‹ Traité des maladies mentalesChapitre 247 sur 306 · TRANSFORMATIONS MORBIDES FATALES · texte numérisé non relu

TRANSFORMATIONS MORBIDES FATALES

d’un délire aigu avec pleurs, sanglots, étouffements, tendance au suicide et perturbation complète de l’intelligence et des sentiments. Parfois le trouble des idées était transitoire, fugace; dans d’autres circonstances il présentait un caractère de durée avec manifestation d’actes automatiques stupides, de paroles insensées, niaises, extravagantes, qui font un si pénible contraste avec les habitudes antérieures des malades, leur éducation, leurs mœurs, leurs idées dominantes. Dans les paroxysmes de son délire, la jeune fille ne rêvait que nabab, et rejetait l’idée de toute union qui ne réaliserait pas les projets fantastiques qui occupaient son esprit.

La maladie ne tarda pas à prendre les proportions les plus graves : jamais cependant on n’observa les lésions nerveuses, qui sont les conséquences extrêmes de l’hystérie , telles que l’hyperesthésie, l’anesthésie^ les convulsions, la paralysie ; mais j’ai déjà fait remarquer que ce n’est pas dans ces circonstances que se développent ordinairement les troubles intellectuels qui sont le propre de la folie hystérique. On dirait, au contraire, que l’intelligence est d’autant plus compromise, que l’hystérie a été plus larvée. Dans la folie hystérique qui nous occupe, les phénomènes pathologiques s’enchaînèrent avec une telle rapidité, que la malade en arriva à la limite extrême de cette transformation hystérique fixe et irrémédiable vers laquelle nous amène insensiblement la connaissance plus intime de cette triste affection.

Lorsque, cinq années après les événements que je décris, je fus invité à voir cette jeune malade, je la trouvai dans le dernier degré de l’idiotisme et du marasme. Elle était fixée sur un fauteuil, au moyen d’une camisole de force, et avait perdu jusqu’à l’instinct d’accomplir ses fonctions les plus naturelles; elle se souillait de ses ordures et ne conservait plus aucun sentiment de pudeur. De temps à autre on avait à redouter ses exacerbations maniaques et ses tendances au suicide. Elle méconnaissait alors ses parents et devenait agressive en ses actes.

Sur ma demande, on ôta la camisole à cette pauvre insensée et on là fit descendre au salon ; elle promena un regard hébété sur l’assistancéj puis, sans proférer une parole, se dirigea automatiquement vers le piano et exécuta assez brillamment un morceau de musique que l’on avait placé sous ses yeux; mais cette réminiscence fugitive d’une aptitude acquise n’en amena aucune dans la sphère de l’intelligence et des sentiments. La jeune fille resta insensible aux caresses de sa mère, de ses sœurs et de ses parents ; cependant, malgré la situation désespérée de la malade, je crus devoir conseiller son isolement dans une maison de santé, où il serait possible encore de modifier la dépravation des instincts et de ne pas condamner cette malheureuse à une coercition perpétuelle; mais

STÜPEÜR. — DÉPRAVATION DES INSTINCTS, IDIOTISME, MARASME. 683 je ne pus vaincre la résolution des parents. Ils s’étaient, dès le principe, opposés à tout traitement qui aurait eu pour but de les séparer de leur enfant, et l’on ne saurait évaluer, en pathologie mentale, le nombre de terminaisons funestes amenées par les traitements irrationnels, par la fausse tendresse des parents, par la répugnance presque invincible pour les maisons de santé.

