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INFLUENCE DES SPECTACLES, DE LA MUSIQUE

paysages nouveaux, ies visites aux plus célèbres musées, les spectacles, la musique, qui auraient dû, à ce qu’il me semblait, fixer l’attention d’une femme artiste, réveiller ses sentiments engourdis, ne faisaient qu’augmenter sa torpeur et son apathie, tout en agissant d’une manière inquiétante sur sa sensibilité générale. Elle était tombée progressivement dans un état des plus tristes, et poussait des gémissements continuels. Elle en était arrivée au point d’adopter un mutisme absolu et de perdre l’habitude des instincts les plus naturels .

Dans cette triste perplexité je voulus encore essayer l’influence d’un spectacle pompeux qui se donnait au théâtre de Venise (1); mais pendant la représentation, la malade tournait le dos aux acteurs, continuait ses gémissements, s’enfotiçait des épingles dans les chairs, et puis, faisant une explosion soudaine, me reprocha amèrement de donner en spectacle une femme destinée à être brûlée pour ses crimes. Il est inutile de dire qu’instruit, d’une part, par une expérience malheureuse, et mieux édifié, de l’autre, sur l’ordre d’idées et de sensations qui prédominaient dans la folie de cette aliénée, je ne cherchai plus les éléments àénn traitement moral dans les conditions mêmes qui ne faisaient qu’irriter son état nerveux

(l) Si l’on pouvait douter un moment de l’inutilité et mênie du danger des spectacles dans la période confirmée de la folie, on serait parfaitement édifié en lisant ce qu’en dit Esquirol : « Les maniaques ne pouvaient assister aux représentations théâtrales de Charenton ; les monomaniaques rarement ; les imbéciles n’en retiraient aucun profit. Les fous à qui les spectacles pouvaient être utiles étaient guéris, et il leur eût été plus profitable d’être rendus à la liberté plutôt que d’être renfermés pendant trois heures dans un lieu clos, échauffé, bruyant, où tout portait à la céphalalgie. Aussi il y avait peu de représentations qui ne fussent signalées par quelque explosion violenle de délire, ou par quelque rechute.... Ce moyen avec lequel on abusa le public, en débitant que les fous eux-mêmes jouaient la comédie, n’obtint jamais Tassentiment du médecin en chef de cette maison, et Royer-Collard s’éleva avec énergie contre cet abus qu’il était parvenu à faire cesser. J’ai conduit un jeune convalescent à TOpéra-Comique, ajoute Esquirol ; il voyait sa femme causant avec des hommes. Un autre, après un 'quart d’heure, sentit la chaleur lui gagner la tête. Sortons, me dit-il, ou je vais retomber. Une demoiselle étant à l’Opéra, voyant les acteurs armés de sabres, crut qu’ils allaient se battre; il fallut sortir pour prévenir un éclat, et cependant j’avais choisi et les individus que je conduisais et les pièces qu’on devait jouer. Le spectacle ne saurait convenir aux aliénés, je le crains même pour les convalescents. (Tomel, p. 13.8.) » Il m’est arrivé, pour mon propre compte, les scènes les plus désagréables avec des aliénés que j’ai conduits au spectacle. Ils s’appliquaient toutes les allusions contenues dans la pièce que Ton jouait. Ils se croj'aient bafoués, méprisés, honnis, et leur délire des persécutions ne faisait que s’accroître. Je n’insisterais pas autant sur les véritables éléments du traitement moral, si des journaux, des revues plus ou moins scientifiques, ne cherchaient pas à propager, au moyen d’histoires ridicules et controuvées, les idées les plus fausses, citant des guérisons d’aliénés opérées àl’ajde de moyens dont tous les auteurs sérieux ont critiqué l’emploi.

INFLUENCE DES ÉMOTiONS PÉNIBLES.— LOÜLEÜll MORALE. 613

et empirer sa situation mélancolique. Je crus devoir agir sur cette sensibilité morbide par une espèce à' homœopathie morale. La douleur dans les cas de ce genre ne peut être guérie que par la douleur ; en d’autres termes, il ne faut pas craindre de faire un appel énergique à ce qui reste de sentiments aux malades, en provoquant chez eux des émotions pénibles.

De temps à autre je lui avais entendu témoigner quelques regrets sur ses enfants absents. J’essayai, en la conduisant dans un de ces orphelinats si communs en Italie, de voir quelle impression elle ressentirait, et s’il était possible de réveiller la sensibilité morale par d’autres moyens que le spectacle, les distractions mondaines, la musique même, que cette dame aimait à la passion avant de devenir aliénée, et qui maintenant semblait l’agacer au delà de toute expression (1).

Je fus très étonné de voir la malade, qui dans les musées publics ne

(1) Pour ce qui regarde l’influence exercée par la musique, au point de vue du traitement, oh ne saurait mieux faire que déliré ce qu’en dit Esquirol dans son Histoire statistique de Charenton, t. II, p. 584. Après avoir orgànisé ses expériences de la manière la plus convenable, Esquirol dit : « Mes aliénées étaient très attentives, leurs physionomies s’animaient, les yeux de plusieurs devenaient brillants, mais toutes restaient tranquilles; quelques larmes coulèrent, deux d’entre. elles demandèrent à chanter un air, à être accompagnées ; on se prêta à ce désir . Ce spectacle nouyeau pour ces mal¬

heureuses ne fut pas sans influence, mais nous n’obtînmes pas de guérison, pas même

à’ amélioration dans leur état mental J’avais essayé et j’ai essayé constamment la

musique sur des aliénés qui l’avaient cultivée avec succès pendant toute leur vie, et même sur des musiciens très habiles, et je n’ai pas été plus heureux. »

