figure, qui ramassent des ordures, qui mangent leurs excréments, qui ont des gestes automatiques, qui se balancent d’avant en arrière ou latéralement, etc. Toutefois ces symptômes sont moins défavorables lorsqu’ils se rattachent à un état aigu ; ils n’impliquent pas alors l’incurabilité.