DE LA FOLIE HÉRÉDITAIRE CHEZ LES FEMMES
trique , désordonné, et qu’elle supposait lui avoir été écrites par des
personnages distingués.
On conçoit ce qu’une pareille conduite dut jeter de trouble et de désordre dans l’existence d’un homme pacifique marié à une pareille aliénée. On espérait que les conditions nouvelles créées par la maternité modifieraient des tendances aussi excentriques, mais il n’en fut rien. Madame P.. . ne s’occupa en quoi que ce soit de sa fille, qui lui était aussi indifférente qu’une étrangère et que souvent elle maltraitait, et bien que le mari eût enlevé à sa femme le maniement des affaires d’intérêt, notre malade trouvait moyen de contracter des dettes pour satisfaire à son besoin maladif de locomotion. Elle allait à Paris, où elle fréquentait des auteurs célèbres, des hommes excentriques et des femmes- intrigantes. Elle se fit auteur elle-même, et publia des romans dont le style, les idées et les sentiments réflétaient les dispositions maladives de son esprit , et qui, il faut le dire à la honte d’une époque avide de productions de ce genre, trouvèrent des lecteurs et même des admirateurs. M. P... eut beaucoup de peine à faire renfermer sa femme, dont les réponses lucides et raisonnables ne semblaient pouvoir donner prise à un diagnostic de folie. Les choses en arrivèrent cependant à un point tel, qu’il fallut prendre un parti définitif, et madame P... fut confiée à mes soins.
A l’asile, où elle fut isolée, madame P... se présenta avec les caractères maladifs propres à cette variété d’aliénés, et que j’ai déjà décrits. Elle passait des périodes entières dans un état de paresse indicible, de torpeur et de demi-hébétement. Puis bientôt elle se manifestait avec tous les symptômes de la phase d’excitation, c’est-à-dire désordre extrême en ses idées et ses actes, projets chimériques, récriminations de toutes sortes contre son mari et sa famille, rédaction de lettres, de mémoires pour prouver qu’elle n’était pas aliénée. L’existence de ces sortes dè malades est une énormité perpétuelle, une suite d’oppositions et de contrastes incroyables ; ils passent d’un extrême à l’autre presque sans transition, et le point de jonction entre l’exacerbation du délire et l’état de souffrance dé l’organisme, quoique réel, est souvent difficile à saisir. La transition se manifeste parfois avec l’instantanéité d’une attaque d’épilepsie. Ces malades semblent défier toutes les prévisions, et déjouer l’observation de ceux qui ne connaissent pas les variations infinies que la maladie imprime à leur manière d’agir, de penser et de sentir. Je n’en donnerai dans ce cas qu’une seule preuve. Après avoir écrit des romans plus ou moins licencieux, madame P... se sentit tout à coup prise d’une grande ardeur pour les choses religieuses, elle qui n’avait jamais eu, ni la croyance qui se base sur le raisonnement, ni la foi naïve qui part directement du cœur
OBSERVATIONS
et qui émane des sentiments. Elle avait lu dans un journal rannonce d’un prix offert par une Académie de province à l’auteur du meilleur ouvrage qui réfuterait les objections du protestantisme. Elle partit de cette donnée pour se mettre au travail avec la même ardeur qu’elle avait montrée dans la production d’œuvres immorales.
2° Madame G..., dont la mère a été traitée à l’asile Saint-Yon comme mélancolique avec tendance au suicide, a montré dès l’âge le plus tendre, des dispositions singulières à des actes excentriques , désordonnés, et empreints le plus souvent d’une grande irritabilité et d’anomalies extrêmes de la sensibilité, ainsi que cela s’observe chez les jeunes filles hystériques. Ces phénomènes s’étaient déjà montrés avant l’époque de la puberté, et l’avénement des règles, loin de changer ces dispositions maladives, ne fit que leur imprimer une forme plus caractéristique.