«Je conçois, dit le docteur Guislain (leçons orales, t.II, p. 61), que dans les situations ordinaires de la vie, où l’homme s’attriste à force de s’ennuyer, il se trouve agréablement impressionné en assistant à un concert; cet homme a besoin de sensations afin d’être arraché à ses rêveries. Mais qu’on soumette une mère qui vient de perdre son fils aux sons de l’orgue, de la harpe, du hautbois, oh verra combien ses traits se décomposeront, combien elle éprouvera de répugnance pour cet instrument dont les sons retentissent dans sa douleur. J’ai vu maintes fois, ajoute M. Guislain, des phrénalgiques devenir anxieux aux sons d’un piano, d’un violon ou d’un autre instrument. Faut-il conclure de ces insuccès qu’il soit inutile de faire de la musique aux aliénés? Je suis loin de professer une opinion pareille, et j’èn propage le plus que je peux l’usage dans l’asile dont je suis le médecin. A l’asile de Quatre-Mares, M. le docteur Duménil utilise d’une manière très intelligente les aptitudes musicales de ses malades. Depuis longues années, M. Parchappe a établi à Saint-Yon une école de musique, où plusieurs de nos malades trouvent un moyen agréable de varier leurs travaux. «Si la musique ne guérit pas, dit Esquirol, » elle distrait, et par conséquent elle soulage. Elle apporte quelque allégement à la douleur )) physique et morale, elle est évidemment utile aux convalescents ; il ne faut donc pas en » repousser l’usage {loc. cit., p. 586). » En un mot, la musique fait partie de cet ensemble de moyens de l’ordre hygiénique, physique ejt moral qui constituent le traitement moral ; le travail, la promenade, l’exercice, la lecture, les jeux, les réunions, etc.

614 DES VÉRITABLES MODIFICATEURS DE LA SENSIBILITÉ MORALE, marchait que la tête baissée et en poussant de sourds gémissements, promener maintenant des regards pleins d’un intelligent attendrissement sur les nombreux enfants qui nous entouraient. 11 lui échappait même, lorsqu’elle croyait ne pas être aperçue de nous, d’adresser des caresses furtives à ces pauvres orphelins. Un jour, elle fut si salutairement émue à la vue d’une femme qui dans le grand hôpital de Venise mourait en tenant embrassés ses deux enfants en bas âge, qu’elle demanda spontanément de les recueillir à son hôtel, et de donner à ces orphelins les soins qu’exigeait leur triste situation. Je m’empressai d’accéder à ses désirs, et n’èüs qu’à me féliciter d’être entré dans une voie nouvelle pour agir sur sa sensiilbité.

A dater de ce moment, je compris qu’il fallait attacher au traitement moral une autre acception que celle que je lui prêtais. Le résultat me prouva qu’en dirigeant les sentiments de la malade qui m’était confiée vers un but d’activité plus en rapport avec les véritables besoins du cœur humain, soit dans l’état de santé, soit dans l’état de maladie, je parvenais à soulager les souffrances de son esprit d’une manière plus efficace que par des distractions qui ne faisaient qu’irriter son état névropathique général. Une fois entré dans cette voie nouvelle dont les aliénés au type héréditaire retirent, en raison de leur nature intermittente et des dispositions congénitales de leur intelligence, un bénéfice plus considérable peut-être que les autres, je vis qu’il m’était plus facile aussi de dominer la situation physique. J’obtins de la malade qu’elle prît des bains et qu’elle ne fît plus d’obstacle à l’usage des laxatifs, des lavements et autres moyens employés pour combattre une constipation opiniâtre ; quelle se soumît à un traitement dépuratif inauguré dans le but de combattre une diathèse dartreuse dont elle souffrait.

Le traitement fut long, sans aucun doute, mais coui’onné d’un plein succès. Quinze mois après les accidents dont je parle, madame *** ache^ vait sa convalescence dans une des résidences thermales des bords du Rhin. . Les distractions du mondé n’étaient plus alors une peine ajoutée aux souffrances de son esprit. Elle retrouvait ses bonnes dispositions morales et ses goûts artistiques d’autrefois; elle était capable d’admirer les beautés de la nature et les merveilles des arts; elle se plaisait à entendre et à faire de la musique, toutes choses auxquelles, dans son état antérieur, elle était non-seulement insensible, mais qui lui causaient encore, ainsi que nous l’avons vu^ des émotions si pénibles.

2^* Isolement «iàns utie mâison spécialement organisée pour un seul

malade. — Sans compter les frais énormes qu’entraîne un pareil mode de traitement, il a de plus le désavantage, comme le fait parfaitement

ISOLEMENT DANS ÜN MILIEU SPÉCIALEMENT CONSACRÉ AUX ALIÉNÉS. 615 ressortir Esquirol, de rappeler la plupart des inconvénients que l’on retrouve dans la vie de famille. « Les isolements partiels, dit -il, ont très peu réussi ; ils présentent très peu des avantages d’une maison dans laquelle plusieurs malades sont réunis. Dans un article sur Y isolement, inséré dans la Gazette médicale de Strasbourg en 1851, j’ai fait ressortir les inconvénients d’une pareille méthode. La malade dont je viens de donner l’observation avait subi une épreuve de ce genre avant de voyager, et n’en avait retiré aucun bénéfice.

' Dans le même travail, après avoir fait ressortir les avantages de la vie en commun pour les aliénés, j’ajoutais qu’il n’y avait rien de paradoxal à soutenir que le roi George III, qui fut placé dans les conditions d’un isolement de ce genre par le célèbre Willis, n’avait pas eu, au point de vue de l’efficacité du traitement, un sort préférable à celui des aliénés indigents de nos asiles.

3" Isolement dans une maison spécialement destinée au traitement des aliénés, ou dans les établissements publics. — Que

pourrais-je ajouter à tout ce qu’ont dit Pinel et Esquirol, et dans ces derniers temps, MM. Ferrus, Falret et autres célèbres aliénistes, sur l’incontestable avantage des établissements où plusieurs aliénés vivent en commun sous une direction médicale habile et intelligente. L’institution elle-même devient, en ce cas, un instrument de traitement par la régularité qui préside aux actés du malade, par l’influence de tous les instants que l’on exerce sur lui. Enfin, la vue de tout ce qu’ils voient, de tout ce qu’ils entendent, fixe l’attention des aliénés les plus égoïstes et les plus turbulents. Ils apprennent à comparer, à juger, à réfléchir ; ils sont rappelés au sentiment de leur existence; ils commencent à comprendre qu’ils délirent, chose heureuse et qui fait cependant la préoccupation la plus grande des parents et souvent aussi, il faut bien l’avouer, des médecins qui dirigent le traitement au sein de la famille. Que diront nos malades quand ils se verront au milieu de tant d’aliénés? Cela n’achèvera-t-il pas de leur faire perdre la tête? Voilà, entre autres raisonnements, une des principales objections qui sont faites par les familles. Mais en respectant la douleur qui dicte de pareils jugements, il est juste de faire ressortir le vide et le danger des objections que suscite l’isolement.