B. Une des malades les plus dégradées de notre asile, une jeune fille âgée de vingt-cinq ans à peine, est un type de ces terminaisons funestes de la folie hystérique. A ses époques menstruelles, ses cris, ses vociférations, ses chants et ses paroles obscènes, dépassent tout ce que l’on peut imaginer chez une fille élevée avec soin sous les yeux de parents religieux. Dans ses périodes de stupeur, on la voit accroupie dans un coin, la robe relevée par-dessus la tête, réduite^ en un mot, à l’état de complet idiotisme. Elle est maigre, chétive, pâle, décharnée; la fête est petite, mais l’expression de la figure reflète encore de l’intelligence. Cette fille est née à la campagne, de parents agriculteurs, et la mère raconte qu’elle ne sait à quoi attribuer la maladie de sâ fille, puisqu’il n’y a pas eü ^aliénés dam la famille; mais elle ajoute, dans un style simple, et naïf, que je conserve ;

« Notre enfant, notre fille unique, a toujours été extraordinaire. Dans » son enfance, elle ne faisait rien comme les autres, et, quand elle avait » une idée dans la tête, rien ne pouvait l’en faire démordre; elle se serait » plutôt fait tuer sur place. Quant à son intelligence, elle n’avait pas sa » pareille ; elle saisissait tout, comprenait tout, et étonnait les gens de » notre village. Avant qu’on lui eût parlé de mariage, elle dit qu’elle » n’épouserait jamais un paysan, qu’elle avait trop d’idées pûur celà^ et » qu’il lui fallait quelqu’un avec qui Converser. Elle n’avait pas dix ans » qu’elle avait vù ses sangs, et, depuis, elle a toujours été malade. Elle » pleurait, riait, avait des étouffements et de grandes attaques de nerfs; » elle nous a pris en mésaffection, son père et moi, et, dam ses colères, » souvent nous a frappés. Alors elle brisait tout; chantait des jours en- » tiers et le long des nuits ; elle était comme possédée du démon et aban- )) donnée de Dieu, et nous ne pouvions imaginer d’où elle tirait tout ce » qu’elle disait. »

C. L’exagération des sentiments religieux a plus d’une fois précédé la folie hystérique. Je suis porté à croire que beaucoup de jeunes filles qui se sont lancées avec ferveur dans la dévotion, et qui ont refusé, à certaines époques, des mariages très convenables, se sont parfois méprises sur leur véritable vocation. Il est arrivé qu’à tel moment de leur existence, elles sont devenues atrabilaires et acariâtres. Elles avaient jus-

eS'l EXAGÉRATION DU SENTIMENT RELIGIEUX, IlYoTÉRIE,

qu’alors montré un admirable dévouement pour leur famille^ à laquelle tous leurs soins, leur existence entière avait été consacrée; mais leurs récriminations actuelles, les irrégularités de leur caractère, font payer bien cher à tout ce qui les entoure les sacrifices qu’elles se sont imposés. J’ai vu, dans les cas de ce genre, se développer la folie hystérique sous toutes ses formes, et cette névrose se manifester chez des filles de cinquante, soixante et soixante et dix ans, avec ses caractères les plus saillants. Je veux surtout parler du trouble des idées et du délire des actes.

Dans la thèse inaugurale de M. le docteur Lachaux, on lit l’iiistoire d’une hystérique de ce genre que nous avons eu à traiter à l’asile des aliénés de la Meurthe. Je cite l’observation de ce jeune médecin, en lui conservant le cachet original qu’il a su lui donner ;

« Suzanne T..., âgée de trente-neuf ans, est d’un tempérament nerveux, d’une constitution débilitée; il n’y a pas d’hérédité dans sa famille. Jusqu’à l’âge de trente ans, Suzanne n’avait eu aucune maladie et avait toujours été parfaitement réglée. Douée d’excellentes qualités morales, elle prodiguait à ses frères et sœurs des soins assidus. Les passions et les vives émotions ne paraissaient pas avoir effleuré son cœur, quand une demande en mariage, écartée par ses parents, troubla subitement cette paisible existence. L’amour éveilla l’imagination, les obstacles surexcitèrent la violence des désirs ; Suzanne devint triste et rêveuse.