La jeune fille avait été fiancée à son cousin germain, et ce dernier m’a avoué depuis, qu’en présence des scènes de violence de sa future et des nombreuses anomalies de son caractère, il faillit renoncer à un mariage dont l’avenir ne lui paraissait pas rassurant. Toutefois on insistait tellement sur les conséquences de ce mariage dans l’intérêt même de la santé de la jeune fille, que la cérémonie eut lieu. Mais les tristes prévisions du mari ne tardèrent pas à se réaliser. Le (îaractère névropathique, irritable et hypochondriaque de sa femme, se montra sous ses formes les plus variées et les plus imprévues. Elle força son mari à de fréquents changements de résidence qui compromettaient sa position. Elle l’accusa ultérieurement de choses improbables. M. X... occupait une position financière, et madame G... alla jusqu’à écrire au procureur impérial que son mari se rendait coupable de malversations. Elle-même se chargeait de le compromettre en dénaturant les chiffres de ses livres. Appelée aü parquet pour rendre compte de ces faits, madame G... donne pour motif de sa conduite qu’elle désirait faire perdre sa place à son mari, afin de diminuer ses ressources et l’empêcher de se livrer à des débauches secrètes dont elle l’accusait injustement.
Aujourd’hui cette jeune femme, à peine âgée de trente-deux ans, est confiée à mes soins. La justice ne trouve pas motif à son interdiction, parce elle répond sensément aux rpiestions ordinaires que les magistrats posent aux malades dans des occurrences semblables ; mais mon appréciation médicale est formelle, positive : elle se résume dans les conclusions suivantes, qui indiquent la nature, la marche, le développement et la terminaison probable de cette triste folie héréditaire :
Faiblesse intellectuelle congénitale par suite de transmissions héréditaires de mauvaise nature. Impossibilité de se conduire sensément au
558 DURÉE CONSIDÉRABLE DES PÉRIODES D’aGITATION ET DE BÉMITTENCE. dehors et d’élever ses enfants, en raison d’un besoin maladif de changement de lieu, d’une indifférence complète pour les siens, d’un véritable trouble des sentiments qui ne peut qu’exercer une action funeste sur la santé des enfants. Prédominance actuelle d’idées bypocliondriaques ; la malade croit avoir toutes sortes de maladies. Il est vrai que son tempérament est épuisé. Au dehors elle suivait les régimes les plus excentriques, l’hygiène la plus désastreuse. Ici elle cherche à Se soustraire à ce qui lui est prescrit dans l’intérêt de sa santé. Le désordre est aussi complet dans ses idées que dans ses actes. Si on ne la surveillait incessamment, elle se laisserait aller à un véritable état de dégradation physique pour ce qui regarde les habitudes et l’hygiène propre à là femme. Elle n’a ni prévision, ni préoccupation, ni souci de l’avenir; son esprit s’affaiblit de plus en plus, et, malgré les apparences extérieures de raison quand cette malade est mise en présence, des magistrats, je n’hésite pas à conclure que la démence est imminente, et que cette femme est vouée à l’incurabilité.
3° Les périodes de rémittence sont quelquefois d’une durée incroyable chez les malades de cette catégorie, et alternent avéc des phases très longues d’agitation, ou tout au moins avec des troubles notoires dans l’exercice des facultés intellectuelles ou affectives.
Madame X..., née d’une mère aliénée, présenta dans son enfance et sa première jeunesse des dispositions intellectuelles remarquables. Â seize ans, elle concourut, à l’insü de ses parents, pour une question de littérature posée par une Académie de province, et rempoidà le prit. Mariée à dix-huit ans, elle tomba progressivement dans une torpeur très , grande et dans un anéantissement singulier. Elle était indifférente à tout, et ne s’occupait pas plus des intérêts de sa maison que de l’éducation de ses enfants. On la voyait, dans le comptoir de son mati, qui était commerçant, répondre avec indifférence aux acheteurs ; elle ne se donnait pas la peine de discuter le prix des marchandises ou d’exciter les désirs des clients. Tout le monde s’était accoutumé â cet état d’apathie extrême, et personne ne pouvait regarder cette situation comme une période de rémittence. Mais la scène va changer, et noUs allons assister à révolution d’un ordre nouveau de phénomènes pathologiques, ainsi que cela s’observe dans la folie héréditaire.