Malheureusement, les parents ne comprennent pas que la connaissance qu’a le malade de son état est souvent le commencement du retour à la raison. Lorsqu’il était chez lui, tout a contribué à le tromper et à balluciner son intelligence. A ses questions, mille fois répétés : Mais est-ce que je ne deviens pas fou? on n’a répondu que par des paroles trompeuses, sous prétexte de ne pas hâter l’évolution de la maladie par une révélation

DES INDICATIONS DE L'iSOLÊMENT.

aussi terrible (1). On n’a osé s’opposer à aucune des volontés dü malade, et, lorsque plus tard, on a voulu se préserver de ses agressions, il a fallu recourir à la force matérielle, à la contrainte. On n’a fait qu’irriter son état, et l’on a donné un nouvel aliment à son délire des persécutions.

D’un autre côté, au milieu des perplexités si naturelles de la situation, on ne s’est pas toujours aperçu qu’il y avait un autre grand intérêt à sauvegarder, celui des enfants, qui peuvent être si fatalement influencés parles exacerbations délirantes de leurs parents. Je ne parle pas ici d’une propagation immédiate de la maladie. Je ne veux que faire allusion aux phénomènes d’impressionnabilité nerveuse qui surgissent de toute nécessité chez des enfants, et peuvent se révéler ultérieurement sous les formes les plus inattendues. (Voyez ce que j’ai dit sur ce sujet : Étiologie, imitation,. influences contagieuses, p. 241 et suiv.)

J’ai fait la part des circonstances dans lesquelles il ne fallait pas trop se hâter d’isoler les malades; c’est lorsque l’on peut prévoir que la maladie sera de courte durée, ainsi que cela a lieu dans les formes primitives de l’aliénation héréditaire ; c’est dans les complications de troubles intellectuels qui arrivent dans le cours ou dans la période de convalescence de quelques maladies aiguës ; c’est encore dans ces foliqs pour ainsi dire instantanées, subites, qui éclatent sous l’influence de certains états névropathiques. Je me garde de trop généraliser les exceptions, car malheureusement on est plus porté à pécher par excès de précaution, en n’isolant pas assez promptement les aliénés. D’un autre côté, on peut être très convaincu de l’opportunité de l’isolement dans telle ou telle situation détei’minée, et néanmoins céder involontairement aux préjugés du monde, à la ci’ainte des reproches que l’on s’attirera lorsque les malades reviendront à la raison. 11 est une foule d’autres motifs respectables et dont je ne parle point ; tout le monde les connaît, et chaque famille fait sous ce rapport ses réserves particulières (2).

(1) Lorisque nous sommes consultés dans cette situation difficile où il s’agit de décider de l’isolement d’un aliéné, on nous recommande de ne pas décliner nos titres et nos qualités, tant on craint d’opérer une impression fâcheuse sur l’esprit des malades. J’ai toujours, dans des circonstances pareilles, tenu à faire savoir à l’aliéné la vérité. Dans plus d’une occasion la perspicacité de quelques-uns a singulièrement déjoué la ruse de leurs parents. Ils ont instinctivement deviné à qui ils avaient affaire, et j’ai vu, plus d’une fois, ces malades reprocher à leur famille de les avoir laissés si longtemps dans l’ignorance de leur situation.

(2) Parmi ces' motifs, il en est un bien grave, celui qui se déduit des conséquences mêmes de la folie héréditaire. On craint, tant aujourd’hui les idées sur les transmissions par hérédité commencent à se répandre, que l’isolement d’un père ou d’une mère frappés de folie ne soit un obstacle au mariage ultérieur des enfants. On espère, en cachant la

DE l’INFLÜENCE PflYSiQÜE ET MORALE DE l’iSOLEMENT- 617

Je tiens seulement à tenniner ces considérations sur l’isolement par la réfutation d’une autre objection qui s’attaque à la méthode même de l’isolement dans ses rapports avec les indications de la science. On a peine à comprendre qu’un aliéné qui, dans sa famille, arésisté aux conseils et aux injonctions des siens, qui n’a cédé ni à leur tendresse, ni aux preuves de leur dévouement le plus absolu, puisse être influencé favorablement dans un milieu destiné à d’autres aliénés. Mais pour dissiper les doutes qui peuvent exister à cet égard, on ne saurait trop insister sur le caractère intime de la folie, sur les nouvelles conditions maladives de l’intelligence et des sentiments chez celui qui est atteint de cette affection. Je ne saurais mieux faire que d’emprunter à M. le docteur Falret les réflexions qui suivent, et qui sont de nature à réfuter les objections que l’on fait à l’isolement en méconnaissant le côté scientifique de cette puissante médication.