» En lSâ9, se manifestèrent des attaques d’hystérie, avec perte incomplète de connaissance, convulsions, spasmes. Le caractère hystérique se dessina et trahit de secrètes pensées voluptueuses, des luttes intérieures; enfin, des hallucinations de la vue et de l’ouïe vinrent fatiguer l’intelligence. Afin de recouvrer sa tranquillité passée, Suzanne invoqua les consolations de la religion. Vain espoir! Aujourd’hui mystique, demain elle sera passionnée ; aussi peut-on dire que l’exaltation de ses sentiments religieux alterne sans cesse avec les élans d’un amour mondain, et s’associe aux troubles intellectuels de la nature la plus grave. Bientôt la volonté reste impuissante en présence d’excitations si diverses ; l’hystérie se complique de manie.

» Aujourd’hui les attaques d’hystérie reviennent à des époques plus éloignées ; insensiblement les convulsions font place à des spasmes ; les hallucinations dominent la volonté et transmettent des ordres auxquels il faut nécessairement obéir. Suzanne est souvent sombre, taciturne, travaillant à l’écart ; elle passe sans transition de cet état de tristesse à une gaieté extravagante, exécute alors les actes les plus illogiques. Ainsi, elle interrompt brusquement une conversation pour se précipiter sur une

PRÉDOMINANCE DE iMANlE, DE MAUVALS INSTINCTS (OBSERV.). • 683

fenêtre et en briser les carreaux; l’acte accompli, le calme renaît. D’autres fois, plongée dans la torpeur, elle urine dans ses vêtements ou se vautre dans des ordures pour se mortifier. « C’est, dit-elle, un prêtre de son . » pays qui lui commande d’agir ainsi » ; elle l’entend. Un dimanche, Suzanne écoutait des cantiques ; persuadée que ce sont des paroles obscènes, elle s’irrite et injurie les chanteuses. Dans d’autres circonstances, notre malade réclame des plaisirs, et l’exaltation se produit par des chants. Les manifestations les plus délirantes sont tour à tour en Jeu. La sensibilité morale est pervertie, car Suzanne ressent pour son frère un amour désordonné. Ce dernier symptôme nous autorise à porter un fâcheux pronostic sur l’issue de la maladie ; mais nous dirons, en nous plaçant sur le terrain de la prophylaxie, qu’il est probable que si le mariage en question n’avait pas été écarté par les parents, Suzanne n’aurait pas éprouvé ces violentes attaques d’hystérie, point de départ des transformations fâcheuses de son état intellectuel physique et moral, et qui l’amèneront, en définitive, à la démence la plus complète. » (Lachaux, Thèse citée.)

D. J’ai cité dans mes Études cliniques l’histoire d’une vieille demoiselle de soixante et douze ans, très exaltée en ses idées religieuses, et qui, depuis trois ans, faisait le désespoir de sa famille par ses récriminations, ses soupçons injurieux et son humeur acariâtre. Depuis cette époque aussi cette malade se plaignait de spasmes, de vapeurs. Le fait est qu’elle avait des crises nerveuses très fortes avec hoquets, strangulation, sensation de la boule hystérique ; ses crises se terminaient par un grand développement de gaz intestinaux et par des éructations fétides. Son délire se manifestait plutôt par des actes extravagants et méchants, que par ses idées. Elle quittait la maison de son frère, avec lequel elle demeurait, parcourait le pays, s’installait chez des étrangers, tenait les propos les plus odieux, se disait victime de mauvais traitements imaginaires, et formulait contre les siens les accusations les plus injustes et les plus compromettantes. A l’asile, cette malade était un éternel sujet de trouble et de désordre; son bonheur consistait à faire naître et à fomenter des querelles. Je l’ai vue, dans ses crises hystériques, soumise à des rires convulsifs qui persistaient des semaines entières et alternaient avec un état de dépression de même durée. Pendant ce temps, cette hystérique avait des Spasmes, des hoquets qui se traduisaient en véritables aboiements. Un violent accès maniaque terminait ces scènes, et la malade entrait dans une nouvelle période de gaieté et de rires convulsifs.

C’est dans celte catégorie de malades hystérico- religieuses que l’on observe particulièrement les idées délirantes à propos d’obsessions démo-

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