On ne tarde pas à s’apercevoir que les mouvements de madame X.. . deviennentplus actifs et que son mutisme habituel faitplace à une expansion plus grande des sentiments. Bientôt elle ne peut rester en place, et son babil devient intarissable. Les phénomènes d’excitation prennent sur ces entrefaites une proportion telle, qu’on est obligé d’isoler la malade
TRANSMISSION PLUS COMPLÈTE DÉS TENDANCES :MALADIVÉS SIMILAIRES. 559 et de la confier à mes soins. Péndant lés deux années qu’il m’a été donné d’observer madame X..., je n’ai jamais assisté à un pareil déploiement de cette activité intellectuelle sans but ét sans profit, qui est le propre de l’état mental des aliénés héréditaires. Notre malade, qui est un type dé feette variété, avait accepté le rôle de redresser lés erreurs et les injustices dont les aliénés sé prétendent si souvent les victimes. Elle recevait leurs plaintes, leurs réclamations, rédigeait pour ses compagnes d’infortune des lettres, des mémoires, comme aurait pu faire le meilleur avocat ; elle analysait, commentait lés motifs qui les faisaient agir, rectifiait parfois leurs erreurs de perception avec uiié lucidité ét un bon sens qiii hüus étonnaient ; elle s’intéressait au corps médical de l’asile, demandait pour nous des titres, dés décorations, et sè désespérait de iie pouvoir îlôüs insuffler sa manie ombiHèns'e; elle était, en un mot, dévorée d’üne activité fébrile qui surexcitait ses facultés intellectuelles, et dont lès auteurs ont Cité tant d’exemples sans lés rapporter à leurs véritables Causés. (Voyez De rawgmentàiion de Veœtivii’é iniellectuèlle chez les dliênis; interprétation de te phénomémè, p. ü28 et Suiv.)
4“ La transmission héréditaire des tendances maladives délirantes similaires m’a paru plus complète Chez les femmes que chez les hommes.
Dans un cas dé mauvais instincts héréditaires dottt j’ai le triste spécimen sOüS les yeux, des parents livrés à l’alcoolisme ont transmis à leur fille cette funeste habitude. Dès l’àge de huit à néüf afiS, celte ènfaht oii- Vrait les armoires, descendait â la cave, ét cherchait de toütê manière â assouvir sa détestable passion. Mariée depuis à un homme très honorable, qui Ignorait le funeste penchant maladif de sà fiàncéé, elle désola sa nouM lie famille par les excès lès plus honteux. Placée à Saint- Yen, nous 1 avons soumise à dëS épreuves de dix-huit mois à dèux ans, et puis, sur la demande de son mari et â rinstigatioh dès promesses de la malade elièmêméi nous l’avons renvOyée. Mais chaque fois elle a récidivé, ét pour ainsi dire sans transition. G’était le lendemain de sa sortie que cette malheureuse recommençait sés orgiës. Plongée aujourd’hui dans l’état le plüs abject de la dégradation physique et morale, elle hoUs offre un exemple frappant de rinfluenCë èxeCcée par lés transmissions héréditaires de mauvaise naiurè.
Unè dame qui a été confiéè à mes soins, ët dont jè vais citer dans un instant la guérison, ainsi que lès moyens employés pour atteindre ce résultat, éprouvait dans son état de dépréssion mélancolique les înèmés sensations maladives, et manifestait dès idées délirantes dans le genre de celles que l’oll avait observées chez Ses ascendants maternels. La mère avait des frayeurs continuelles, et ressentait un feu intérieur ; elle se
560 DÉPRAVATION EXTRÊME DU SENS MORAL CHEZ DES FEMMES, croyait destinée à être renfermée vivante dans une chaudière bouillante. Le frère de sa mère, un médecin, vivait dans des craintes continuelles, et se disait condamné à périr du supplice de la croix ; on devait, en outre, lui verser du plomb fondu dans la tête. Notre malade a été tourmentée toute sa vie par un état d’impressionnabilité douloureuse, et, à l’en croire, elle n’avait d’autre perspective que de finir sur un bûcher, comme sorcière et possédée du diable. [Sensations internes des hyj3ochondriaques.)
5" Enfin, on se tromperait grandement, si l’on croyait qu’en raison de leur sensibilité plus exquise, de leur éducation, de leur but d’activité sociale plus restreint et plus spécialement consacré à la vie de famille, les femmes sont moins sujettes que les hommes à ces manifestations délirantes des actes dont j’ai donné déjà des exemples, et dont la perversité atteint parfois les dernières limites de ce que l’imagination peut concevoir. Ces faits déplorables s’observent également dans les deux sexes, et se révèlent parfois avec une intensité et une perversité plus grandes chez les femmes. Les affections spéciales des centres nerveux, les transmissions héréditaires de mauvaise nature retentissent d’une manière non moins fatale sur leurs facultés intellectuelles et affectives.