« i^’aliéné, considéré d’une manière générale, est concentré en luimême, tout entier à ses préoccupations. Chez lui, le monde intérieur prévaut sur le monde extérieur; il est égoïste sans sociabilité; il est entraîné par ses idées et ses sentiments maladifs en dehors du monde réel, et n’exerce qu’un faible contrôle sur ses propres idées. Il est sans empire sur lui-même et ne réagit que très faiblement contre ses tendances, contre ses dispositions maladives qu’il laisse se manifester sans contre-poids, et qui s’alimentent ainsi par leur propre exercice. Eh bien, ces caractères généraux qui appartiennent à presque tous les aliénés, sont la véritable base sur laquelle reposent les principes fondamentaux du traitement général, qui se trouve ainsi applicable à tous ces malades, puisqu’il s’attaque à des dispositions communes à tous. Provoquer la réaction intérieure du malade sur lui-même, tel doit être en définitive le but de tous les moyens moraux employés chez les aliénés.... C’est par des moyens indirects, ajoute le savant médecin de la Salpêtrière, que l’on doit chercher à obtenir la réaction du malade sur lui-même. « Ces moyens peuvent se réduire, d’après lui, aux principes suivants qui découlent naturellement des caractères propres aux aliénés, et qui servent de base à la constitution actuelle des asiles qui leur sont destinés :

maladie, sauvegarder l’avenir d’un fils ou d’une fille. Sans doute je comprends ce que cette préoccupation a de légitime et de respectable, mais Je ferai observer qu’il n’est aucune maladie qui puisse se cacher aussi difficilement que la folie, que les parents aient été ou non placés dans une maison de santé, le fait eu lui-même n’échappe pas à la notoriété du public, et les déductions que l’on en tire sont tout aussi malveillantes. D’ailleurs les mariages se font aujourd’hui avec si peu de précautions, que l’on cherche bien plus ses objections dans le manque de fortune que dans la crainte des transmissions héréditaires pour les enfants.

618 DE l’influence PHYSIQUE ET MORALE DE l’iSOLEMENT.

« 1“ Opérer une diversion au délire, en provoquant d’autres idées ou d’autres sentiments qui fassent contre-poids. Ce principe se trouve réalisé à l’aide de moyens variés, au premier' rang desquels figure l’occupation sous toutes ses formes.

» 2° Substituer une autorité étrangère à la volonté maladive.

» S° Calmer l’activité exubérante des facultés intellectuelles et morales, par le repos du cerveau et la monotonie des sensations, et diriger l’activité qu’on ne peut éteindre vers un but réel et étranger au délire.

» U° Provoquer la réflexion sur soi-même par le contraste qui environne le malade et son ancien entourage. » (Falret, Leçom cliniques sur le traitement général des aliénés^ dans Moniteur des hôpitaux .)

Tous ces précieux desiderata trouvent leur réalisation dans les milieux spécialement créés pour les aliénés, je veux parler des maisons de santé et des asiles ; ce n’est que là qu’il est possible, dans les cas extrêmes, de suffire à toutes les exigences d’un traitement collectif. 11 est inutile que j’entre à ce propos dans des détails qui me feraient dépasser de beaucoup les bornes que je veux m’imposer. Qu’il me suffise de rappeler que ce n’est pas dans l’intérieur de sa famille, dont il a pris tous les membres en aversion, que l’on peut remplir les nombreuses indications du traitement physique et du traitement moral ; cela est de toute évidence. Dans un asile, il n’est pas jusqu’à la vue de ses compagnons d’infortune, calmes et résignés, soumis à un ordre et à une discipline de tous les instants, qui ne fasse sur l’aliéné enlevé à sa famille une impression plus salutaire que les consolations intempestives et les raisonnements à perte de vue qui l’irritent de la part des siens. D’ailleurs, les personnes qui n’ont jamais pénétré dans ces milieux de traitement de la folie auront peine à croire à la solidarité qui unit tous les habitants d’un pareil séjour. « Il y a dans une maison semblable un mouvement, une activité, un tourbillon dans lequel entre peu à peu chaque commensal. Le lypémaniaque le plus entêté, le plus défiant, se trouve, à son insu, forcé de vivre hors de lui, emporté par le mouvement général, par l’exemple , par les impressions souvent bizarres qui frappent perpétuellement ses sens. Le maniaque lui-même, retenu par l’harmonie, l’ordre et la règle de la maison, se défend mieux contre ses impulsions, et s’abandonne moins à ses actions excentriques. » (Esquirol, 1. 1, p. 119.)

a Les serviteurs, dit encore Esquirol, doivent donner l’exemple de la déférence et de l’obéissance aux règlements et aux chefs. Par leur nombre, ils présentent un grand appareil de force qui rend son emploi superflu et inutüe ; üs persuadent aux plus emportés que toute résistance est vaine. . Enfin, vivant avec les malades, ceux-ci ne sont point seuls ni toujours

DE l’inflüence physique et mouale de l’isolement. 619 environnés de personnes déraisonnables. » Il est impossible de faire plus doucement la critique des moyens de violence et de coercition auxquels, en désespoir de cause, on est obligé d’avoir recours dans l’intérieur des familles.

Enfin, et ceci est le point essentiel sur lequel Esquirol appelle l’attention, l’exemple, qui a tant de pouvoir sur les déterminations de l’homme, a une grande influence sur les aliénés. « Il ne faut pas oublier, ajoute ce grand observateur, ce que j’ai dit de la sagacité des fous, pour comprendre ce qui se passe autour d’eux. La guérison, la sortie d’un nâalade fait naître dans le cœur d’autres la confiance, l’espoir de la guérison, la certitude d’être rendus à la liberté. Les convalescents, par leur contentement, leurs avis, leurs conseils, consolent et encouragent les malades, et leur sont par là d’une grande utilité. » [Ibid. , p. 120.)

J’ai donné les indications principales de l’isolement; j’ai appuyé sur les bénéfices que les malades en retirent il me resterait à parler des circonstances dans lesquelles il faut rompre l’isolement. Mais je reviendrai sur cette importante question dans l’étude et le traitement spécial des autres formes de folie; les indications se présenteront alors naturellement et ne seront pas perdues au milieu des détails d’une question de thérapeutique générale. Je me suis laissé entraîner, à propos de traitement moral et d’isolement, à des considérations qui peuvent se rapporter à toutes les variétés de la folie. Je vais rentrer d’une manière plus intime dans mon sujet, en parlant des indications qu’exigent la période aiguë et la période de rémission des folies héréditaires. Je dirai ensuite quelques mots de la prophylaxie et du rôle réservé à la pédagogie dans le traitement des formes extrêmes d’aliénation par liévédMé [imbécillité, idiotie).

