NÉVRALGIES. — TENDANCES ÉROTIQUES. — LEUR RARETÉ
Je dois ajouter, pour compléter Thistoire de cette malade, qu’au milieu des troubles les plus grands de l’intelligence et des sentiments, jamais il ne s’est manifesté chez elle de délire érotique ou de tendances de même nature. Cette jeune fille s’est au contraire toujours signalée par la pureté, l’élévation de ses sentiments et par des aspirations religieuses très prononcées. Cette observation s’applique également à beaucoup d’autres jeunes hystériques ; je puis affirmer encore, que l’érotisme et la nymphomanie sont des exceptions au milieu des phénomènes pathologiques que j’ai ordinairement observés chez les aliénées hystériques, et, alors même qu’un amour contrarié ou non satisfait a été le point de départ des perturbations du système nerveux, on peut supposer que les tendances dont je parle impliquent des dispositions morbides différentes. Je tiens d’autant plus à faire ressortir ce fait, que l’on est généralement trop disposé à rattacher à l’absence des satisfactions du mariage les troubles de l’ordre intellectuel et moral que nous décrivons, et le nom de hyperesthesia chica sexualis, donné par un auteur allemand à cette névrose (1), indique assez les idées étiologiques de l’époque. Mais il ressortira des faits que j’expose que la folie hystérique atteint également des jeunes filles impubères, des femmes mariées et celles qui ont passé l’âge critique. 11 est vrai de dire que les proportions entre ces trois catégories sont loin d’être les mêmes. La plupart de nos aliénées hystériques sont des jeunes filles, et, d’un autre côté, j’ai remarqué que le désordre des fonctions cérébrales coïncide presque toujours avec un désordre des fonctions de la
phénomènes morbides inexplicables, si l’on ne parvient à les rattacher à leur véritable origine. Il s’agissait de femmes de quarante et cinquante ans, et même plus âgées, qui, au milieu de la santé la plus florissante en apparence, se trouvaient prises tout à coup d’accidents singuliers. Elles éprouvaient des douleurs très vives qui se fixaient tantôt à la région épigastrique, tantôt dans telle autre partie du corps ; ces douleurs coïncidaient avec des vomissements, bien que l’état de la langue éloignât l’idée d’un état saburral. De violentes migraines s’accompagnaient de délire et de légères convulsions; un état de cachexie et de marasme ne tardait pas à s’emparer des malades. Les sédatifs, les antispasmodiques les plus énergiques demeuraient sans effet ; elles avaient des spasmes, des hoquets et ne pouvaient dormir ; cependant le pouls restait calme, la chaleur générale était plutôt diminuée qu’augmentée. Dans la presque généralité des cas, il m’a été possible de rattacher une pareille situation à l’hystérie du jeune âge. Cependant la névrose était disparue depuis si longtemps , qu’à peine en avait-on conservé le souvenir. Ces femmes, mariées, étaient devenues mères, et leur santé générale n’avait rien laissé à désirer. C’est surtout à l’âge du retour que ces transformations morbides s’opèrent.
(1) Die Histerie {hyperesthesia psychica sexualis) in pathologischer und therapeutischer Beziehung. — L’hystérie {hyperesthésie psychico-sexuelle) considérée au point de vue pathologique et thérapeutique, par M le docteur Witmach, médecin à Altona, Leipzig, 18S7.
OBSERVATION DE FOLIE HYSTERIQUE CHEZ UNE FEMME MARIÉE. 679 menstruation. Plusieurs de nos malades ont été menstruées trop tôt, d’autres ne l’ont jamais été, et, au cas où les femmes soient bien réglées, les exacerbations maniaques et autres troubles de l’intelligence que l’on observe chez ces hystériques se manifestent invariablement à l’époque cataméniale.
J’emprunte à M. le docteur Bulard, médecin adjoint à Saint -Yon et auteur d’une très bonne thèse sur la folie hystérique, l’observation d’une de nos malades, une femme mariée, et qui présente au plus haut degré les caractères de cette variété d’aliénation (1 ).