J’ai en ce moment même sous les yeux des exemples de ces situations anormales bien propres à faire réfléchir le médecin, le philosophe et le législateur. Ils nous sont donnés par des femmes qui, dans leurs exacerbations périodiques, manifestent les plus mauvaises tendances du cœur humain. Leurs cris, leur agitation, ne sont rien en présence de leurs instincts de destruction et des tendances immondes qui les ravalent audessous des plus vils animaux. Les aliénées qui nous présentent ces tristes phénomènes ont le plus ordinairement été condamnées à des peines afflictives. C’est dans l’état de vagabondage créé par la maladie, que Injustice humaines’ est emparée de ces malheureuses qui, en raison de leurs instincts maladifs, se livraient ^périodiquement à la fainéantise, au vol, à l’ivrognerie. Quelques-unes, sans commettre aucun de ces actes répréhensibles, étaient incitées, poussées, comme elles disent, à quitter leurs maris, leurs enfants, leur famille, et à changer de milieu sans but préconçu. L’observation n’a pas tardé à nous apprendre que ces femmes descendaient par voie héréditaire de parents aliénés ou ivrognes, ou bien encore d’un père ou d’une mère qui avaient déjà été condamnés à des peines afflictives. Dans d’autres circonstances, les ascendants s’étaient fait remarquer par la faiblesse congénitale de leur intelligence.
Je ne saurais oublier l’état de fureur extrême, avec manifestation des plus mauvaises tendances instinctives, dans lequel a succombé, dans notre
INFLUENCE FATALE DES MILIEUX d’ÉDUCATION. 561
asile, une femme de soixante et quinze ans, qui était, en outre, affligée d’une maladie organique du cœur. Cette femme, dont les exacerbations maniaques dépassaient en intensité tout ce que j’ai vu sous ce rapport, avait des périodes de rémission dans lesquelles il lui était possible de rendre compte de son état. Animée de sentiments religieux qui n’avaient jamais complètement disparu malgré leur obscurcissement, elle priait qu’on ne lui imputât point à mal ses méchancetés. Elle se disait née malheureuse par la faute de ses parents. Son père était un ivrogne et sa mère était morte aliénée. Des cinq enfants qu’elle avait eus, aucun n’avait échappé à la fatalité de la transmission héréditaire. Un d’eux s’était suicidé ; deux autres subissaient une condamnation infamante, une de ses filles était aliénée et l’autre dans un état de demi-imbécillité.
Souvent même il arrive que dans les classes pauvres l’hérédité agit avec une double influence. Je veux dire par là que le milieu où sont élevés les enfants, bien loin de rectifier leurs mauvaises tendances, ne fait que les activer. Le défaut absolu d’éducation, le manque de bons exemples, ne peuvent que précipiter l’instant fatal où se manifeste naturellement, soit par les idées, soit surtout par les actes, la folie héréditaire.
Ce qui manque aux enfants nés dans ces conditions malheureuses, c’est l’éducation maternelle première, qui, grâce à une foule desoins attentifs, de caresses instinctivement ingénieuses, d’une longue incubation morale, si l’on peut s’exprimer ainsi, nous enfante à la vie spirituelle comme nous avons été enfantés à la vie physique, et nous rend deux fois les fils de nos mères.
Cependant, en dépit de l’influence heureuse de l’éducation première, nous avons vu que la folie héréditaire se rattachait dans de nombreuses circonstances et cela d’une manière impérieuse, nécessaire, fatale, à sa cause génératrice. A mesure que nous avançons dans cette étude, nous voyons apparaître l’affaiblissement progressif des facultés intellectuelles et prédominer les plus mauvaises tendances de la nature humaine, quels que soient, du reste, le rang, le sexe, la position sociale, l’éducation des individus. Les aliénés héréditaires de la troisième classe serviront de transition à cette variété d’êtres dégénérés, vulgairement connus sous les dénominations d’mèéa/es et d’iWm^s (1).
(1) Dans son excellent ouvrage (Traité philosophique et physiologique de l’hérédité naturelle), M. le docteur P. Lucas a cité des exemples bien frappants de propensions héréditaires et de penchants aüx crimes contre les personnes et les propriétés. (Voy. t. I, § V, p. 481 et suiv.)
562 FOLIES Héréditaires. — tendances innées pour le mal.