§ VI. — Traitement de l’état aigu confirmé. Baîns, inhalations éthérées, isolément absolu. Êmélisation. Méthode expectante. Période de rémission. État consécutif. Dépression mélancolique, cachexie, anémie. Hydrothérapie, toniques-, ferrugineux. Emploi de l’iodure de potassium. EfiFet physiologique de Yopium dans cette situation. Période de prostration, de stupeur. Médication révulsive, irritante, vésicatoires, sétons, frictions stibiées, électricité, etc.

Lorsque dans la période aiguë de la folie par hérédité, l’exacerbation se continue sans rémission, que le malade en est arrivé au paroxysme de cet état maniaque qui se révèle par des cris, des vociférations, des actes agressifs, du délire général avec hallucinations sensoriales de toutes sortes, il faudra être convaincu qu’une médecine expectante est plus profitable que l’intervention d’une thérapeutique active.

- Si i’hérédité se rattache à des affections encéphaliques bien caractérisées des ascendants, et s’il existe chez l’aliéné des symptômes de con-

620 traitement de la période aigue (excitation maniaque). gestion, je n’hésite pas, ainsi que je l’ai dit, à recourir aux déplétions sanguines générales ou locales. Quand, au contraire, l’agitation me paraît se relier plus spécialement à l’état d’excitation extrême du dynamisme nerveux, je me contente de soustraire, autant que possible, le malade à toute cause nouvelle d’irritabilité. Je l’isole des autres aliénés lorsque les localités le permettent. Je défends, dans tous les cas, la visite des parents, et lorsqu’il est dans l’intérieur de sa famille, je recommande de l’entourer de serviteurs étrangers et de s’abstenir de toute intervention directe. Je lui fais administrer des bains tièdes de trois à quatre heures suivis d’une rapide affusion d’eau froide. Tout au plus ai-je recours à des inhalations éthérées prolongées, lorsque l’agitation se rapproche- de l’état convulsif des épileptiques. Les malades peuvent, dans ces cas, respirer des doses énormes d’éther, sans que le sommeil en soit le résultat ; il n’est pas même nécessaire que cette dernière circonstance se produise. Les doses auxquelles il faudrait avoir recours ne seraient pas sans danger dans des situations pareilles ; il suffit que l’état spasmodique soit modifié, même transitoirement.

- La saignée est contre-indiquée lorsque l’agitation excessive dont je parle coïncide avec un pouls petit, faible, concentré, avec la pâleur de la face et une diminution notable du calorique. Les malades qui sont sous l’influence de cette agitation nerveuse ont un mouvement vermiculaire des mains, un tremblement des lèvres et des convulsions des muscles de la face ; mais ces phénomènes n’ont pas le caractère de permanence de ceux de même nature que l’on remarque dans l’intoxication alcoolique et dans la paialysie générale; ils sont les symptômes d’un épuisement général souvent causé par le défaut d’un sommeil réparateur, par la privation ou l’insuffisance de la nourriture. Il faut être prévenu que dans les situations de ce genre, les malades refusent souvent de manger, ou ne se laissent nourrir que d’une manière incomplète.

Bains, isolement, éthérisation. — Mais, n’est-ce pas ici, dira-t-on, le cas d’avoir recours aux calmants, aux antispasmodiques et, dans les situations extrêmes, àla médication révulsive? Je ne puis, à ce propos, que répéter ce que j’ai dit des conditions physiologiques et pathologiques de la période prodromique où l’état névropathique général est empiré par l’opium, les toniques, les purgatifs et autres agents médicamentaux. Ici les mêmes motifs d’abstention se présentent et militent bien plus encore en faveur de la médecine expectante. Dans les circonstances d’exacerbation nerveuse que je décris, j’ai employé les calmants, les antispasmodiques, les narcotiques, les stupéfiants, l’opium particulièrement, sous toutes leurs formes, sans avoir obtenu aucun résultat favorable. L’opium, dont j’ai

MÉTHODE EXPECTANTE. — DANGERS d’UNE MÉDICATION ACTIVE. 621 donné des doses énormes, 75 centigrammes à un gramme, m’a paru augmenter l’agitation des malades; il m’a réussi, au contraire, dans l’agitation maniaque avec état cachectique, et chez des aliénés dont la constitution a été profondément altérée par de longues privations, par des inquiétudes débilitantes, et par une hygiène mal entendue. Je vais en parler dans un instant.

En général, dans cette période d’agitation excessive, ainsi qu’elle se rencontre dans les périodes d’excitation de la folie héréditaire , sans complication de cachexie et d’intoxication alcoolique, je m’abstiens, autant que je puis, des médicaments internes et surtout de l’opium. Je cherche, ainsi que je l’ai dit, à déprimer l’exaltation de la sensibilité générale par des bains, par l’isolement, par l’éthérisation dans quelques cas.

Il est d’autres considérations tirées de l’étude de la pathologie spéciale des névropathies qui militent en faveur de cette méthode pleine de réserve. 11 ne faut pas oublier que les remèdes internes non-seulement fatiguent démesurément et irritent le système digestif, mais que sous l’influence de cet état spasmodique qui est le propre de la situation, ils sont comme neutralisés et restent sans effet. C’est, du reste, ce que l’on avait déjà observé dans le tétanos et dans d’autres affections nerveuses avec convulsions. Enfin, il se présente ici d’autres difficultés inhérentes à la nature même des idées et dés actes que produit la maladie, et qui contrarient souvent l’emploi des médications les plus rationnelles et les plus rigoureusement indiquées, je veux parler de l’opposition que font beaucoup d’aliénés pour prendre.des aliments, et à plus forte raison des remèdes. L’aliéné, qui dans son système délirant s’imagine être victime de toutes sortes de machinations, en arrive facilement à l’idée qu’on veut l’empoisonner. De là une résistance telle que ces malades forment, au point de vue thérapeutique, une catégorie à part dont j’aurai à parler à propos de divers moyens mécaniques employés pour nourrir les aliénés qui refusent toute nourriture. Dans les cas de ce genre, il faut souvent user de ruse, alors qu’un médicament est rigoureusement indiqué.