Madame Louise D,. ., âgée de vingt-quatre ans, est un type du tempérament hystérique; elle paraît plus âgée qu’elle n’est en réalité. Il est à remarquer, avant tout, que sa mère était névropathique et extravagante ; son père avait d’autres tendances de nature à rendre son ménage malheureux. La première enfance de cette malade s’est passée dans une pension. Rien ne pouvait faire soupçonner, à cette époque, les manifestations ultérieures de l’état hystéropathique dont nous sommes témoin. Elle était plutôt apathique que vive et enjouée, et ceci est encore un phénomène que nous remarquons quelquefois chez les folles hystériques. Cette espèce d’apathie va quelquefois jusqu’à une torpeur maladive , qui enraye la marche de leurs études et les fait punir injustement.
Un état physiologique nouveau se révéla vers l’âge de quinze ans. Elle fut prise d’une agitation telle, que l’isolement à Charenton devint une nécessité. Dans cet hospice, l’exacerbation maniaque, pour n’avoir pas été aussi vive qu’aujour d’hui, s’est néanmoins manifestée dans le même sens maladif. On a tout essayé pour rappeler ses règles, sans y parvenir. Madame Louise D... est restée quatre mois à l’hospice, où elle a été améliorée ; la menstruation, que l’on n’était pas parvenu à rappeler. a reparu subitement dans son voyage de retour. Les parents nous affirment que, depuis sa sortie de Charenton jusqu’à l’époque de son mariage, elle a été calme et tranquille; c’est ce dont il est permis de douter, les parents ne considérant pas l’irritabilité maladive de leur enfant comme ayant aucune conséquence grave.
Tout indiquait qu’un mariage opéré dans ces conditions aurait un résultat utile poùr sa santé. L’événement a prouvé le contraire : la jeune hystérique est devenue enceinte, les couches ont été heureuses;
(1) Étude sur la folie hystérique, ou de Vhystérie considérée comme cause d’aliénation mentale, par M. le docteur Bulard. Montpellier, 4858. — Le même intéressant sujet a servi de dissertation inaugurale à l’un de mes anciens internes de l’asile de Maréville, M. le docteur Lachaux de (Marseille) ; De la manie hystérique, thèse pour le doctorat en médecine (Paris, 1857). '
680 INFLUENCE DU MARIAGE POUR CONJURER I.Ei TROUBLES CÉkÉBRAüX. elle n’a pu allaiter son enfant , car depuis longtemps déjà elle était dans un état de marasme nerveux qui rendait la lactation impossible.
La mort de son enfant a agi d’une manière pénible sur ses sentiments, et, à dater de ce moment, il s’est organisé un nouvel accès de manie. Elle sort de chez elle, ne peut rester en place ; elle a de violents accès de colère, suivis de rémissions soudaines. Lorsque nous la voyons pour la première fois, les parents ne manquent pas de nous la présenter sous l’aspect qui trompe ordinairement le médecin ; elle est, disent-ils, toujours calme, ne déraisonne pas, n’a que de la tristesse; son mari même ajoute qu’il vaudrait mieux qu’elle fût complètement aliénée.
Les deux premiers jours, elle est calme et tranquille; mais, à l’apparition de ses règles, se développe un ordre de phénomènes propres à la folie hystérique. Elle parle involontairement, se livre à toutes sortes d’actes excentriques; elle a des colères violentes, frappe son mari quand il vient la visiter. Les impulsions maladives sont aussi noifibreuses et instantanées que les sensations bizarres qu’elle éprouve : mille fois le jour elle a des visions et des apparitions ; elle souffre de partout, sans pouvoir préciser aucun endroit; elle s’explique comme la plupart de ces malades ; elle ne se reconnaît pas, elle se fait horreur à elle-même; elle avoue qu’elle fait des folies de toutes sortes; elle profère involontairement des mots qui l’étonnent, et l’incohérence de ses paroles égale ce que l’on voit dans les délires aigus, sinon qu’elle a la conscience rétrospective de tout ce qu’elle dit, de tout ce qu’elle fait.
