‹ Traité des maladies mentalesChapitre 22 sur 306 · TRAITEMENT PHYSIQUE ET MORAL DE C. ADRELIANÜS · texte numérisé non relu

TRAITEMENT PHYSIQUE ET MORAL DE C. ADRELIANÜS

malade, par les voyages et les distractions, lorsque la cliose était indiquée, et par tous les moyens en un mot que les modernes ont décorés du nom de traitement moral.

Toutefois, comme si à toutes les époques il était impossible à l’universalité des médecins de tomber d’accord et sur la manière de considérer une maladie, et sur le meilleur mode de traitement à employer, il ressort de l’étude des anciens qu’il existait une démarcation profonde entre les sectateurs d'une thérapeutique violente, tant au point de vue physique qu'au point de vue moral, et les partisans d’un traitement plus rationnel et plus, humain. Cette disposition de l’esprit médical mérite d’autant plus d’être prise en sérieuseeonsidération, que des tendances analogues se sont montrées chez les médecins jusque’ dans ces derniers temps (1).

§ VII. — Condamnation de la thérapeutique violente et des moyens de coercition à l’égard des aliénés,

Soranus condamne Asclépiade et Praxagore de conseiller dans les affections cérébrales, et principalement la léthargie, l’emploi des médicaments excitants, tels que le vin pur, le poivre, l’absinthe, le musc, lecastoréum, la rue, les baies de laurier, et les substances propres à favoriser l’éternument, ou à impressionner désagréablement l’odorat, telles que la laine, la corne ou les cheveux sur le charbon. Il regarde ces médicaments comme incendiaires. Si des organes aussi vigoureux que les pieds, dit-il, quand ils sont malades, deviennent plus souffrants à la suite du plus petit mouvement, combien doit être augmentée par le plus léger exercice ou par la plus petite excitation l’inflammation d’un organe aussi délicat et aussi sensible que le sont le cerveau et ses membranes. Il ne peut venir à l’esprit d’aucun médecin de dissiper l’ivresse par l’ivresse : or, cet état est une véritable affection cérébrale de courte durée. Les ivrognes qui continuent longtemps finissent par tomber dans l’aliénation ou dans la privation presque absolue de sommeil.

Les anciens étaient universellement d’accord sur l’importance des émissions sanguines; la dissidence, comme cela existe encore du reste pour les modernes, ne portait que sur le moment opportun de cette pratique. Le même Asclépiade, dont Cælius Aurelianus combat la méthode parfois trop exagérée, dit que c’était égorger les frénétiques que de les saigner, parce que la frénésie est toujours accompagnée d’une fièvre aiguë, et qu’il pensait qu’il n’était jamais avantageux de saigner que dans la rémission de la fièvre ; il tâchait d’endormir les malades en leur faisant beau-

(1) Sous le nom de no-reslraint , les médecins anglais préconisent aujourd’hui un traitement qui consiste dans l’abolition de tous moyens coercitifs.

28 ALIÉNATION DANS l’aNTIQüITÉ. — TRAITEMENT,

coup de frictions.. .. Celse, un des admirateurs d’Asclépiade et son commentateur, dit avec assez de justesse, à propos des perplexités des médecins dans certaines circonstances déterminées, que lorsque le danger est pressant, on fait avec raison bien des choses qu’il ne faudrait pas faire dans d’autres circonstances. A propos de la saignée, il ajoute : « Il est des temps, même dans la fièvre continue, où, si elle ne diminue pas, du moins elle ne va pas en augmentant; et si ce moment n’est pas plus avantageux pour faire des remèdes, on ne peut disconvenir qu’il ne soit assez favorable. On doit même saigner si les forces du malade le permettent (1). »

Quoi qu’il en soit, les anciens ne s’en tenaient pas, dans le traitement des émissions sanguines chez les aliénés, à la seule saignée du bras, et en cela leur manière de faire doit être conseillée. L’application des ventouses scarifiées sur la tête, la saignée des veines du pied, des veines frontale et linguale, celle de l’artère temporale même, étaient en rapport avec des indications curatives que nous avons trop négligées peut-être, sans compter que la réaction très juste, en principe, qui s’est établie contre les saignées exagérées chez les aliénés, nous a fait trop abandonner aussi ce mode précieux de traitement. Une simple citation de Cælius Aurelianus va nous faire voir avec quel soin les anciens déduisaient les indications à suivre de la situation pathologique des individus.

a Si la maladie demeure stationnaire, dit le traducteur de Soranus, on applique et l’on promène des ventouses scarifiées, d’abord à la poitrine, entre les épaules, car ces régions supérieures ont d’étroites connexions avec la tête, puis à l’occiput, au ventre et aux tempes. Mais ces applications à la tête ne doivent être ni trop rapprochées, ni trop largement faites, car leur trop vive excitation, au lieu de n’agir que sur les tégumentSj appellerait le sang des autres parties du corps sur celle qui est déjà malade et augmenterait conséquemment l’aliénation. Les sangsues pourront être aussi apposées au front et aux tempes, en ayant soin de favoriser ensuite l’écoulement du sang par des cataplasmes de pain ou par toute autre substance adoucissante, ou par des éponges imbibées d’eau chaude. Si les symptômes persistent, on remettra ce même moyen en usage, le second et le troisième jour, et plusieurs fois au besoin. Si les régions couvertes de ventouses et les piqûres de sangsues sont douloureuses, on les humectera soit avec de l’huile, soit avec une décoction d’eau de mauve, et l’on y fera des onctions de cérat (2). »

Les indications sur la nécessité de l’isolement de ces malades décèlent,

(1) Celse, liv. III, chap. xviii : Des trois espèces dé folie, et particulièrement du traitement de la folie que les Grecs appellent frénésie.

(2) Cælius Aurelianus, lib. I, cap. xi.

Page 1