Lorsque l’état saburral des voies digestives, la constipation opiniâtre, nécessitent l’emploi d’un purgatif, ou d’un éméto-cathartique, je donne aux malades 1 gramme ou 2 de calomel par paquets de 25 centigrammes, mêlé à leurs aliments; il n’y a souvent pas moyen d’agir autrement. Ils ne répugnent pas trop non plus à prendre dans leur tisane une potion composée de sirop d’ipécacuanha, 40 grammes, -avec addition de tartre stibié, 25 centigrammes. Ces aliénés sont souvent dévorés de soif; je m’empresse de leur donner à volonté des tisanes diurétiques, rafi'aîchis-

622 INDICAÏIONS CURATIVES. — ÉMÉTlSAÏiÜN.

santés^ laxatives, telles que l’orge miellée, le chiendent nitré, la limonade

végétale, etc.

Émétisation. — Ce ii’est pas incidemment que je parle ici d’émétisation ; j’avais espéré dans un temps tirer des avantages de la méthode rasorienne que le docteur Weisener a imaginé le premier, dit M. Guislain, pouvoir être appliquée au traitement de la manie.

A propos de traitement de la manie je ne puis m’empêcher de faire ressortir à quel point le défaut de classification des diverses formes delà folie, l’absence de coordination entre les phénomènes qui signalent les différentes phases d’une affection nerveuse, ont amené de confusion dans l’idée juste qu’il est permis de se faire du mot manie. L’état d’exaltation, dans ma manière de voir, est, comme on sait, un symptôme et non pas une forme de la folie. Lors donc que l’on conseillait la méthode rasorienne dans le traitement de la manie, voulait-on atteindre cet état d’agitation qui se développe parfois avec tant d’intensité dans la forme héréditaire qui nous occupe? Était-ce à Y état maniaque des alcoolisés, des épileptiques, des hystériques, que s’adressait la méthode? Avait-on en vue de traiter par cette médication le délire aigu qui se développe dans le cours de quelques maladies incidentes, délire qui dégénère parfois en folie et que quelques auteurs ont confondu avec la fureur, la frénésie des anciens? Enfin est-ce dans l’état maniaque qui' se montre souvent avec tant de violence dans les affections idiopathiques du cerveau, et quelquefois même, mais transitoirement, jusque dans les formes terminatives de la démence, que l’on doit recourir à l’émétique, soit à l’intérieur, en donnant 30, 40 centigrammes de ce médicament au malade dans un véhicule, soit à l’extérieur, au moyen de frictions de pommade stibiée sur la tête?

Voilà tout un ordre de questions qui condamne d’avance non-seulement l’émétisalion, mais telle ou telle autre méthode de traitement appliquée indistinctement aux deux situations fondamentales de toutes les folies, la manie {excitation), la mélancolie {dépression) . Il est de toute évidence, en effet, que les diverses situations pathologiques qui j’ai énuméréesc omme représentant un état m,aniaque ne peuvent également être traitées par l’émétisation, et j’ajouterai, afin de ne plus revenir sur cés réflexions capitales, par toute autre médication dont on veut faire une panacée universelle.

C’est pour n’avoir pas tenu compte de ces indications si simples, que tant de dénégations contradictoires se font jour dans les ouvrages des auteurs à propos de l’effet de tel ou tel remède. Utile entre les mains des uns, qui ont su l’appliquer selon ses indications spéciales, il a été nuisible entre celles des autres. Cela se comprend facilement ; ils ne le donnent pas

DANS QUELS CAS FAUT-IL EMPLOYER l’ÉMÉÏISATION ? 623

dans les mêmes conditions maladives. C’est ce qui est arrivé pour l’émétisation, et, pour ce qui me regarde, je confesse en avoir fait abus, soit à l’intérieur, soit à l’extérieur, en frictions sur la tête.

Voici maintenant dans quelles circonstances j’emploie l’émétique.

1° Dans les encéphalites compliquées d’un état saburral et d’un délire violent, où l’on n’obtient, dit Abercrombie, de soulagement direct et rapide de l’état morbide du cerveau qu’en agissant sur les premières voies (1).

2“ Dans les formes chroniques où l’on a à craindre une transition à la démence, et où le malade présente des symptômes de stupidité , alors l’émétique associé à un corps gras peut être appliqué" en frictions sur la tête.

3" Enfin, dans les violentes agitations qui suivent une explosion violente de délire sans prodromes, sans incubation préalable, ainsi que cela se voit au début de quelques folies héréditaires. La médication est, dans ce cas, perturbatrice, mais il faut l’employer au début même, car il n’y a pas de chance de réussite quand le délire est chronique. Il est alors prudent de rentrer dans les indications que j’ai données ci-dessus.

11 suffit, la plupart du temps, lorsqu’on est appelé au début, de prescrire 5 centigrammes d’émétique en lavage pour amener des vomissements et un grand affaissement dans l’organisme, car le malade éprouve déjà préliminairement des- nausées et des pandiculations.

« Sous l’influence de l’emploi du tartre stibié à doses, élevées, dit M. le docteur Guislain, la circulation se ralentit, et il se produit un affaissement général, parfois considérable. Il engendre une profonde perturbation dans

(1) « On manquait rarement autrefois, dît M. le docteur Calmeil, dans les cas de ce genre, de recourir à l’administration du tartre stibié, que l’on prescrivait de manière à produire le vomissement. C’est à cette pratique que M. Gendrin se rattache, en associant aussi quelquefois le tartre stibié, tantôt à l’ipécacuanha, tantôt au sulfate de soude. Mais dans certains cas, il faut administrer l’émétique à la dose de 15 ou 20 centigrammes dans des potions dont on fait usage par cuillerées, et où l’on peut faire entrer quelques grains de kermès minéral. On ne pourrait se rendre compte d’une manière certaine de l’efficacité d’une pareille médication qu’ autant qu’elle aurait été appliquée seule, ou qu’elle aurait été suivie d’un changement favorable rapide. Beaucoup de médecins jugent que cette médication demande à être soumise à de nouvelles épreuves, avant d’être particulièrement recommandée; d’autres la condamnent comme nuisible. La fréquence des phlegmons thoraciques, dans la périencéphalite insidieuse, dit M. Calmeil, nous a engagé à recourir un certain nombre de fois à la méthode rasorienne dans le traitement de cette dernière forme d’inflammation ; il nous a été difficile de nous rendre un compte exact du mode d’action de l’émétique sur des malades qui en ont pris une certaine dose ; nous ne croyons pas qu’il ait contribué à aggraver l’état nerveux intracrânien. » (Tome II, p. 696.)

