TRAITEMENT PHYSIQUE ET MORAL DE C. AURELIANUS
cliez les anciens, une connaissance approfondie de toutes les circonstances qui peuvent activer ou modifier le délire des aliénés. « S’ils ont de la crainte ou du respect pour une personne, dit Soranus, il ne faut pas qu’ils la voient souvent; les fréquentes entrevues compromettent un pareil ascendant. Mais en cas d’utilité, et lorsqu’ils résistent aux volontés de ceux qui les entourent, il faut recourir à cette autorité delà crainte ou du respect. »
Mais la seule influence morale de ceux qui entourent les aliénés ne pouvait toujours suffire, et cela se conçoit facilement. Nous en avons déjà dit assez pour faire entrevoir que s’il est des aliénés doux et tranquilles, d’autres dont le délire circonscrit à un petit nombre d’objets accepte assez bien l’influence de la loi morale et de la discipline, il en est dont l’exaltation sensoriale provoque tous les phénomènes du délire aigu ou delà manie dans ce qu’elle a de plus violent. Que faire dans cette situation perplexe, où la lutte est imminente entre l’être privé de raison et transporté par sa fureur, et celui qui, à titre de parent ou d’ami, de médecin ou de gardien, est chargé de réprimer d’aussi déplorables écarts?
Ici s’établit nettement la démarcation qui sépare le traitement coercitif, violent si l’on veut, de ce traitement plus philosophique, plus humain, qui consistait surtout à recourir à la douce et salutaire influence de la morale, aux préceptes de la raison, à la logique même, pour combattre les écarts d’une imagination en délire, imitant en cela les philosophes qui combattaient par la même méthode les erreurs de l’esprit, les égarements des passions.
Mais en acceptant cette méthode des moralistes et en cherchant à l’appliquer aux aliénés, Soranus, Cælius, Arétée, Asclépiade même, Celse et tous ceux qui entrèrent dans cette voie restèrent médecins, c’est-à-dire qu’ils ne considérèrent jamais cette hygiène de l’âme, cette direction logique à imprimer aux idées, que comme le complément nécessaire d’un traitement physique qvà. mît les aliénés à même d’accepter le bénéfice de cette médication que les médecins modernes ont décorée du nom de traitement moral. ~ -
Les célèbres médecins que je viens de citer sont évidemment les interprètes de cette philosophie pratique, dont Pythagore et Platon sont les plus illustres représentants, et qui ne désespère pas de faire pénétrer la douce et salutaire influence de la loi morale jusque dans les cœurs les plus pervertis, influence qui, dirigée dans le sens du traitement des aliénés, produit les résultats les plus admirables. Il serait souverainement, injuste de ne pas donner à l’antiquité la part qui lui revient dans ce résultat, dont l’époque moderne s’est fait un si juste titre de gloire.
ALIÉNATION DANS l’aNTIQUITÉ.— TRAITEMENT.
Plus j’examine la question , plus je reste convaincu que les doctrines des philosophes exercèrent une heureuse influence sur la direction des idées médicales, à propos du traitement de l’aliénation. Il ressort aussi de mes études la conviction que les anciens avaient implicitement formulé le principe que les aliénés n’ont pas complètement perdu le sens moral, et que, malgré le trouble extrême de leurs idées et la perversion de leurs sentiments, il leur reste comme une perception confuse de la connaissance difiérentielle du bien et du mal. Or, s’il en est ainsi, pourquoi serait-il ridicule de leur parler le langage de la raison et de la logique, de chercher à exercer une heureuse influence sur leurs sentiments, alors ïoême qu’ils sont plongés comme dans l’atmosphère de leur délire? Les moralistes attendent-ils toujours que le paroxysme de la passion soit éteint, pour faire luire la loi de la justice et de l’équité aux yeux de ceux qu’égarent l’amour, l’ambition ou la soif de la vengeance, et se frayer ainsi un chemin jusqu’à leur conscience. Pourquoi en agirait-on différemment à l’égard des ahénés? Ne les a-t-on pas vus, dans une foule de circonstances, sensibles à la voix de l’amitié et se laissant dominer par les motifs qui agissent sur les êtres doués de raison. Si donc l’heureuse influence de la musique, si les leçons des philosophes, la fréquentation des temples chers à la divinité, si l’hygiène de l’âme et du corps, ainsi que la prescrivaient les pythagoriciens , ont agi d’une manière si favorable sur la direction et les sentiments des hommes, sur leur moralité en un mot, pourquoi n’en serait-il pas ainsi pour les aliénés, surtout à certaines périodes de leur affection, lorsque le malade sera devenu moins impressionnable et n éprouvera plus aucun nouveau symptôme ?
Sans doute, il serait souverainement ridicule d’appliquer les préceptes des philosophes à l’homme qui délire sous l’influence d’une fièvre ardente, et dont les actes extravagants ou furieux peuvent compromettre sa propre existence ou celle de ses semblables. Mais, ici encore, les moyens de douceur et les indications curatives tirées de la connaissance intime de l’état pathologique ont un résultat bien plus heureux que l’application d’un système coercitif qui ne fait qu'exalter la fureur naturelle des malades.
D’un autre côté, il faut se faire une idée bien exacte des aliénés, et ne pas croire que la majorité des malades appartienne à la catégorie que Celse a décrite de la manière suivante :
(( Parmi ceux-ci, il en est qui ne font rien que par emportement; .d’autres qui emploient les ruses et qui font paraître tout le bon sens possible pour trouver les occasions de venir à bout des mauvais desseins qu’ils se proposent et qui se décèlent par les effets. On ne doit point trop