» Son état physique implique un épuisement considérable; elle dort cependant, contrairement à ce qui existe dans certaines espèces de manie qui ne sont pas en rapport avec l’hystérie. Ce qui différencie encore cette situation des autres états maniaques, c’est que les transitions au calme et à la raison sont brusques, et que, mille fois dans un jour, on peut trouver la malade raisonnable ou incohérente à l’excès.
» 19 août 1857. Madame D.... a été retirée par son mari. Il est arrivé ce qui est ordinaire dans ces cas : c’est que les crises qu’elle avait à l’asile ont diminué d’intensité, tant est grande l’jnfluence du changement de lieu sur ces sortes de malades. Mais nous avons eu occasion de revoir cette aliénée mystérieuse. Elle est toujours dans les mêmes conditions d’irritabilité, et son existence au dehors est toujours aussi de nature à troubler l’ordre public ou celui de la famille. Elle a été réintégrée le 8 février 1858 ; son état mental ressemble aux précédents, seulement les accès de stupeur étaient trop longs , -et malgré une amélioration suivie d’une nouvelle sortie , nous n’osons porter un pronostic favorable. »
AMOUR 1 ROMPE, NON' SATISFAIT. — ÉDUCATION VICIEUSE (FOLIE HYSTÉR.). 681
3° Folie hystérique dans ses rapports avec un amour trompé ou non satisfait, avec une éducation vicieuse, une instruction trop hâtive , et avec d’autres conditions telles que : exagération du sentiment religieux^ mauvaise direction imprimée aux idées, affections spéciales de l’utérus. — Malgré l’abseoce des tendances érotiques, l’hystérie peut être en rapport avec un amour contrarié ou non satisfait, et je puis affirmer d’avance qu’un mariage, fait en temps opportun, aurait plus d’une fois épargné à des hystériques les conséquences de leur triste maladie. Seulement on remarquera, dans les faits qui suivent, à quel point l’élément névropathique préexistant Joue un rôle considérable dans les manifestations subséquentes, et imprime aux idées et aux actes des jeunes hystériques le cachet qui révèle l’origine de la maladie. D’un autre côté, les phéno-mènes pathologiques qui constituent la névrose se manifestent parfois d’une manière si inattendue et si précoce, ils s’enchaînent, dans tous les cas, d’une façon si insidieuse, que, même après l’événement accompli, on est incertain de savoir à quelle époque précise il aurait été opportun de conseiller le mariage.
A. Une jeune fille appartenant à une excellente famille de négociants avait montré, dès l’âge le plus tendre, des dispositions intellectuelles et artistiques on ne peut plus remarquables. Le seul tort des parents avait été peut-être de trop favoriser cette évolution précoce des facultés ; mais comment résister à Tentraînement qu’excite autour de lui le génie de l’enfance ! Les parents ne sont pas, dans ces cas, les seuls complices du mal qu’opère un enthousiasme irréfléchi, alors qu’ils trouvent dans un mondé blasé des admirateurs exagérés, qui ne font que suractiver la fièvre de vanité qui s’empare de ces petits êtres exceptionnels.
Il faut cependant dire, à la louange de la jeune Élisa, à peine âgée de treize à quatorze ans, qu’elle portait avec une naïveté enfantine les triomphes que lui valaient sa beauté naissante, les saillies de son esprit et un talent hors ligne pour la musique, lorsqu’un événenïènt inattendu vint hâter l’évolution de la névrose hystérique dont elle portait probablement le germe. Son frère, qui avait voyagé dans les Indes, amena un jour à la maison paternelle un jeune nabab de ses amis. La vue de cet étranger, au riche costume oriental, l’originalité de son type de beauté, son admiration muette, qui faisait contraste avec les flatteries de l’entourage habituel de celte jeune fille, opérèrent une singulière impression sur son esprit. Est-ce à l’émotion éprouvée en cette occasion qu’il faut attribuer les phénomènes hystériformes qui ne tardèrent pas à se produii’e, c’est ce qu’il serait assez difficile de préciser? Toujours est-il que le premier accès franchement hystérique dont la famille fut témoin s’àccompagna