624 EFFETS THÉKAPEUTIQUES DE l’ÉMÉTIQUE DANS LA MANIE,

tout l’organisrae.... Une extrême pâleur et une profonde altération dans les traits, des évacuations alvines copieuses, marquent ordinairement l’administration de ce remède donné à haute dose. Je me rappelle avoir vu, un jour, un état très grave succéder à l’emploi de cet agent. J’ai pu me persuader qu’il produit quelquefois des symptômes formidables qui souvent doivent faire redouter l’emploi de cette médication.. .. Mais, ajoute ce judicieux observateur, il est des situations (et les grandes rrianiféstations de délire avec agitation excessive dans la folie héréditaire s’y rapportent essentiellement) où il est peut-être beaucoup plus prudent de ne pas entraver la marche de la maladie, que de la troubler par des moyens violents. » (Guislain, ouvr. cit., Émétisation, t. III, p. 150.)

G’est conformément à des préceptes aussi sages que les révulsions avec le cautère actuel et tous les moyens douloureux doivent être proscrits , dans cette période de la maladie. Si les sétons, les vésicatoires, l’émétisation, les frictions sur la tête avec des pommades irritantes, et autres moyéns employés pour obtenir une dérivation et une révulsion, sont par fois indiqués, comme nous aurons occasion de le démontrer, ce n’est jamais dans cette phase d’excitation, dont l’irritabi’ité fait le principal caractère.

Pinel, que l’on n’accusera pas d’avoir abusé de la pharmacie dans lé traitement des maladies mentales, émet, à propos des soins à donner aux malades dans la période maniaque, des réflexions qui doivent également s’appliquer aux aliénés héréditaires qui nous occupent. « Ce n’est point en général leur agitation, quelque violente qu’elle soit, qui peut- déconcerter, puisqu’elle tient à la nature de la maladie, et que tous les moyens de la comprimer sont prévus. On cherche par des médicaments doux et d’un effet lent à produire une détente générale, à diminuer l’énergie vitale par l’usage des boissons mucilagineuses, émulsionnées ou acidulées, en entremêlant par intervalles l’usage des laxatifs pour prévenir les effets d’une constipation qui leur est habituelle, ou de quelque, léger calmant pour faire cesser l’insomnie. On joint à ces moyens internes l’usage des bains tempérés, quelquefois avec une légère douche vers la fin du bain. On ne brusque rien, on ne -précipite rien; on suspend de temps- en temps tout médicament pendant plusieurs jours pour laisser à la nature les mo-yens de développer ses efforts conservateurs, et l’on revient alternativement à ceux qui peuvent la seconder. On diminue ainsi peu ù peu l’impulsion des Iluides vers la tête„ en avançant lentement vers le terme proposé sans rien mettre au hasard. L’excès d’agitation et la divagation se calment ainsi par degrés, et les moments lucides se multiplient davantage. » (Pinel, Traité viédico-philosophique, p. 338.)

INDICATIONS POUR ROMPRE l’ISOLEMENT. 625

Période de rémission ; états consécutifs , torpeur , apathie , dépression mélancolique, cachexie, marasme. Traitement de ces divers

états. — C’est en ne troublant pas la maladie par des moyens violents, c’est en ne brusquant rien, en ne précipitant rien, c’est en favorisant par une médication opportune les efforts conservateurs de la nature, que l’on parvient à préparer la phase de rémission ainsi que la transition naturelle à la guérison. Ce que j’ai à dire sur ce sujet a nécessairement un caractère général d’application ; cependant la nature, la marche et la terminaison de la folie héréditaire me permettront de faire ressortir d’une manière particulière comment il faut agir dans la variété qui nous occupe en ce moment.

La folie héréditaire, ainsi que nous l’avons vu dans la description de cette forme, se fait surtout remarquer par ses périodes alternantes. Une invasion, pour ainsi dire subite de la maladie, peut être suivie d’une rémission non moins prompte. Lorsque ces périodes se succèdent avec rapidité et à courtes distances, il faut naturellement se tenir sur ses gardes, et pourvoir aux exigences thérapeutiques de la situation. On ne doit regarder le malade comme guéri que lorsque la rémission a des caractères de stabilité et de permanence.

Cependant il arrive qu’ après des périodes d’agitation qui ont duré non-seulement des jours, des semaines, mais des mois entiers, le calme s’inaugure tout à coup, et que le maniaque, sorti comme d’un long état de rêve, retrouve l’exercice de sa raison. La prudence exige sans aucun doute que le malade devienne l’objet de soins assidus et d’une hygiène prophylactique spéciale. Toutefois il peut exister des indications, lorsque l’aliéné a passé un temps très long d’agitation dans un asile, pour rompre l’isolement et replacer le malade dans le milieu de la famille. C’est quand on aura la certitude qu’il y sera entouré des soins que réclame sa situation ; c’est aussi quand on s’aperçoit qu’il ne gagne plus rien dans le milieu où il se trouve, qu’il s’y attriste et qu’il se laisse influencer défavorablement par le délire des autres aliénés. Je regarde, dans quelques circonstances, les périodes d’agitation de longue durée comme une crise favorable, et je me suis bien trouvé, dans plus d’une occasion, de replacer immédiatement le malade en contact avec des sensations nouvelles ; un séjour prolongé aurait pu avoir des inconvénients. Mais les décisions de ce genre ont quelque chose de trop délicat pour être formulées d’une manière précise et catégorique. Il faut se guider d’après des indications toutes personnelles dont le médecin expérimenté peut seul être le juge (1). {S Folies

(l) La confiance en une guérison solide est d’autant mieux établie que la sédation du

UO

626 TRAITEMENT DE l’ÉTAT DE DÉPRESSION AVEC ANÉMIE, MARASME. héréditaires à évolution progressive : une jeune file dont le père a été dans un asile d^ aliénés, etc., p. 537.)

Il est vrai de dire que dans les folies héréditaires les transitions subites et permanentes à la raison forment l’exception. On peut ajouter que quand cette transition s’est faite en dehors de toute intercurrence critique dans les fonctions organiques, la récidive ne soit à craindre. Le plus ordinairement il arrive que les périodes d’agitation extrême sont suivies d’une période de prostration et de stupeur. Lorsque ces phases alternent d’une manière régulière et qu’elles sont de courte durée, il faut user de la prudence que j’ai conseillée dans la période d’exacerbation, et ne pas troubler immédiatement la maladie par des moyens violents. On ne doit rien brusquer, rien précipiter, et laisser, comme le veut Pinel, à la nature le soin de développer ses efforts conservateurs.

Mais il peut advenir que l’état dépression dépasse de beaucoup en durée la situation inverse. Alors le mode de manifestation symptomatique de la maladie est changé, et l’affection présente le caractère de la mélancolie. Lorsque cette situation se prolonge outre mesure, et qu’une transition à un état plus grave est à craindre, il est nécessaire de sortir de la méthode expectante, et de recourir à une thérapeutique active. Les indications sont précises; je vais les formuler.

Dans la période extrême d’agitation, je me suis contenté de bains prolongés avec affusions rapides sur la superficie, mais dans la phase de dépression, de mélancolie, quelquefois même de stupeur qui suit les excitations violentes, je me hâte de revenir à l’hydrothérapie, qui, dans ces cas, remplit, ainsi que l’indique très bien M. Fleury, le rôle d’une médication reconstitutive et tonique. L’indication est d’autant plus rationnelle, que la situation de ces malades, celle des femmes surtout, se complique souvent de chlorose et d’une espèce d’anémie que nous avons l’habitude de désigner sous le nom de marasme nerveux (t).

trouble et du désordre de rintelligence et des sentiments aura coïncidé avec quelque phénomène critique dans l’ordre des fonctions organiques. Tels sont les accès fébriles bien caractérisés, le développement de furoncles ou de toute autre affection à la peau; j’ai vu dans des cas de ce genre une parotidite juger la situation. Des maladies intercurrentes, telles que fièvres typhoïdes, pneumonies, dans quelques cas la réapparition des hémorrhoïdes, le retour subit de la menstruation, ont opéré dans le sens d’une crise de bonne nature.

(1) M. le docteur Fleury, écrivant pour les malades qui n’ont point passé par les phases névropathiques des aliénés, distingue plusieurs sortes d’anémies qui se rencontrent en grandes proportions dans la pratique ordinaire, et qui ont beaucoup d’analogie avec le marasme nerveux. 1'’ \s’ anémie idiopathique, qui n’est liée à aucune lésion organique, à aucun état morbide primitif; celle qui se montre sous l’influence de la misère, d’une

HYDROTHE RA PJE. — QUINQUINA, FERRUGINEUX, SELS iODURÉS, ETC. 627

11 peut advenir que dans cette situation dépressive l’innervation, ainsi que le constate M. le docteur Fleury, reste opprimée sans pouvoir supporter l’application des agents propres à la relever. Toutefois, à moins de complications amenées par des affections tuberculeuses cancéreuses, on a lieu de s’étonner de la rapidité avec laquelle, sous l’influence d’une bonne nourriture, se relèvent les forces de nos malades. La principale difficulté est de surmonter les oppositions de leur nature délirante et de les soumettre volontairement au régime qui est impérieusement indiqué.

L’hydrothérapie vient merveilleusement en aide à la situation, et, d’un autre côté, la sédation de l’état d’irritabilité générale n’est plus une contreindication à l’usage des médicaments internes. Je me trouve très bien dans ces circonstances de l’emploi du quinquina sous toutes ses formes, des préparations ferrugineuses et iodées, du vin de Bordeaux et autres toniques (1),

alimentation insuffisante ou malsaine, de la privation de lumière, d’un air vicié, d’une vie trop sédentaire, etc.; 2“ l’anémie des convalescents ; 3" l’anémie symptomatique, tantôt d’une maladie curable, tantôt d’une maladie incurable (Fleury, p. 240). L’anémie qui se montre dans la période mélancolique après une agitation excessive et prolongée tient surtout aux profondes altérations du système digestif. Elle peut être aussi l’indice de quelque autre lésion organique : tuberculisation, affections cancéreuses, entérites chroniques, maladies du cœur, etc. Dans toutes ces situations pathologiques, le haédecin devra se diriger d’après les indications que lui auront fournies l’examen du malade, l’étude de son tempérament, de ses habitudes surtout, car il ne faut pas oublier que les excès antérieurs, vénériens ou autres, l’onanisme, etc., exercent une influence dépressive des plus considérables avec complication de cachexie , de marasme, etc.

(1) J’ai souvent recours dans ces cas aux formules que M. le docteur Lunier, médecin directeur de l’asile de Blois, a données dans les Annales et dans l’Union medicale.

N“ 1. — Pilules bromo-iodurées.

Gram.

lodure de potassium . . . . 1 ,80

Bromure de potassium . . 4,20

Racine de gentiane pulvérisée . . . 2,00

Sirop d’armoise . . q. s-

Faire 60 pilules, à prendre 2 ou 3 par jour.

N® 2. — Pilules bromo-iodurées ferrugineuses.

lodure de fer . . . . 1,80

Bromure de fer . 1,20

Racine de gentiane pulvérisée . 2,00.

Sirop d’armoise. . . . . q. s.

Favre. 60 pilules, à prendre 2 ou 3 par jour.

N® 3. — Solution bromo-iodurée.

lodure de potassium . . 0,60

Bromure de potassium . . 0,40

Extrait aqueux de gentiane . . . . . 4 ,00

Eau . . . . . . . 20 çuillerée.s

Faire une solution, à prendre 2 ou 3 cuillerées par jour.

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